#livre #03 | Le quidam qui …

Elle a grandi dans un village du sud-ouest. Tous les matins avant de commencer sa journée, devant son café, elle lit. Le week-end quand elle ne va pas dévaler le gave en raft, ou courir les librairies espagnoles, elle plonge dans un canapé face au Pic d’Ossau, et sous sa couverture doudoune partagée avec Pomponnette, elle lit.

Vêtue d’une polaire l’hiver, et l’été d’une chemise fripée à boutons, elle arrive dans la rue étroite de sa librairie, cadenasse son vélo au poteau bordant le mur en pierre.

On la connait Marianne. A part les jours de compta – la plaie – elle incite toujours à franchir le seuil de sa porte. Pour s’y retrouver dans les rayonnages, tous ouvrages rangés sous des galets confectionnés par Zelli – épaisseurs, largeurs ou longueurs posées à différentes hauteurs d’étagères, parfois en cascades. Serrés ainsi les uns contre les autres, ils se tiennent chaud avec autant d’imprévisibilité que des châteaux de cartes. Il y a les minis galets : « Anti-racisme » ; « Nouveautés poche francophonie »j’en passe… Et les géants : « 50 nuances de noirs » ; « Je rêvais d’un autre monde » ; « Bédés » – celle du jour – Vieille, de Delphine Panique. Sur les tables du centre, des essais – histoire, politique, ethnologie et sociologie ; là, Bourdieu et Rose Lamy à l’honneur. Plus loin et sur les pourtours, la littérature du moment – Violaine Bérot et Marie Ndiaye par exemple, et les innombrables classiques. En hauteur, les soupes aux herbes sauvages, et l’alpinisme même anarchiste. Plus bas, les albums Matous filous et les jeux Cherche trouve géants ; sur une étagère à part, des livres collectifs comme Sous les collages, la rage, ou des livres d’amour photos – Qu’est-ce que je ne t’ai jamais dit.

Un peu chaque fois la même chose, et jamais tout à fait quand même : on vient fouiner ou chercher l’ouvrage commandé – selon l’humeur et le temps, pendant quelques minutes ou quelques heures, on cause littérature mais pas que, autour d’un café, d’une bière ou d’un ballon de rouge.

J’ai grandi sous le ciel de Paris – réalité trop crue – solitude du monde. De moi personne ne sait. J’aurais préféré être le fou d’un village. Je vis fantôme dans une bibliothèque où je frôle chaque jour mon existence. Ma vie survit dans les livres. Après ma journée de travail, dans leurs marges, entre les lignes, dans les espaces avant et après les blocs de texte, je troue au compas ou à l’aiguille. Le tracé des lettres se vide, perd toute régularité – l‘écriture fond. Puis, je dessine des signes minuscules et les peints souvent. Au soir, j’emporte la musicalité de ma dernière page de lecture dans mon sommeil.

Pile, la commerçante – face, l’ancienne thésarde en histoire spécialisée dans l’éduc pop. Sa recette de libraire, c’est l’éloge de la lenteur, les rires, voire les larmes, le tout, au milieu de conseils littéraires parfumés à l’ail des ours et au fromage de chèvre. Les vendredis soir d’été, assis à la fraiche sur les petits coussins du rebord extérieur de la librairie, on parle de soi, souvent des autres. Pendant les lectures hors les murs, dans le jardin du voisin, on cherche d’autres chaises encore pour asseoir les retardataires et, les jours de fête du village, aux côtes des ambulants et des manèges de forains, les copains tiennent sur le trottoir le stand de sandwichs avec saucisses locales et pain de la boulangère bio.

Je n’ai jamais eu d’amis. Comment font les autres ? Moi, je n’ai dit ni oui, ni non à cette vie. Elle s’est présentée. Un train-train par temps de brouillard, de pluie – des rideaux continus – des chutes implacables. La parole, elle, est dans l’air, même pas en filet. A mes livres, je dis sans parler. Je suis là avec eux, c’est tout. Ils sont là pour moi, c’est déjà ça. Un battement.

Un jour de soleil, des brouettes de livres partent de la rue étroite de la librairie, jusqu’à sa nouvelle destination au 5 rue de l’Eglise. La devanture donne sur la halle du marché et l’église St Germain, en face de la maison d’Ossau et de la boutique de fleurs de Suzy – à deux pas de l’hôtel de ville. Aucune marche pour entrer, pas de rideau sur la vitrine – les livres en pleine lumière, il faudra qu’elle trouve une solution. Dans l’arrière-boutique des cartons encore pleins ou bientôt vides, les toilettes et le balai. A l’arrière du comptoir, les jours de cohue, quelques fêtards ou les préposés à l’emballage de Noël – les plus débrouillards prennent d’assaut les trois tabourets hauts.

