A L’ECOUTE DES VISAGES

CHRONIQUES 3

A L’ECOUTE DES VISAGES

1 – « Ecoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous » (Valère NOVARINA)

Ecoute la lumière foudroyer la charpente de nos tendresses 

2 – Le réel aux écoutes

Il y a deux lieux dans mon quartier auxquels on ne fait pas attention/ Laisse-moi deviner/Tu as vu ces virgules dans le ciel/Laisse sécher c’est marqué fragile/ Là ,il y a des tout-petits, regarde les enfants/Prenez le seau et rincez-le sans éclaboussures/ je sens d’ici l’odeur de plastique/ on dirait un accouchement, tu y crois, toi qui y étais/ Tu n’es pas allé jusqu’au bout,  menteur ! Finalement l’été ce n’est pas une belle saison/ Et cette pierre avec ce bonnet d’évêque je ne sais pas pourquoi aujourd’hui je ne vois que des signes religieux/ça a pris du retard alors maintenant comment je fais/le chat ne digère pas la moutarde   

3 – L’immense visage des nuits de nos dimanches

Ces repas du dimanche n’accueillent pas des invités au hasard. Théâtre d’une pièce jouée, surjouée, rejouée. Ne jamais montrer les dessous tandis que sous les tables les mains s’agitent des contraires …

Tout un monde charmant endimanché, insectes de pacotille, épines de mauvais esprit, rideaux de porte cachant les corps.

Et ces visages aux trois couleurs, sans erreur de traits, dépouillées de toute fioriture, s’entrecroisent dans les croisées de fenêtres, dans des mouvements de danse aérée. Les oiseaux en répétition dans les labyrinthes des tilleuls qui débordent, vomissent leurs ombres sombres fraiches sur les lamelles de lumière.

J’étais attirée par le côté poétique de la scène, les questions s’égaraient, je ne me dirigeais que dans la couleur et les bambous de la tourmente en arrière-plan et me réfugiais dans ma cabane d’enfant, dans les membranes transparentes de mon âme, le cerveau en expérience de l’abandon. 

Déjà mes bâtiments d’enfance dévastés, déjà des décombres et mon corps éventré, à bout de souffle, j’ai mal à la tête, j’ai abusé du jardin interdit derrière la grille. Merci de ne plus m’interdire.

Ne jamais dormir avec une framboise dans la bouche, elle prend les rêves en otage.

La sortie de ce dedans est dehors.

Donnez-moi une échelle que j’aille plus haut dans les espaces du dehors.

Cet oncle, que l’on disait un peu fou, collé à sa mère, n’a pas la langue dans sa poche qu’il fait briller à grands coups de bave. Ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Et eux tous de s’esbaudir hypocrite, « le pauvre il ne sait pas ce qu’il dit ». C’était le marginal, pas si bête, et nous étions en complicité. Il avait un visage laid, grotesque, très vivant.

Anguleux, le menton flasque, sur les lignes du front des rides en barbelés.

Tête de gargouille, vide, triste, brutalement se mettait à ricaner, les dents en avant, un cheval fou qui retient l’air pour mieux éparpiller les odeurs invisibles.

Un visage tâché de vin rouge, griffé-biffé-gratté, le langage muet par moment suspendu dans un suaire de souffrance, sculpture immobile soudain inquiétante, cruauté aux aguets.

Les yeux malmenés par les mitraillettes des ordres d’obéissance, de soumission, crèvent l’écran des pupilles, ce sont des yeux empâtés d’encre, paupières saccadées à l’arrêt sur image, une mise à mort identitaire, une obscène exécution, la peau en loques de sidération, un portrait de solitude une présence disparue, figée, dans la pierre, le mur, le rocher, les sable-mouvants.

Un monstre en marche, ses orifices de respiration énormes palpitent. La bouché échouée comme poisson mort, une goutte d’alcool au bord des lèvres, le tronc invisible, la tête sans corps, le visage absorbe tout le corps, le mental poignardé, sidéré.

J’avais envie de plonger dans ses profondeurs. Il me serrait la main sous la table. Son cri silencieux. J’entendais sous son pouls son cœur déborder de tendresse.  Nous étions deux dans ces dimanches mortels.  Il y déposait de la fantaisie. Il lançait des éclats de vie à la Bacon.

5 – Qu’est-ce qu’on trimballe sous nos semelles ? (John CAGE)

Chaque jour est un jour magnifique

Et si photographier c’était poser des questions ?

Des questions en suspension ?

Et si photographier c’est enfermer, mettre en cage des images pérennes ?


Enfermer le regard de l’autre ?

L’autre regarde-t-il l’objectif ?


Le regard de l’autre dit-il quelque chose de lui ?


Un quelque chose qui ne me serait pas accessible ?

Est-ce que je me confronte à ce quelque chose, ses peurs, ses doutes, ses questions ?

Ses doutes sont-ils miens ? Ses doutes sont-ils images ?

Ses peurs sont-elles miennes ?

Et si l’autre photographié c’était moi ?

Est-ce voler l’autre pour se faire soi ?

Est-ce dérober son regard pour le faire mien ?

Et une confession ?

Un miroir né du hasard ?

A propos de Béatrice Planchais

Enfance à la campagne grande sensibilité à la nature , j'écris principalement de la poésie

Laisser un commentaire