ceux qui foutent la merde ceux qui foutent le boxon les faire flipper ceux là là il sort c’est joliment dit ouais ben elle n’est pas à faire elle tous les trois, je veux dire tout les quatre
tu es là aussi
Écoute son monde, écoute l’immonde de l’autre, nous, dans l’écoute commune, du non-soi en soi, dans l’attente de l’apparition.
Le balayage de route est la tâche finale, satisfaisante, pathétique, toxique dévolue aux manœuvres non qualifiés d’un long processus technologiquement avancé et sale. Dangereuse, faucheuse lorsqu’elle n’est entièrement fermée, la route est un four où la plupart des employés sont noirs et arabes. Le processus commence avec la répandeuse de liant ou une émulsion au sol entre 130° et 150°. Ensuite lorsque la température baisse à 70°, nous venons. Le rouleau-compresseur met la pression nécessaire sur la couche pour atteindre l’épaisseur voulue par le projet. Ensuite viennent les hommes à pieds avec des balais et pelles pour nettoyer ou rabattre la matière sous le finisseur.
De l’hydrocarbure, produit de la compression de matières organiques, merde, feuilles, os, coquilles, viandes, peaux – particules qui revoient le jour déposées ici sur cette route, devant cette rambarde, devant ce champ à la Van Gogh, jusqu’à ce paysage ouvert de collines se succédant les unes aux autres.
Ma botte de chantier me maintient la jambe jusqu’au mollet. Ce n’est pas tout ce qu’elle fait. Elle me rehausse de trois centimètres avec une semelle hyper-résistante à la chaleur et au feu. A l’avant, la coque en métal cachée sous une couche de matière dure, noire et texturée arme mes doigts de pied comme un punk, un flic, un soldat en première ligne. Ça se ressent dans l’atmosphère des agglos le matin quant beaucoup de mecs sont d’anciens bidas. Lorsque mes semelles collent et s’enfoncent, l’enrobé est encore chaud, la zone n’a pas été compactée ou couverte assez par des gravillons et que je marche au mauvais endroit. Je jouis de mon sentiment de mouvement sous la menace du reproche des collègues et conducteurs. On ne connait que difficilement son métier. Comme certains par défis traversent les braises pieds nus, je peux marcher à travers le bitume à 70° si je dois, si je veux, si je désire accomplir une tâche de l’autre coté de la route.
Je me sens comme le légitime successeur d’un lignée d’individus ayant techniquement rompu le lien de subordination à la Nature et l’ayant dominée. Pourtant je ne peux m’empêcher de coller un peu plus au sol. J’ai le pas alourdi. Mais avec une mobilisation consciente de mon arrière train, quadriceps et genoux, je jouis à nouveau de la résistance rompue, regagnant liberté le pied en l’air et affirmant ma souveraineté et satisfaction lorsque je replonge mon pied dans cette chair compacte dont je ressens la première mollesse de la plante du pied jusqu’à la résistance complète du terrain.
En dessous, d’un inconscient à un autre, ces liants fait d’hydrocarbures avec ses archives organiques, ces matières avec ses mémoires extirpées, ces fossiles labourés par les vivants. Avec ces exhumations, mes semelles tracent des trajectoires bientôt compressés, balayées par les collègues sur ces lignes goudronnées. Mes lignes d’erres empreintent aux souvenirs des coquillages. Mes déterres, liées entre elle, agrègent et reprennent des structures organiques. Une fois réduit à son carbone, assez pour reformer une coquille ou un exosquelette mineur sur un talon englué de liant. Une articulation, une main, un genou sur une semelle. Un squelette sur une pelle.
Mes trajectoires mastiquent des corps et des crânes. Mes pas découvrent des cavités larges comme des orbites crâniens et des mâchoires, harcelants le ciel de la requête insondable du désespoir, sont recouvertes. Des mandibules encore dentées se plantent dans mes bottes brunes en cuir nourri et graissé, elles, qui impassibles, les soulèvent. Les mâchoires se décrochent doucement à la jointure avec les maxillaires, métamorphosant le sourire de la Joconde en un visage horrifié jusqu’à la rupture nette de la mandibule avec le crâne, comme on verrait peut-être dans un snuff movie, un film de torture réelle sortie du Mexique ou du Moyen Orient fait pour horrifier les adversaires. Ces mandibules finissent par retomber au sol, écrasées dans le bitume par le pas suivant ou virevoltant quelques dizaines de centimètres autour de nous avec un rebond et un atterrissage à l’envers, sur la tranche dentée dans d’autres mâchoires à demi ouvertes. Des mâchoires saisies par des mâchoires, des dents croquant des dents – scènes autophages sur l’autoroute assourdies par le fracas du moteurs des engins.
