Rejeté, le premier projet. C’était pourtant une riche idée : favoriser la rencontre des scientifiques installés sur le plateau et l’histoire d’un territoire unique, le tout dans une ancienne ferme arrivée au bout de son histoire. Puis avait été envisagé le transfert du conservatoire à rayonnement régional au même endroit, sur le plateau où avaient été protégées jusque-là quelques fermes du dix-septième siècle. Ce fut un deuxième abandon : les urbanistes avaient trouvé mieux, en bas, dans une ancienne école. D’autres projets pharaoniques avaient accompagné les campagnes électorales, parce que quand même le patrimoine pouvait ressembler à un atout.
Pendant les temps d’indécision et de bétonnage qui suivirent, l’implacable machine à uniformiser les espaces soumis au principe de réalité économico- immobilière avait poussé d’inexorables pions. Rôdait aussi l’ombre des fermes incendiées et celle des autodafés. Alors, dans le vieux périmètre de la ferme, à rien de la ruine, on est entrés en clandestinité. En nous inspirant des entrées cachées dans certains bars— derrière la fausse porte d’un réfrigérateur américain ou à l’arrière d’une peinture en trompe-l’œil —, nous avons soigneusement élaboré les plans d’un lieu susceptible de résister aux monstres des temps derniers. Puis on est passés à l’acte. En filigrane de l’existant.
Au fond de la haute grange encore intacte et consolidée par nos soins, a été installée avec mille et une précautions une cloison coulissante imitant à la perfection un mur de meulière semblable à ceux qui donnent sur le plateau. Devant la cloison, une accumulation de ballots de paille et de sacs de jute— non pas emplis de grains de blé mais de livres prêts à être transportés ailleurs—a donné le change : on se trouve bien dans une grange de la ferme, la mise en scène est réaliste. Entre deux sacs, on distingue en se penchant un petit boitier, comme un livre minuscule, de ceux qu’on offrait aux petits — un premier pas vers l’autre monde. On saisit le mot de passe et la cloison coulisse sans bruit, laissant juste assez d’espace pour un corps qui peut ainsi se faufiler dans la librairie secrète.
Sous la haute charpente rescapée du dix-septième siècle, dans une pénombre douce rappelant les soirs d’été — avec parfum des épis juste avant la moisson— des clayettes empilées à tous les niveaux, comme celles des pommes de terre mises à germer, contiennent livres, catalogues dont s’échappent murmures, couleurs, rubans de phrases. En laissant le regard se familiariser avec le clair-obscur, on peut distinguer des plates-formes, fixées à des hauteurs différentes, comme autant de pièces sans murs : il faut imaginer, en s’aidant d’une même intuition et de toutes les échelles ou passerelles qui les relient, ce qu’elles peuvent offrir aux lecteurs du réseau clandestin. Augustin le libraire n’est pas visible mais veille au grain, de là où il est. Il a semé des repères, des livres qui lui ressemblent parmi lesquels une Correspondance avec Rivière et on sait qu’il n’est jamais loin, toujours à la recherche d’ouvrages arrachés au désastre.
Il suffit ensuite de se laisser porter par le lieu, et de se diriger comme on navigue, avec une boussole ramassée dans les décombres. L’échelle d’un grenier à foin mène à l’espace de la comtesse Berthe qui offre une bouillie de mots et toutes sortes d’albums aux lecteurs en mal d’enfance. Elle mobilise les malices de Plic et Ploc, le Sapeur Camembert réimprimé mais aussi les Contes de ma mère l’Oye et ouvre une collection d’anciennes nouveautés avec projection d’images sur la paille qui se délite.
Une autre échelle dont les derniers barreaux sont cassés donne sur la plate-forme des mystiques : on entend des voix qui ricochent entre les livres formant colonnes et clés de voûte comme dans les grottes préhistoriques. Gouttes d’eau infiltrées, vitraux présentant les figures saisies dans le verre donnent le la. Hildegarde, Rûmî, Jean, Miyazawa ou Yao-Chan, les retirés du désert, les ermites des temps modernes et quelques poètes on toujours su qu’on prélèverait leurs traces ou leurs reflets tôt ou tard.
Une passerelle aux couleurs des années soixante-dix permet d’accéder à des îlots emblématiques présentant la quintessence du quartier latin, depuis les PUF jusqu’au petites librairies de la rue Saint- André-des-Arts en passant par le regretté Gibert. D’autres passerelles donnent accès aux lectures et aux livres-clés des décennies suivantes. Dans les chapeaux ou dans les casquettes des moissonneurs disposés près des banquettes de paille, à chaque niveau, tu déposes ce que tu veux pour acheter les livres qui te parlent. A la croisée des passerelles en étoiles, quatre ordinateurs aux écrans doubles comme des livres ouverts donnent des informations sur d’autres librairies secrètes, parfois cachées au cœur-même des librairies classiques, ou à l’arrière des cafés-librairies en bord de mer. Toutes marient livres neufs et livres d’occasion sans ajouter sur les couvertures des cœurs découpés et noircis de commentaires.
Pour que les allées-et-venues ne laissent pas penser à l’extérieur qu’un squat est installé dans la ferme condamnée, un système d’alarme appelé ombres blanches reproduit les chuintements des effraies qui n’ont pas déserté les charpentes. Il faut s’éclipser rapidement quand l’alarme résonne. En partant vite, on emporte l’adresse d’une autre librairie secrète, signalée sur l’un des quatre ordinateurs. C’est par exemple le puits aux livres, installé au centre-ville dans une bâtisse qui abritait des notaires, tout près de la place sur laquelle s’élève la statue du jeune Bara et que traversa sur le tard la grande Aurore. On va voir : l’homme aimable qui nous accueille observe la manière dont nous nous déplaçons dans la boutique. Le lien est créé. A mots couverts, nous parlons de la vieille ferme du plateau et il te demande si tu as rencontré A. M. là-haut. C’est le signal. Tu fais ton ignorante mais tu sais que l’homme aimable fait partie du réseau. En retour, tu lui achètes histoire de la ferme des granges et il comprend tout de suite que tu feras ce qu’il faut, comme tu le fais à présent, même si en apparence, il s’agit de presque rien.
Digne d’un polar …! Merci pour cette créativité et cette tension, car oui on se sent acculé à « partir vite »