Livre-pas-là, je l’ai connu dans la première maison. Pour la toute-petite que j’étais, il disait le droit d’habiter, l’insolence d’être, le don unique de lui à moi. Livre-pas-là me suit partout sur les longs chemins, où que j’aille lors de mes déménagements, dans ma tête de linotte, sous mes cils. Lors de mes visites chez les bouquinistes, je demande à le retrouver car Livre-pas-là me laisse blessée sans lui. Un jour, Livre-pas-là s’est métamorphosé en Livre-parti. Pourtant, j’ai la sensation qu’il me suit partout, ne cesse de vouloir son étagère, son lit, sa place, son canapé. Je l’ai cherché à travers les villes, je continue vaille que vaille. Son parfum est indéfinissable c’est un parfum douillet. Pour lui, j’ai la patience d’une mère poule. Livre-parti fera son retour.
Lors de mes changements de décor, il m’est impossible d’envisager de garder tous les livres. Lesquels donner et de ceux-là quels titres pour qui ? , quels auteurs pour qui ? Dans l’incapacité de choisir, je laisse souvent le hasard achever la besogne. C’est aussi un moment où je constate la présence de livres en double rachetés car oubliés.
Lesquels mettre en carton ? Finalement, toujours la même méthode : me défaire des livres -de tous les livres- que je ne relirai jamais.
Mais Livre-parti collé à mes basques si longtemps reste introuvable. Où n’ai-je pas encore fouillé ?
Lors de mes agencements, inexorablement vient le temps d’installer mes livres au mieux. Il s’agit de les mettre dans de bonnes dispositions. Pas trop serrés en vue d’accueillir les retardataires ou les nouveaux venus, pas trop lâches afin qu’ils se tiennent debout correctement. Dans l’absolu, les noms d’auteurs de même initiale sont côte à côte mais il arrive souvent qu’un déplacement pour cause de relecture perturbe cet ordre établi et donc qu’un livre ait du mal à être retrouvé. Les étagères se trouvent proches d’un fauteuil dans le salon et derrière mon dos dans le bureau pour ne pas qu’ils me dérangent.
Un jour, une étagère a plié et tout le meuble a cédé. Les invités, corps penchés en avant ou seulement la tête, ont regardé la bibliothèque de bas en haut, de droite à gauche et se sont approchés pour tenter de lire les livres à terre. Cette mésaventure est l’occasion d’un nouveau désherbage en cours.
Mais Livre-parti n’en est pas et depuis si longtemps que je n’ose affirmer que sa couverture est bleue. De quelle couleur est sa couverture ?
Et puis, il y a les livres pas encore lus qui sont posés généralement sur la table, celle où prendre ses repas. Il y a ceux en lecture dans mon lit côté passager avec un crayon qui se débine quand j’ai besoin de lui, des marque-pages, des bouts de papier.
Et Livre-parti a sa place réservée sous mon oreiller et même si depuis si longtemps j’ai oublié son titre, ma dévotion reste intacte.
Il y a aussi deux livres-objets et trois sous papier cristal qui ne supportent aucun déplacement et les ont, pourtant, tous faits.
Enfin, Il y a les inatteignables trop hauts pour se laisser attraper sans échelle, il y a les punis après une relecture décevante qu’on ne se résout pas à éliminer et qui servent de cale-portes, il y a les culpabilisants pas encore lus pas encore rendus.
Dans la salle de bain, il n’y a pas de livres. Dans la cuisine, un seul, celui que Lucas a écrit et ramené d’une animation-cuisine à l’école primaire.
Mon Livre-parti ne me raconte pas d’histoire. Depuis si longtemps, je ne me rappelle plus de quoi il est fait mais son murmure m’enlace et son souvenir me berce. Un arbre bleu un ronronnement dans un air soyeux, un rêve d’idéal.