Comme les cheveux noirs et gras d’une harpie criant toujours plus fort dans ces contrées ouvertes, mes semelles tirent des fils d’hydrocarbures allant des mandibules dans mes grolles jusqu’aux couronnes des cranes enfoncés dans le sol. Et encore une fois, et à nouveau pour des milliers de pas, des milliers de crânes et des milliers de chevelures étirées et épendues éparses. Ma démarche fière contre-produit une répétition dystonique de cris de faims infinies, d’exhortations morales, d’interpellations rageuses, de récriminations dispersées et de reproches émiettés.
Obscurcissant la raison, ce n’est pas de ciment mais de bitume qu’est composé le danger de la fascination, l’arrêt de la production sur ces routes au sang froid absorbant jusqu’à fondre la meurtrissure de l’étoile. Mes semelles étirent des visages déchirés par la rage de l’inspection, s’essuient de corps étranglés, tapotent des os écrasés jusqu’à la liquéfaction, inspirent le souvenirs des gestes désordonnées en direction des eaux profondes, revanche visant le reflet de Narcisse, ecchymoses sans choc, vecteurs de vomissements, vecteurs de céphalées, vecteurs de somnolences, vecteurs d’insomnies.
Ritournelle lancinante, l’injonction au changement profond, la vigilance du combattant face à la sépulcrale origine. La pression de la remontée à l’horizon du secret de ces fossiles, l’intensité de leurs attractions sur les hommes – des Présocratiques aux entreprises modernes avec leurs techniciens et ingénieurs-géologues, leurs irruptions gérées comme une écriture s’organisant chaotiquement dans l’après-coup sur les corps à la surface; est-ce un ordre nécessaire?
ces chercheurs, mateurs, visionneurs de films de danse, de pièces de théâtre amateurs, enregistrées et mis en ligne sur youtube, vimeo ou ok.ru, ces visiteurs de sites de listes de films, pièces, bibliographies sur telles ou tels sujets, ces scrolleurs et téléchargeurs, ces obsessifs de matériaux culturel, chercheurs de formes symboliques, de mouvements et de paroles, de costumes et de mises en scènes, ces amateurs découvreurs des Médéas de Pasolini et Lars Von Tier, ces spectateurs centenaires de Mary Wigman agenouillée, avançant et circonvolutant sur elle-même, introuvable chez Bausch, mais chez Hijikata, ces tabulateurs sans fin dont la fin de la tâche est le retour à une page vierge, l’intégration des tout les éléments découverts dans différentes playlists, dossiers, listes, calendrier de visionnage, lecture, rubrique de produits favoris, alertes mail, cette matière dans ces clips de quelques minutes sur des chaines étrangères dans des langues inconnues, ces assauts intellectuels, ces sauts dans un inconnu tout de même conforme, mis en boite, produit, construit, valorisé, médiatisé, mis en lien, pixelisé, un expérience impossible dans le monde, rendant visionneurs et spectateurs solitaires, l’évitement ou la conséquence de l’aveuglement, l’absence d’une part d’entendement ou l’évidence de son développement, l’absence de courage ou de repos, « trop de connaissances font vieillir prématurément » dit Baba Yaga, observant les questionnements de Vassalisa qui bloque son action, l’empêche de plonger, se battre avec frénésie, penser en dehors des plate-bande des productions culturelles, agir er ressentir sans télécharger vingt films, en regarder un, la moité de deux, quelques minutes de tous, toutes ces peintures et illustrations, enchainements de propos, écoutes et appropriation de la langue des autres, cette quête, cette marche, ce poros passant par le livre question de S. Kofman à la performance de K. Ohno en 1998 aux ouvrages sur la peur du féminin d’E. Neumann et en retour, le regard suivant sur ces tentatives de faire cesser la douleur, de mettre un tourniquet qui couvrira de silence ici et de paroles là, ce colmatage dont l’expérience effluvera pour eux les sédiments et gardera quelques structures, échafaudage à ciel ouvert, encore culturel, promesse de la possibilité d’une greffe de peau, d’une cicatrice, d’un regard extérieur sur un chantier, la possibilité du souvenir de l’action, la possibilité de la référence à un passé propre, la réassurance d’un passé commun à une communauté humaine, la joie intime de la remémoration d’une découverte, d’un moment de symbolisation devenue souvenir rassurant, d’une nouvelle distance et latitude à soi, parfois fécond, parfois nécessaire, parfois pathétique mais autrement plus vitaux et symptomatique des besoins de l’existence sur l’existant, cette blessure dont l’écriture elle-même est une distraction.
c’est fort ce texte sur le travail avec tout cet enchâssement entre réel et image, et ce que le réel des contraintes de ce travail là déclenche comme images – c’est dense, sombre comme le goudron
Merci pour votre lecture!
J’ai beaucoup aimé également le texte sur le goudronnage : hiérarchie sociale, agglomérat de matières, engagement du corps, télescopage avec références picturales… oui c’est fort
Merci Muriel pour votre lecture et message!