BOUGE

Les autres sont partis à la plage BOUGE partis depuis longtemps déjà et moi je n’arrive pas à m’arracher à cette chaise longue BOUGE les autres n’ont pas eu de mal à se lever de leurs chaises à se mettre en branle à poser un pied après l’autre les autres BOUGE leurs chaises étaient moins longues moins difficile de s’arracher BOUGE ils n’ont pas eu de peine à se lever encouragés par les efforts des uns et des autres leur courage BOUGE à remplir le sac de plage à penser à tout serviettes lunettes de soleil romans de plage magazines de plage parasol jeux de plage goûter pour les enfants crème solaire pour les enfants vêtements anti-U.V. chapeaux pour profiter du soleil sans les inconvénients du soleil pour profiter de la plage sans les inconvénients de la plage BOUGE l’ennui de n’avoir rien d’autre à faire que fondre au soleil tout en évitant de fondre BOUGE que mélanger ses odeurs à celles des autres hommes et plantes et animaux du littoral à envahir le littoral à le coloniser à ras-bord jusque dans l’eau saturée d’odeurs d’huile BOUGE l’eau huilée d’hommes l’eau de mer humanisée l’eau qui ne sent plus l’eau de mer mais l’homme la crème d’homme la nourriture d’homme l’eau à la lessive à l’huile solaire avec des petits bouts d’homme qui flottent BOUGE ils ne sont plus là à attendre ils étaient debout autour de moi il y a quelques instants ils n’y sont plus BOUGE ils s’en sont allés d’un commun accord soulevés par leurs pieds me laissant derrière eux BOUGE ils s’en sont allés sans attendre que je me soulève que je soulève mes pieds au bout de mes jambes au bout de mon tronc au bout de ma poitrine au bout de mon cou au bout de ma tête au bout de ma langue BOUGE que je les extraie de cette chaise longue cette longue chaise cette chaise à rallonges BOUGE j’ai essayé pendant un certain temps un temps aussi long que cette chaise est longue que cet après midi d’été qui s’étire BOUGE l’accumulation de tous les déchets de la plage pourraient remplir facilement cette pièce BOUGE les corps entassés dans cette pièce BOUGE les corps déchets BOUGE mais impossible de m’arracher de soulever mes pieds collés au tissu de la chaise fondus à la chaise enchaînés BOUGE aucun aigle à l’horizon BOUGE à la longue les autres se sont lassés de m’attendre de me héler BOUGE de m’engueuler de tenir compte de moi de compter sur mon corps à la verticale les accompagnant sur le sentier de la plage les tongs au pieds enfin libérée de l’emprise de la chaise longue consentante BOUGE à d’autres emprises les odeurs des chichis des crèmes solaires la flotte de mer désodorisée où flottent des petits bouts de quoi BOUGE ils ne m’ont pas attendue plus que cela n’ont pas persévéré BOUGE ont renoncé BOUGE se sont dégoûtés devant la torpeur de mon corps allongé de tout son long de ces pieds étalés impavides de ces pieds imbécilement posés BOUGE sur cette chaise longue en ce long après-midi d’été alors que clairement pour eux BOUGE ce n’était pas l’endroit où se laisser envahir par la torpeur cette pièce d’appartement de location sans meuble BOUGE insignifiante en dehors de sa situation géographique et de la saison estivale BOUGE une pièce qui hormis la présence d’une fausse chilienne ou d’un vrai transat n’a rien à voir avec une plage BOUGE une pièce qu’ils oublieront vite une fois rentrés chez eux après les vacances BOUGE une pièce vide avec au centre une chaise longue au tissu des années 70 BOUGE pourquoi s’encombrer l’esprit avec cela se demander où cette chaise longue a été achetée ou conçue le moment où quelqu’un a choisi BOUGE son tissu sur un catalogue de tissus qui ne faisaient pas encore kitsch ou vintage mais dernier cri le jour BOUGE où le magasin de meubles a reçu le premier exemplaire et l’a exposé BOUGE où cette chaise longue a été regardée avec admiration