Longtemps je me suis affiché avec bonheur, fervent lecteur. La première chose qu’on voyait, en entrant chez moi, c’était le rayonnage des livres, le plus flambard et le plus éclectique possible, mais avec du Proust bien sûr, et puis du Joyce, en bilingue de préférence, et du Dostoïevski aussi, pareil avec le cyrillique en nec plus ultra… ça vous en bouche une casse ?
Et puis est arrivé pour moi le moment de quitter l’espace des jardins et des bibliothèques qui vont avec et de me retirer au nid d’aigle d’où l’on ne voit plus que le haut des platanes et les reflets du fleuve quand le soleil veut bien. Au plus haut de ce haut est un espace qui s’enfonce en coin dans l’épaisseur sombre des vieux murs de brique. Des caissons y avaient été aménagés, au départ peut-être pour des vis ou des boutons ou des collections de vieilles cartes postales. Les livres s’y sont casés, dans l’ombre et le désespoir qui sait ? de n’être plus vus que par moi. Un aménagement rapace. Tout au fond les rejetés, ceux que j’ai moi-même écrits. A leurs côtés, les improbables, ceux de poésie. Confrontés à ceux de théâtre, comme si je pouvais imaginer qu’ils puissent se donner la réplique, dans l’ombre, quand je ne suis plus du tout là. Juste devant tous ceux-là, l’épais bardage des romans, il en faut bien ! De ces livres à l’épaisseur variable et parfois discutable, qui auraient peut-être mérité d’entrer dans un autre genre… Mais bon, ils sont là. Et en avant quand même, ceux qui m’ont marqué à l’encre pourtant noire, ceux qui m’ont donné l’envie d’en faire ou d’en refaire malgré tous les rejets, les refus, les dédains. Il y en a de toutes les catégories, poésie, roman, pur – ah, pur !… – récit, visiteurs ou visiteuses venues avec d’autres langues, des dessins parfois aussi.
Ils sont là mais désormais derrière une épaisse couverture de laine reposant sur une tringle écartelée entre les deux pans de l’ouverture du coin qui s’enfonce dans l’épaisseur du vieux mur de brique. Dans l’ombre sauf si ma main décide d’écarter le rideau. Le reste du temps, la couverture est censée empêcher la réverbération de ma voix quand je m’enregistre lisant un livre en permission. C’est ma couverture et presque mon alibi, pour avoir osé abolir le papier à faire lire pour ma voix à oser laisser entendre.
Je n’ai pas pu m’empêcher de rire au 1er paragraphe, peut-être parce que je partage un peu ce bonheur d’afficher sa bibliothèque 🙂
Et je trouve ça drôle car je retrouve à la fin un enfant/adolescent dans sa chambre qui ose tout.
La couverture comme alibi ou comme liberté !