# le livre comme fiction #04 | M. Jullien, donne-moi quelque chose qui ne meure pas

Longtemps j’ai cru ranger des livres, en vérité je déplaçais des périodes de ma vie, les livres savent cela avant nous : ce qui manque, ce qui revient, ce qui menace de disparaître, ils préparent les territoires. J’ai voulu croire qu’une bibliothèque pouvait être une organisation du monde, les auteurs se répondant d’une étagère à l’autre avec l’autorité rassurante des systèmes. Classer fait sérieux, périodes, maisons d’édition, continents, couleurs parfois… avec l’illusion magnifiquement inutile qu’un ordre extérieur finirait peut-être par mettre un peu d’ordre dans les secousses intérieures. 

Mais les livres désobéissent toujours.

Ils glissent.

Migrent.

Contaminent les rayons voisins.

Les poètes surtout. Impossible de les maintenir à leur place. Nomades ils traversent les frontières des genres. Ainsi Christian Bobin se retrouve entre essais spirituels et photographies, il voisine le lendemain avec la médecine, la douceur aurait-elle quelque chose à voir avec la réparation des corps ? Je l’ai aussi retrouvé près des récits de deuils, des livres sur les jardins. Certains auteurs fabriquent autour d’eux une gravitation discrète qui dérèglent tous les classements.

Une bibliothèque est une tectonique lente. On croit qu’elle dort, en réalité elle pousse, elle s’épaissit, elle déborde. Les étagères ploient. Les livres récemment achetés restent des semaines en piles provisoires sur une chaise, au pied du lit, près d’une fenêtre.  Cette géographie intermédiaire des livres, pas encore décidée. La bibliothèque, rarement un classement plutôt une hésitation continue.

Je me rends compte aujourd’hui que j’ai changé l’emplacement des livres au moment où ma vie changeait elle-même de forme, pour rendre visible un bouleversement intérieur, une sorte de repère provisoire.

Je ne saurais dire quel livre annonça la maladie, peut-être un besoin de silence entre les phrases. Je me souviens avoir déplacé plusieurs fois le livre : La maladie a-t-elle un sens ? Passé du rayon de la santé à la psychologie puis la spiritualité. Certains livres refusent momentanément une catégorie. Pendant les traitements un désert entra dans la maison, un désert de dépouillement. Je me mis à aimer les livres clairs aux papiers respirants, aux encres lavées avec des fleurs presque effacées, celles de Kamisaka Sekka « Les herbes de l’éternité ». Ce livre ne tenait nulle part. Trop fragile pour les grands formats trop silencieux pour les rayons bavards… 

Puis les morts sont venus habiter les étagères. D’abord discrètement : une photographie glissée dans un livre, un signet qu’on n’ose plus toucher, une dédicace devenue soudainement illisible… Une voix imprimée qui continue à respirer longtemps. Aucun livre n’explique l’absence, n’explique les morts. Certains savent restés assis à côté du vide sans parler trop fort.

Ma bibliothèque ressemble moins à une architecture qu’à une géographie affective, un parcours initiatique. Je pourrais presque y circuler les yeux fermés. Je sais où vivent les abandons d’enfance, les années politiques, les traversées d’hôpital, les émerveillements tardifs, les beautés de la vie, ceux que je garde uniquement pour une phrase et ceux que je regarde rarement comme certaines mémoires qu’on laisse dormir. 

Puis celui que je n’ouvre plus, j’en regarde seulement le titre, une lumière qui traverse le temps : 

« Donne-moi quelque chose qui ne meure pas »

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