# le livre comme fiction #03, librairies| Une goutte d’eau


Comment ne pas se sentir l’espace d’un instant le propriétaire des lieux, comme l’appel
pressenti d’un chez soi. C’est simple. Un peu à l’écart de la vie de la ville, sans en être
vraiment éloigné. Une devanture un peu nostalgique, rappelant celle des années soixante, d’une teinte pastel où le mauve glisse un soupçon d’ailleurs. Il faut appuyer fort sur la poignée de la porte vitrée pour entrer. La maîtresse des lieux est là, assise sur la droite, penchée sur un ordinateur. Elle souhaite le bonjour puis se replonge dans son travail, et quelques instants plus tard, d’un grand sourire, elle signale d’une voix douce que si l’on a besoin d’aide on peut faire appel à elle. Discrétion et présence, on n’en demande pas davantage. Et on s’imaginerait volontiers à sa place dans cette bouquinerie bien rangée.
Très vite on se repère entre les différents rayonnages : poésie à main gauche, histoire et politique sur la droite, littérature étrangère et française à gauche occupant l’espace le plus large, policier et écriture de l’étrange dans un minuscule couloir, livres pour enfants près d’une des vitrines, 33 tours aussi dans une semi-allée centrale avec les livres d’art pour border de l’autre côté, et les que-sais-je sur un tourniquet ( la publication de cette édition se poursuit-elle?), un coffre aussi où fouiller, sans doute pour doper l’imaginaire. Tout est à taille humaine, avec une belle lumière qui entre par les quatre vitrines. Un lieu où se sentir bien et vouloir s’installer. Peu de monde, sans doute n’est-ce pas une bonne chose pour la propriétaire des lieux, mais l’est pour celui qui tangue entre les rayonnages, où il trouve toujours ce quelque chose dont il ne savait rien quelques minutes plus tôt, et dont, soudain, l’achat réjouit, sa possession lui devient indispensable et sa journée vient de passer un cap de bien-être, dont il va profiter le temps qu’il consacrera à cette lecture. Ce jour, ce fut Georges Perec avec « 53 jours » dans la collection Folio, aux pages bistres, en très bon état, pour trois euros cinquante. Le livre a un prix que j’aime bien régler,ce n’est que justice pour un travail accompli, par tant de personnes pour que tout soit parfait.Feuilleter le roman pour constater le bon état et rechercher quelques traits d’un lecteur au crayon, mais ici aucune annotation dans les marges, dommage, car j’aime bien ces petits traits légers laissés par une main attentive à ce qui est écrit, et qui indiquent un passage qui a ému, intéressé, questionné un lecteur, et qui, par ricochets, va demander à celui qui vient d’acquérir le livre une attention autre à ce moment précis sans savoir ce qui a justifié cet intérêt soudain pour ce passage en particulier… Comme un passage de témoin entre lecteurs. De l’auteur au lecteur, au lecteur, au lecteur…Un raccourci de présence qui surgit et crée un lien par le biais de quelques mots. Si,de surcroît, le prénom de l’acheteur précédent est resté noté sur la première page blanche de l’ouvrage, un horizon s’élargit et l’imagination prend le relais.
Repartir donc avec le livre élu, en se disant que l’on n’a guère contribué à la pérennité de la boutique, mais que, comme le colibri, on a fait notre part, et déposé notre goutte d’eau dans le brasier.


A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

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