à nul moment je n’ai décrit votre visage

à nul moment je n’ai décrit votre visage, ni n’ai dit, prononcé votre nom, jamais dans les lignes, les traits d’autrefois, les rides devenues

c’est peut-être le temps à présent, de décrire l’un, et de dire l’autre, de creuser les sillons du temps

les visages, pas de visages, la mer au loin et deux corps qui avancent, démarches, grand brun et petit blond, et la jambe de l’aîné qui balance, la chaloupe : reconnaître la silhouette sur un tableau, un tableau là, trouvé là, sans visage visible, baissé sous la casquette

visage invisible, éternelle jeunesse

contre le muret, long corps élancé tourné pour toujours vers l’objectif, et moi de l’autre côté je regarde la photo jaunie, les mains larges et les grandes jambes et le nez au milieu du visage, le sourire à demi et les yeux longs qui fixent sans voir désormais, aveugles et sourds 

bonjour / bonjour / la dernière fois c’était / c’était la dernière fois

à nul moment je n’ai décrit votre visage, jamais les cheveux ni les yeux, les yeux verts cheveux bruns, jamais les pommettes ni fossettes ni la bouche ni les dents de devant qui ne se touchent pas, se laissent de la place, ni le menton carré, ni la mèche qui flotte au front volontaire, jamais décrit cela, ni les traits, traits comme secrets enfouis là, très enfouis, très secrets, flottant au fond des âges

en finir un jour avec ce visage, paysage sans retour où je voyage

si je n’en finis pas, nous ne vieillirons pas : ni lui ni moi  

Sophie Calle

A propos de Claire Le Goff

Après Paris, vit à Bastia. Y a ouvert un lieu d'ateliers de théâtre et d'écriture créative. Ecrit à ses heures perdues (gagnées). Publications : Mademoiselle Grelon (Théâtre. "La Scène aux ados", Editions Lansman, 2015), Des Miettes (Nouvelle. Recueil "La Peau des autres", Editions La Passe du vent, 2015), Café de la Porte Dorée (Concours Musanostra, 2019). De loin en loin, tient un blog : Confiture d'épinards - https://confituredepinards.wordpress.com/ Bienheureuse d'être parmi vous !

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