par des jeunes femmes passant devant le magasin BOUGE l’après-midi où passant devant la vitrine elles se sont imaginées posant leurs jambes interminables et épilées à la perfection sur son tissu d’inspiration ethnique chic le jour où BOUGE cette chaise longue a pour la première fois diffusé son charme dans la vitrine du magasin de meubles de la petite ville de province où jamais personne n’avait fait de croisière sauf sur le canal du Midi et où le Chili était un de ces BOUGE dangereux pays d’Amérique du Sud où les révolutionnaires finissaient toujours matés par des généraux aidés des américains mais incroyablement folklorique d’une authenticité folle et où les habitants avaient su garder mieux que nous l’art de vivre en particulier l’art de la sieste héritée des colonisateurs espagnols BOUGE il existe une différence entre un transatlantique et une chilienne BOUGE la chilienne n’a pas de repose pieds BOUGE mais cette chilienne en a BOUGE c’est un transatlantique déguisé en chilienne BOUGE ils sont définitivement partis ils ne sont plus là à présent ils sont hors de l’appartement de la résidence du quartier du boulevard du front de mer du sentier du littoral ils sont tout à fait sur la plage voire carrément à l’eau sous l’eau avec les poissons à faire coucou aux poissons qui fuient devant eux BOUGE en les ignorant superbement les anchois scintillants et d’autres dont on ne sait pas le nom qu’on appelle les poissons sans plus de précision de toutes façons ils sont trop rapides du vif-argent pour qu’on réussisse à les identifier BOUGE nous sommes seuls moi mes pieds la chaise longue la chilienne le transat pour être plus juste dans la pièce au crépi blanc à tommettes oranges sans autre meuble que la chaise longue un cube blanc découpé à la scie dans un bloc de glace de polystyrène un bloc de meringue une pièce montée de mariage un morceau de banquise de terre de feu BOUGE il faut traverser l’Atlantique pour aller au Chili pays des chiliennes les femmes chiliennes passent-elles leur temps allongées sur des chaises longues BOUGE le tissu à rayures marron et jaune et vert caca d’oie de cette pseudo chilienne en bois rêche est piqueté de taches BOUGE les vis sont rouillées il serait impossible à présent de la démonter mais pourquoi au fait la démonter qui voudrait embarquer dans le coffre de sa voiture une vieille chilienne en pièces détachées BOUGE dans le coffre d’une voiture embarquée sur un paquebot en partance pour le Chili BOUGE nul besoin de transat sur un transatlantique nul besoin de chiliennes au Chili BOUGE les couleurs vaguement amérindiennes des années 70 rappellent vaguement le souvenir d’une chambre d’un hôtel du Chiapas rappellent les vaguelettes de la mer du Mexique qui viennent mourir au bord de mes pieds des vaguelettes inconsistantes de vagues vaguelettes éthérées gazeuses invisibles disparues évanouies qui révèlent d’autant plus dans leur disparition la présence accablante de densité de mes pieds un bloc compact de granit enfiché dans les rainures les rayures les stries de la toile tendue BOUGE je n’ai jamais trempé mes pieds dans l’eau du golfe du Mexique BOUGE mes pieds appartiennent à la chaise longue maintenant autant que le tissu à rayures jaune pisseux que les vis rouillées que le bois rêche que les taches BOUGE mes pieds ont choisi la chaise longue comme port d’attache sans mon autorisation pieds cargo cheminées de paquebot sans fumées bites d’amarrage sans cordes BOUGE pieds transatlantiques au moins j’ai le loisir de les contempler BOUGE chair mises à nu de coques coquilles sur l’étal du poissonnier pouce-pieds Bernard l’Hermite hors de lui matière molle de mollusque à moins que ce ne soient eux mes doigts de pieds qui me contemplent de leurs yeux d’ongles BOUGE de leurs yeux vides d’expression de leurs yeux de