Je rejoins mon banc du dimanche après-midi. Je lis mes livres troués, dessinés, peints. Je tourne les pages. Certaines finissent par se détacher. Les cris d’enfants tout proches n’existent pas. Une fois pourtant, j’aperçois un bébé heureux. Il se détourne de son jouet pour attraper une page envolée. Il la pince entre ses petits doigts, la déchiquette morceau après morceau, cherche à en mettre certains en bouche. La mère n’a rien vu encore. L’enfant et moi ne nous quittons pas des yeux.

Au centre – des tables et au tournant du comptoir un espace plus secret – l’alcôve des lecteurs silencieux. Le 23 avril, journée commune à la mort de Shakespeare et de Cervantes, des roses et des œillets déposés par Suzy jonchent le sol et les étagères à roulettes. On repart avec une fleur et un petit sac tissu cousu mains par la belle-mère, avec Pablo Neruda, ou, le dernier polar de Dolores Menundo, ou, la traduction d’Aline Schulman de L’ingénieux Hidalgo, Don Quichotte de la Manche, ou, la BD Cauchonl’homme qui tua Jeanne d’Arc, ou, C’est toi mon Poussin, l’album choisi par le fiston, ou… Le sac se plie en boule et on revient avec la fois suivante.

Il pleut ce dimanche. Les chaussures entre deux flaques boueuses, un parapluie d’une main et le livre de l’autre… Je rentre chez moi, m’assois à ma table et avec mon compas et ma sourde présence à moi-même, je troue. Ce jour-là, je troue Je m’en vais, d’Echenoz.

Le quidam qui… arrive au Festival Pyrénéen de Littérature, s’arrête sur le stand de Marianne. Il ne dit mot. Quelques jours plus tard, il réapparait dans sa librairie. Son ombre frôle la vitrine. Il porte un costume noir, des lunettes épaisses sur son visage anguleux. Le cheveu est rare. Elle est seule. C’est bientôt l’heure de fermer boutique. De son pas glissant, il va, il vient, finit par entrer. Il file rapidement dans l’espace du fond. Ne dit rien – bouge à peine.

Elle s’est approchée. Il tenait timidement en main Notes de chevet de Seï Shônagen. Ça a commencé dans un souffle. Elle a dit :  « Vous savez ici, chaque livre a son histoire et sa place réservé, vous pouvez choisir bien sûr mais les livres choisissent aussi leurs lecteurs ». Il est reparti avec l’ouvrage.

Il est revenu le lendemain – devant elle – en silence – il a ouvert les pages du livre de la veille – (Il fait chaud). Marianne a aperçu une galaxie de trous. Elle n’a rien dit. (Ne me regarde pas). Lit-il en même temps qu’il troue ? Déchiqueter ainsi les mots ? (Regarde-moi). Un travail d’aiguille – un texte à trous, et des tâches – des tâches d’un moiré violet, des coulures jaunâtres foncées et claires, beaucoup de trainées rouge sang, brunes, sales, entourés de lignes grises. (Regarde-moi et parle-moi). L’acquisition et la perte du livre ne font qu’un. (Il fait chaud. Il fait nuit). Elle a trouvé ça beau.

Et, ce lien ne rompt pas. Il lui recommande cinq exemplaires. Il la règle à l’avance. Elle a pensé : Ça beugue – Un cadeau qu’il fait ? – Une collection ? – Une obsession ? – Ou, une œuvre en chemin, ou, une tuerie littéraire, ou… ?

« Le quidam qui… » de la librairie de Marianne – c’est ainsi qu’on le nomme dans le village dorénavant – chacun complète à souhait ce nom de baptême – … avant de franchir le seuil, observe à chaque fois longuement, toujours sans un mot, l’enseigne de la façade – La curieuse, librairie troquet.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

4 commentaires à propos de “#livre #03 | Le quidam qui …”

  1. une étrange et douce promenade avec le fantôme de la librairie, ou plutôt non, comme tu dis « le quidam » qui lit dame Shônagon et nous donne envie de le considérer
    et je retiens « Un jour de soleil, des brouettes de livres partent de la rue étroite de la librairie, jusqu’à sa nouvelle destination au 5 rue de l’Église. » comme si ce petit détail sur le soleil nécessaire ce jour-là pour transporter les livres faisait tout basculer !
    bien à toi…

  2. J’ai beaucoup aimé ce texte Yael et surtout ce paragraphe d’une grande beauté :
    J’ai grandi sous le ciel de Paris – réalité trop crue – solitude du monde. De moi personne ne sait. J’aurais préféré être le fou d’un village. Je vis fantôme dans une bibliothèque où je frôle chaque jour mon existence. Ma vie survit dans les livres. Après ma journée de travail, dans leurs marges, entre les lignes, dans les espaces avant et après les blocs de texte, je troue au compas ou à l’aiguille. Le tracé des lettres se vide, perd toute régularité – l‘écriture fond. Puis, je dessine des signes minuscules et les peints souvent. Au soir, j’emporte la musicalité de ma dernière page de lecture dans mon sommeil.
    MERCI

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