#04 le livre comme fiction #04 | Les dormantes et les vivantes

Il n’est pas une seule pièce de cette grande maison qui n’ait son compte de livres. Impossible d’endiguer ce débordement de papier menaçant toujours plus l’espace vital. Depuis sa construction en 1844, la bâtisse est occupée par la même famille, de sorte qu’y subsistent, parmi maints vestiges des générations qui ont précédé l’actuelle, de nombreux livres dont il semble sacrilège de se défaire. S’ils sont richement reliés, ils reposent à l’abri dans des meubles vitrés ou se serrent sur des rayonnages. Très peu dérangés, sauf pour en « faire la poussière », ils font décor et rappellent aux quelques curieux qui les consultent les intérêts de leurs anciens propriétaires : droit, médecine, botanique, histoire, voyages… D’autres encore, fort nombreux, sont rangés en caisses dans les greniers et — oserait-on l’avouer à la cave, ce qui n’est finalement pas si mal car ladite cave est très saine. Dans les hauteurs ou les profondeurs de l’édifice, tous ces livres, du plus riche au plus modeste, attendent le moment où ils seront vendus aux enchères, dispersés dans des vide-greniers, brûlés ou, pire, jetés dans la benne d’une déchetterie. Ce qui adviendra in fine, tant sont rares les familles qui parviennent à conserver leur patrimoine de génération en génération.

À côté de toutes ces bibliothèques que l’on pourrait qualifier de dormantes, se trouvent deux représentantes de cette noble espèce, vivantes, très vivantes même. Celle, très scientifique de l’occupant actuel du lieu et celle plus littéraire de son épouse. Chez l’une comme chez l’autre, un désordre plus ou moins organisé règne. Chez Monsieur, on s’y retrouve encore. Le nombre de volumes de référence de ce biologiste, occupé à étudier, à écrire des articles et des encyclopédies sur des coquillages, ne doit pas dépasser la centaine. Madame n’a jamais, malgré ses nombreuses tentatives, réussi à trouver un classement de ses livres qui la satisfasse. Par chance elle se souvient plutôt bien de leur éditeur et de leur format. Comme, par souci esthétique, elle range les livres en fonction de leur taille et de l’étagère qui les supporte, elle met généralement assez vite la main sur celui qu’elle cherche…, ou sur un autre.  « Loi du bon voisinage » d’Aby Warburg*, sourit-elle en se plongeant dans la lecture de cet autre ! Si, définitivement, elle ne trouve pas le livre désiré, elle en commande un nouvel exemplaire ; cela fait travailler les libraires.

* Aby Warburg (1866 – 1929) était un historien d’art allemand, connu pour le classement qu’il inventa pour son immense bibliothèque. Sa « loi du bon voisinage » veut que le livre dont on a besoin n’est pas celui que l’on cherche mais son voisin. Cette loi n’est, bien sûr, valable que si les livres sont classés selon sa méthode.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

Laisser un commentaire