choses qui attendent d’être utilisées et la parenté entre la chilienne et mes pieds me saute aux yeux BOUGE les autres sont déjà partis à la plage et moi je n’arrive pas à m’arracher à ce lit j’ai dit ce lit au lieu de chaise longue j’aurais pu dire catafalque BOUGE je regarde mes pieds pas disposés à sortir de leur torpeur comme s’ils avaient des yeux à la place des ongles des yeux sans teint des petites vitres enfoncées profondément dans la chair dodue des doigts de pieds pourtant cela ne fait pas mal du tout BOUGE est-ce que j’ai eu mal la fois où l’on m’a fiché les ongles dans la chair dodue des doigts de pieds BOUGE à moins que tout ait poussé ensemble et ongle et chair dodue de doigt de pieds BOUGE à présent ils ont fini de pousser ils ont fini leur croissance ils ont grandi ils ont le même âge que moi c’est la première fois que je considère l’âge de mes pieds BOUGE ce ne sont plus des pieds jeunes pas encore des pieds de vieux mais sur le déclin sans aucun doute ils n’ont jamais été beaux je dois le reconnaître et je ne peux pas dire qu’ils ont eu un jour fière allure non cela je ne peux pas le dire mes pieds ont eu fière allure à dire vrai BOUGE j’ai passé ma vie à les cacher dans des chaussures plus ou moins inconfortables à les conformer aux caprices de la mode à les styliser les idéaliser les rêver plus qu’à les habiter BOUGE si loin de la tête on peut ne jamais vraiment y faire attention BOUGE à moins d’un problème médical d’une ampoule d’une verrue je me souviens d’une particulièrement tenace et d’un trou creusé à l’azote liquide BOUGE et puis plus tard de savoir que cela ne se fait plus la manière dont le médecin avait dit cela mais c’est dépassé maintenant BOUGE on laisse vivre les verrues elles partent toutes seules et la colère BOUGE devant la légèreté de cette annonce qui rendait absurde la souffrance endurée BOUGE par la plante des pieds de la petite fille sans broncher BOUGE plus je les regarde plus ils m’apparaissent comme des enfants mal aimés oubliés dans un coin renfrognés rabougris tordus crochus des troncs de saule têtard alignés en plein champ BOUGE dans l’ordre croissant puis décroissant BOUGE j’ai besoin de mes pieds pour sortir de ce lit mais ils font la sourde oreille BOUGE pèsent de tout leur poids BOUGE on ne peut pas parler à ses pieds pourtant c’est ce que je voudrais tenter BOUGE maintenant leur parler leur demander ce qu’il ont à me dire BOUGE ils ne disent rien ils sont impressionnants de stoïcisme semblent accuser le coup vieux soldats au garde-à-vous vieux grognards qui ne grognent même plus BOUGE je n’ai pas pris le temps de m’occuper de vous BOUGE voilà ce que j’aimerais leur dire à présent eux tous autant qu’ils sont BOUGE l’impression étrange qu’ils sont plus que deux à BOUGE considérer chaque orteil selon ses particularismes ses durillons ses cors singuliers une assemblée de pieds désoeuvrés ou bien contemplatifs oui ils contemplent autant que je les contemple BOUGE ça me fait penser au mouton l’autre fois au parc avec lequel j’ai eu un émouvant moment de contemplation mutuelle le même regard sans regard BOUGE des pieds blancs cireux ayant tout à fait au fur et à mesure que s’installe la torpeur BOUGE l’aspect des mannequins de cire ou du marbre des pieds de gisants sur le sol des cathédrales BOUGE des pieds que l’on baise ou caresse jusqu’à ce qu’ils soient creusés effacés par tant de marques d’affection des pieds de sainte de martyre les veines encore gonflées comme s’ils étaient vivants mais ils sont morts ceux des gisants et les miens s’obstinent à rester en vie BOUGE ont reçu l’ordre d’attendre sentinelles du désert à la langue arrachée BOUGE ménageant leur force avant l’épreuve du sol qui les attend un jour ou l’autre BOUGE qu’est-ce que le temps pour ces pieds BOUGE puisqu’ils sont