Cinq instants avec un pinceau chinois

Jour 1

Pinceau dit chinois. Longue hampe rouge allant s’affinant vers le haut, haut noir et surmonté d’une boucle, celle qui le maintiendra au portique. Virole noire aussi, noir de ce noir laqué que j’associe sans connaissance aucune à l’Asie, la hampe elle-même paraît laquée. Je me souviens que j’aime la hampe de bœuf presque noire. Le pinceau est le seul de cette couleur rouge sur le porte-pinceau. Quand il ne sert pas, il est toujours maintenu droit à l’extrémité du porte-pinceau. Je n’ai pas encore de portique. Après usage, je prends soin de rincer les poils au creux de ma main, à l’eau froide, d’en chasser l’encre sous la pression de l’eau, puis de les lisser et de les rassembler en pointe. Ce sont des poils de modeste facture, pas des poils synthétiques, mais des poils d’animal. Poils bruns de loup ou d’ours peut-être. Aujourd’hui, le pinceau est sec. Demain, sans doute, il fera quelques traits comme un nageur fait des longueurs.

Jour 2

Je me souviens que le pinceau chinois fait partie des « quatre trésors » de la peinture chinoise, avec l’encre, la pierre à encre et le bâton d’encre. Pinceau-Encre. Je me souviens qu’il a probablement été inventé au 3e siècle avant le Crucifié et que le pinceau accompagnait le propriétaire dans sa tombe. Aujourd’hui, en France, les morts sont incinérés, qu’emportent-ils avec eux ? Teinte brune des poils, je me souviens encore, ce peut-être lapin, loup, belette ou cheval. Je me plais à imaginer chacune des provenances. Je caresse le poil des yeux d’abord. Puis de la main. Trop résistant pour être du cheval, trop souple pour être du lapin. Sans doute loup ou belette. Le loup et la belette, je pense à un chant breton, je pense aussi au chapelier de Bayonne. De toi, pinceau, chaque jour, je m’efforce de maîtriser la pointe et l’absorption de l’eau et l’absorption de l’encre. J’aimerais, mais je n’y parviens pas et y suis-je seulement autorisé ?, j’aimerais donc, disais-je te baptiser « lune coïncidente » ou « garde la meilleure pointe ». Ce sont quelques-uns de tes noms possibles. Oserais-je, toutefois, « pin rouge » ? Non, trop peu de certitude. Poil élastique et ferme, pointe précise et souple. Ta hampe, je la rêve en jade, en verre ou en perle, quand elle n’est sans doute qu’en… bambou ? Elle est reliée à la touffe de poils par une virole qui, autrefois, aurait été en corne, quand aujourd’hui, je la devine en plastique. Après l’achat, j’avais suivi le conseil du revendeur et débarrassé les poils de leur revêtement d’alun en les maintenant dans l’eau quelques instants. Ce soir, je pense encore à la hampe de bœuf, à son goût prononcé, au vieillissement auquel j’aime la soumettre.

Jour 3

Ce soir, le pinceau tient dans le regard. Il n’a pas bougé. Juste l’ombre a happé la partie supérieure de la hampe. Comme si elle l’avait mangée, prise dans sa bouche. Quelques rehauts de lumière dont l’un juste au-dessus de la spirale du porte pinceau, qui enserre les sept pinceaux à mi-hauteur. La pointe d’un noir plus soutenu, celui sans doute de l’encre qui l’imprègne, cette encre obtenue par rotation constante du bâton d’encre sur la pierre à encre, légèrement humectée. Je ne le fais pas exprès, mais à regarder plus attentivement le porte-pinceau, le plein et le vide apparaissent peu à peu, de même que les ruptures bienvenues de symétrie. Et je me dis que si je m’attelais au dessin du pinceau, avec la même connaissance que celle que nécessite la peinture du bambou, je devrais en maîtriser, non pas la croissance comme pour les arbres et les plantes, mais la structure interne, la force interne, le li. Je ferme les yeux. Entre les deux paupières descendues lentement, le pinceau se pose comme un aimant. Et peu à peu, je commence à incorporer le pinceau. Demain ou après-demain, je le dessinerai. Peut-être n’y parviendrai-je jamais.

Jour 4

Le pinceau est là, à sa place. Mais je lui tourne dos. Le pinceau que je regarde est celui que j’arbore intérieurement. C’est à la fois le pinceau d’hier et pas le pinceau d’hier. Il me semble qu’il tient seul, par ses propres forces, à l’intérieur du corps. Il ne peint pas. Le pinceau ne peint pas. Ce pinceau-là ne peint pas. Il naît. Il est en train d’être. Il ne se contentera pas de cet être. Il rentrera dans l’encre, il rentrera dans l’encre comme un sexe d’homme peut rentrer dans un sexe de femme. Peut-être que par sa pointe en triangle et sa presque verticalité, il est  la fois sexe et sexe.

Jour 5

Le pinceau n’est pas une chose.Le pinceau n’est pas un outil.

Le pinceau danse 18 points et 30 traits.

Chorégraphie animale et végétale.

Le pinceau écrit l’image.

Vannes 29 juillet – 2 août 2019

Xavier Guesnu

A propos de Xavier Guesnu

Après une formation et activité de comédien, je m'oriente pendant quelques années dans l'informatique, puis dans la remise à niveau français-mathématique des personnes en difficulté. Depuis 1995, j'essaie d'être traducteur. Je prépare un roman et un comic strip. Né à Paris en 1955, je rejoins la terre basque maternelle en 1990. Je la quitte en 2017 pour la Bretagne (Vannes). Je suis très impatient de participer à une aventure d'écriture collective.

Une réponse à “Cinq instants avec un pinceau chinois”

  1. Tiens un pinceau chinois, le mien est japonais. Lui aussi, cinq fois sur le métier. C’est un vrai plaisir que de lire une autre histoire de pinceau car les pinceaux dansent, vivent, respirent…ils ont même une sensualité qui nous bouleverse.