#chroniques #09 #10 | dix de quarante

40

le brouillard me brûlait les yeux d’une invisibilité

épaisse

la nuit comme une grosse pierre

j’avais soif

mes feux de navigation ne perçaient pas le voile humide

le corps comme la proue d’un bateau dans les remous

je m’accrochais l’oreille au cri d’une buse

en vol automatique

dans ce concert de nuages

sa chasse

soufflait le mystère

41

mes nuit n’étaient qu’insomnies

disséminées au fil des heures

dans le froissement des draps

les plis trop chauds

les pieds nus cherchant le frais hors du lit

dans l’attente de l’aube

les phrases de succédaient souvent assez belles

puis s’éteignaient aussitôt

lucioles de mots en échappées dans le noir

j’entendais le silence

j’attendais les premiers chants d’oiseaux

alors je me levais

seule dans le presque encore nuit du jour

42 –

l’eau du robinet venait sans effort

l’eau se chauffait dans la bouilloire d’une simple pression du pouce

l’eau murmurait le réveil en douceur

le thé s’infusait tendre et fragile

déchirait l’écorce de l’eau de sa chaleur dorée

le grille- pain offrait ses odeurs

je salivais

confiante dans l’énergie pré-solaire

avant que le ciel ne s’allume

et que les angoisses de l’insomnie ne s’effacent

43-

que l’on m’apprenne la liberté

que l’on m’apprenne l’ennui

que l’on m’apprenne la prière

que l’on m’apprenne la solitude

que l’on m’apprenne mes folies

que l’on m’apprenne à tortiller les frissons

à dévider le lacet de l’écriture

à mordre la langue

à briser la coque des prisons

à accueillir la conversation des étoiles

à chanter les lamentations antiques

à ouvrir le cœur des nuits difficiles

à trouver le sommeil sur une grève

ivre d’embruns

dans les débris de coquillages et de pierres

de mon livre s’échappe une ailette de tilleul

qu’elle m’apprenne le vent léger du temps qui passe

44

un coup de téléphone a brisé le silence

ma lecture évaporée d’une vibration

j’ai reçu le coup comme un coup de massue

un dérangement du cerveau

une injonction à atterrir dans l’instant qui m’échappait

la luminosité de l’écran en intruse

j’ai laissé les vibrations donner leurs coups

j’ai compté jusqu’à 6

un do aigu s’est imprimé d’un coup sec

j’ai attendu que le silence revienne

j’ai éteint l’appareil

reprise de la lecture

45 

demain au rendez-vous des armistices

les trompettes dans la brise du lever du jour

la musique en liberté

s’offrent les fleurs du rêve

demain les corps sortent de la grisaille

la lumière en gloire

les fissures en abonnées absents

l’instant file

bienheureux demain

les yeux dans les eaux douces

les cœurs en chamade

demain s’arrête les odeurs de cris

ce lendemain à nous

nos caprices en couleurs chaudes

la chanson des rêves blancs

c’est beau demain

je t’aime

46

j’ouvrage les mots

je les crible pointillés de lettres

de signes ouvriers

italiques majuscules minuscules

virgules en parenthèse

points en interjection

accents toniques en circonflexe

de mon clavier j’accouche sans fers

au son de la danse des cliquetis

j’écris pour immortaliser les fruits

les guerres

je querelle les sons

par la fenêtre

je regarde la grive d’automne

plumage moucheté comme ma page

siffler les présages

47 –

J’ai une demande à vous faire

à vous Dieu

que je ne tutoie pas

qui n’existe que pour ceux qui croient

à vos pouvoirs

aidez nos prochains

d’un pain quotidien pour tous

ayez la volonté d’une terre paradis comme au ciel

j’ai une demande à vous faire

une prière à exaucer

dieu d’amour

délivrez du mal les femmes du joug des fous de vous

libérez les hommes de leur amour de la guerre

j’ai une demande à vous faire

laissez entrer dans vos églises

les couleurs neuves de la vie

pour ne pas descendre aux enfers

49

la pierre me regardait de son œil mica

je m’écorchais contre un coquelicot rouillé

une goutte de sang

s’échappait

dans la pénombre

d’une flamme de bougie

un visage blanc de fleur de farine

se penchait

comme une éclaircie sur mon visage

soudain minéral

la pierre s’effilochait en écailles

dans une herbe très verte

dans laquelle je me couchais

la tête sur une paume énorme

traversée de lignes de vies

A propos de Béatrice Planchais

Enfance à la campagne grande sensibilité à la nature , j'écris principalement de la poésie

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