faits pour le sol comme l’outil pour la main la main pour le clavier BOUGE mais pas le moindre signe d’impatience plutôt une passivité sans limite une sorte de fatalisme ou bien de l’inconscience BOUGE l’idée ne les effleure même pas qu’ils pourraient ne jamais plus connaître le contact de la terre BOUGE ou bien ne prennent-ils conscience qu’à son contact et ils sont là en l’air dépossédés BOUGE d’une moitié d’eux-mêmes débilités BOUGE par la position horizontale en phase de dormition BOUGE comme les pieds de la vierge attendent sagement leur ascension et un nouveau sol sur lequel se poser BOUGE mes pieds ne me comprennent pas BOUGE ils obéissent seulement à ma volonté BOUGE mais la chaise longue m’a ôté toute volonté BOUGE toute envie de continuer BOUGE m’a vidée de ma volonté BOUGE coquille vide BOUGE ce que cela doit être BOUGE flotter à la surface de la mer BOUGE un petit bout qui flotte au gré de la houle BOUGE un petit bout de quoi BOUGE bois plastique morceau de chair BOUGE un pied qui flotte au gré de la houle BOUGE un pied paquebot transatlantique BOUGE s’en remettant à la volonté des vagues BOUGE flottant BOUGE grâce à l’air contenu dans la matière BOUGE dans les os BOUGE le vide à l’intérieur des os BOUGE les alvéoles spongieuses des os BOUGE les os des oiseaux sont encore plus légers BOUGE les os blancs des albatros sur la banquise BOUGE blanc sur blanc BOUGE les tommettes orange la mer rouge BOUGE la chair blessée du poisson harponné BOUGE à force de fixer le regard le monde se décompose BOUGE fixe BOUGE fixe BOUGE pieds qui BOUGE se brouillent BOUGE rainures se lèvent serpents BOUGE fonte du blanc dans l’orange rouge délayé sang poisson blanc des yeux BOUGE ciel orange sur banc blanc mouche posée sur le pied BOUGE chaise longue posée sur plafond pieds pattes de mouche enfoncée dans crépi verdi jauni rougi BOUGE frise de pieds sur les murs sur le crépi crépitement des pieds en feu se rafraîchir BOUGE to chill out BOUGE se rafraîchir les pieds en feu BOUGE chauffés à blanc BOUGE le pied au mur d’exécution BOUGE la danse de mort sur des charbons ardents BOUGE se rafraîchir avant l’aurore BOUGE une dernière rasade d’eau avant la mort au petit matin orange BOUGE fusils alignés flottent serpents dans chaleur orange BOUGE piqûres des plantes sur la plante des pieds piqûre impossible de se gratter mains liées BOUGE impossible de se gratter une dernière fois les pieds BOUGE les fusils serpents dansent horriblement BOUGE dans le petit matin orangé BOUGE les herbes insignifiantes BOUGE les noms des herbes reviennent BOUGE pas possible de se gratter avec des mots BOUGE mouche posée sur gros orteil prend tout son temps BOUGE temps de la mouche BOUGE pas le secours des mots devant des fusils qui serpentent et s’apprêtent à mordre BOUGE pas le secours des mots pour défaire les nœuds des serpents BOUGE cour carrée ciel orange là-haut sur le balcon le colonel sur sa chilienne fume un cigare probablement BOUGE vue sur la jungle fondue à l’orange BOUGE un geste de son petit doigt boudiné BOUGE un petit doigt dodu comme un petit doigt de pied BOUGE avec des poils comme ceux sur les pattes de la mouche BOUGE un colonel mouche fumant cigare BOUGE la vie ne tient qu’à un doigt BOUGE un petit doigt dodu velu de colonel BOUGE la volonté du colonel allongé sur la chilienne se rafraîchissant du spectacle de l’exécution BOUGE chill out BOUGE pas pressé de lever le petit doigt BOUGE attend un ordre venu d’en haut venu de la ligne téléphonique des poteaux plantés à intervalles réguliers à travers la jungle depuis la capitale BOUGE des poteaux enfichés dans la boue par des hommes pieds nus BOUGE des poteaux transportés couchés sur les épaules nues d’hommes enfoncés dans la boue jusqu’à la taille BOUGE des poteaux enfoncés en écrasant les doigts de