#arts de la fiction #03 | séquence à trois personnages dans la neige

Et si c’était un film, ça commencerait par un travelling,

00.00 un long travelling depuis le ciel, de droite à gauche,
un travelling qui en dirait long sur la peur et sur la neige

on voit le paysage d’en-haut comme depuis le cockpit d’un avion, forêts de conifères à l’infini | la neige est tombée en grande quantité au cours des dernières semaines, par conséquent le paysage est blanc et peu de lumière en provenance du ciel | on distingue les corps d’arbres | le rocher paraît par affleurements moutonnés là où la neige n’a pas pu s’accrocher | peu à peu on distingue mieux — sans doute que l’œil s’est rapproché —, on aperçoit de très loin les mouvements agités d’une meute de loups dans une clairière

02.50 coupure et enchaînement vers plan fixe

village entouré de hautes palissades en bois | on en déduit qu’il y a des humains qui vivent dans le coin et qu’il leur est nécessaire de se protéger contre les loups et autres animaux sauvages, mais on ne les voit pas, ni les hommes ni les loups

pour ce qui est du son
aucune musique dramatique ou intrigante, surtout pas | le décor hostile suffit à installer de l’inquiétude, voire du fantastique

04.10 amorce de zoom vers les palissades

un enfant franchit le rempart, une fillette (je sais qu’elle s’appelle Doria, je la connais, c’est la fille de Mermel) | elle est chaudement habillée, joues rougies, cheveux ébouriffés | ô sa belle et toute jeune vie entre ciel et forêt | elle se met à courir vers le talus en bordure de forêt, là où la neige est moins épaisse, pour y chercher des graines parce qu’elle a envie de faire des colliers | elle court, s’arrête brusquement, s’accroupit derrière un buisson  

bande son jusqu’à la fin de la séquence
composée de craquements de branches, de crissements et de sons étouffés

des paquets de neige se détachent régulièrement des arbres et explosent contre les rochers

06.22 plan fixe à la Ozu

on voit deux silhouettes à la lisière des bois, l’une installée dans un traîneau pareil à un fauteuil d’infirme, l’autre debout | deux silhouettes d’hommes | l’homme dans le traîneau s’agite, danse des mains et des bras en même temps que son torse participe aux courants de l’air et que ses épaules se tournent comme pour indiquer une direction | il parle | il a quelque chose d’important à dire pour déployer ainsi les bras, il semble être dans un drôle d’état | l’autre, beaucoup plus jeune, est dressé de toute sa hauteur près du traîneau, il a posé la main sur l’épaule de son compagnon et il se penche pour l’écouter avec attention

pour ce qui est de la couleur
en noir et blanc forcément, contraste puissant entre roches sombres et blanc de la neige

07.54 enchaînement de gros plans

d’abord le visage de l’homme installé dans le traîneau — c’est Waralin le survivant | puis l’autre debout | on n’entend pas ce qu’ils disent | puis l’enfant Doria qui les regarde de loin sans bouger comme saisie par la scène | les trois visages se succèdent sur un rythme rapide | la séquence s’achève sur celui de Doria

10.09 gros plan sur le visage d‘enfant et enchaînement avec zoom arrière

on y lit de la peur | on pense aux loups qui rôdent dans le coin |on entend parfois un chant hurlé au milieu des sons étouffés | des ours aussi | et si elle n’entend pas les mots des hommes, elle sait bien qu’il se passe quelque chose d’important, d’ailleurs elle a oublié pourquoi elle s’était échappée de l’enceinte du village malgré l’interdiction | elle recule au profond du buisson, ne veut surtout pas se faire surprendre

13.42 plan à la Ozu sur les hommes

ils se font face à face désormais, Waralin dans le fauteuil, l’autre accroupi lui tenant les mains | c’est comme une promesse par le sang

et on ressent à chaque image de la séquence, à chaque expression de visage, le lent travail de l’érosion sur le pays ténébreux

dans la bouche des personnages

exploration d'une séquence unique qui s'appuie fort sur le travail déjà produit dans le cycle "écrire film", en particulier les propositions #01 et #03 

Photographie Tom Barrett (unsplash)

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

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