pieds des hommes BOUGE des pieds découpés à la machette BOUGE des bouts de pieds laissés à l’endroit du poteau BOUGE ou bien attachés encore à un homme BOUGE combien de lignes téléphoniques combien de pieds nus enfoncés dans la boue BOUGE pour qu’un ordre parvienne au colonel sur sa chilienne sur son balcon au-dessus d’une cour au sol terre de sienne brûlée aux murs crépi de blanc BOUGE l’ordre de lever ou non son petit doigt dodu BOUGE l’ordre qui rendra inerte ces pieds entravés ces pieds douloureux BOUGE l’ordre qui achèvera l’histoire de ces pieds BOUGE ces pieds sur lesquels se posent les mouches afin de boire la sueur BOUGE ces pieds que les herbes picotent dans lesquels circulent le sang BOUGE ces pieds aux veines gonflés par la chaleur ces pieds aux ongles longs aux tendons tendus ces pieds d’enfant vieilli ces pieds qu’une mère a tenu dans la fraîcheur de sa paume et a massé ces pieds qui ont compté comme un trésor aux yeux d’une femme en phase de décomposition à présent qui n’a plus à se faire du souci pour l’enfant à présent qui n’a plus de volonté à présent qui laisse les vers lui dévorer les pieds à présent le régal des vers à présent BOUGE ces pieds qui vont rejoindre la boue le dessous comme les pieds des poteaux les fondations des maisons BOUGE le sol est plein de pieds BOUGE six pieds sous terre BOUGE c’est le gros orteil qu’on croque pour savoir si l’homme au bout du pied est vivant ou mort BOUGE s’il y a une réaction c’est qu’il est toujours vivant BOUGE je voudrais mourir là dans ce cube blanc mais mes pieds continuent de vivre BOUGE continuent d’attendre patiemment que je change d’avis BOUGE on ne peut pas se décomposer en un après-midi BOUGE je ne vois pas de vers dans la pièce BOUGE ils ne sont pas attirés par la chair vivante BOUGE je ne suis pas morte BOUGE ce lit n’est pas mon lit de mort BOUGE ce n’est qu’une chilienne améliorée un transatlantique BOUGE fait pour la sieste le farniente BOUGE il est trop tôt pour avoir des eschares BOUGE cela ne se forme pas comme ça BOUGE il faudrait tenir au moins une semaine je ne sais pas au bout de combien de BOUGE tout BOUGE autour de moi maintenant tout BOUGE les murs les couleurs les parties de mon corps la poussière dans les rais de lumière des persiennes tout BOUGE sauf moi je ne BOUGE pas moi je résiste je fixe les choses autour de moi la lumière la poussière les tommettes le relief du crépi BOUGE mes mots BOUGE ce qui remue en moi je voudrais le fixer BOUGE je voudrais fixer mes mots une fois pour toute BOUGE si je fixe les mots je fixe le monde BOUGE mais mes mots BOUGE mais mes mots flottent BOUGE des bouts de mots pas encore détachés encore des bouts de phrases BOUGE des icebergs des cubes de mots des glaçons dans un verre d’eau BOUGE s’entrechoquent mes mots BOUGE dents des mots s’entrechoquent BOUGE mots poissons vif argent BOUGE mots mobiles impossible à harponner BOUGE mots hors de leurs coquilles chair des mots à vif orange pelée écorchée BOUGE mots palpitations du crépi mots rêche tissu de mots enveloppe taie impossible à déchirer BOUGE massacre de mots pêche au thon jet jus de mots BOUGE mots écrasés crépi escargot BOUGE mots malaxés chauffés bouillie de mots bain de mots de soleil BOUGE mots cuits tommettes sol de mots mur de mots murmures BOUGE chambre matière de mots plaisir cruel BOUGE sexe des mots hermaphrodite BOUGE copulations immondes de mots BOUGE cauchemar couche de mots sur mots ratures plaie BOUGE plaie pus de mots suppure pure douleur BOUGE pied d’éléphant mot radioactif os moelle ronge ronge scalpe BOUGE creuse creuse crépite BOUGE jaillir jus encore écrabouille pieds BOUGE tuméfaction multiplication BOUGE charogne BOUGE charogne et ronge ronge rogne rognure hure et fouisse BOUGE pied fendu de porc BOUGE et vautre la boue le ventre la bauge BOUGE la boue BOUGE la boue BOUGE la boue ébloui de boue lumière de la boue d’or verticalité de la boue BOUGE le chemin de boue BOUGE l’horizon de boue BOUGE les corps de boue BOUGE les yeux de boue BOUGE les mains les pieds de boue BOUGE le ventre de boue BOUGE la tête de boue la bouche de boue la langue de boue les mots de boue BOUGE la bauge des mots ventre et fouisse et creuse BOUGE et retourne à la boue explore le monde de boue BOUGE regarde avec tes yeux de boue BOUGE et fixe dans la boue BOUGE chute du corps dans le sommeil sieste l’été l’enfant bouche ouverte BOUGE mouche posée les ailes arrachées feuilles séchées corps de pierre corps surchauffé fournaise fondu peau défaite peau huilée peau de la mer huilée ridée horizon mis à plat torpeur bave trou BOUGE saturation boue sons chaleur grill après-midis piscine blanc cuisine formica vaisselle trempage boue ride embaume graisse poteau chrome qui luit carcasse casse broc fermé rouille BOUGE lianes ornières boue chemin barré barrière bout de laine ruines sommet déception bouché trop tard BOUGE entre deux arrêts de bus pause café rêve après l’amour douleur cloué fixe attente des résultats faux calme saturation de chaleur de sons exaspération continuel refoulement du geste BOUGE colère rentrée pieds inertes corps-oeil ciels où se perdre paysages vus derrière vitres escargot écrasé pierres arbres bandés d’ombre nuit à couper au couteau BOUGE brouet des images impuretés mélanges tentatives ratées d’atteindre le calme méditations finies en eau de boudin bruits des tondeuses sans discontinuer cris crissements arrachages BOUGE digestion tube lenteur des déplacements dans l’eau boue dans la bouche perte des mots listes incomplètes trous de mémoires trous d’eau nid de poules cahot renversé voiture fossé black out rupture cassure refus lettre de démission casser les œufs brouille lait qui tourne oubli surdité balbutiement inertie chaise longue lit d’hospice asile aliénation tomettes mouche en train de boire dans la coupelle de lait qui a caillé toile abandonnée depuis combien de temps dans la chambre les autres sont déjà partis à la plage et moi je n’arrive pas à m’arracher à ce lit grabat fin de vie plus que les os odeurs boue à l’intérieur à l’extérieur étouffe touffeur moiteur humidité pourtant gorge sèche aride ride sillons peau carte où trouver pas le temps pourtant là ici maintenant ou jamais mais plus possible fissure brèche ouvrir la peau boue coulée de boue répandue partout sur les murs de la pièce faire avec la boue mais impossible mains pieds inertes mains de boue pieds de boue mots de boue eau eau il fut un temps où l’eau existait entre les doigts glissait des doigts de peau pleine de chair vivante de chairs d’enfant blanche le blanc de l’eau des yeux des dents les choses avaient ombre et clarté mais maintenant l’eau est partie et il ne reste que la boue BOUGE temps décomposé stagnation dépôt des rêves vase s’enfoncer dans le rêve rêve s’enfoncer vase rêve s’enfoncer plus loin que rêve vers quoi sinon le rêve s’enfoncer couler s’écouler rigole mais rigole rit donc rire cristallin de l’enfant glaires à présent un peu d’eau croupie qui glougloute au fond de la gorge s’accroupir se mettre en boule boue flaque de boue vase foncer obscurcir la couleur cueillir ombre sur tronc d’arbre feuilles ouvertes sur étoiles sur ciel bleu nuit bleu feuilles sans mot sans but sans accès s’enfoncer dans arbres ombre feuille nuit sans mots sans cesser

2 commentaires à propos de “BOUGE”

  1. Qu’est-ce que ça bouge ! Toute une aventure sans bouger de sa chaise longue, je suis impressionné et n’ai qu’une envie : m’allonger sur la mienne, de chaise longue, pour y vivre le même bouleversement intérieur.

  2. Hypnotique ! Bravo ! Je me suis enlisée jusqu’au cou dans ce vase de rêve vaste glaise…