La « librairie » se tient une semaine durant dans la grande salle de réunion parquetée de la partie administrative du lycée, des piles bien ordonnées sont alignées sur les tables, des élèves prennent des airs d’importance en tant que libraires éphémères, des surveillants veillent à l’honnêteté des notations sur les fiches collées à l’intérieur des couvertures pour préciser l’état des livres rendus et empruntés, qu’on n’aille pas par copinage les sur ou sous-évaluer. On a payé les livres de l’année qui commence en rendant les livres de l’année qui vient de s’écouler… C’est un éternel roulement, une chaîne qui lie les élèves d’une classe à l’autre et ménage le budget des familles. Les livres sont jugés selon leur état, neuf, bon état, état médiocre mauvais état. On n’aime généralement pas hériter d’un livre en mauvais état dont la couverture flotte sur les pages, que les propriétaires précédents ont maculé de taches et de gribouillis. Si on a détérioré un livre plus que de raison, on est à l’amende, la cagnotte ira à l’achat de livres neufs, les livres neufs eux sont une aubaine recherchée que seul un hasard capricieux ou un complice derrière la pile vous attribuent, ils sentent bon le papier glacé, ou l’encre fraîche on ne sait pas trop, en tout cas ils sentent bon. Les pages sont planes et lisses et bien plaquées les unes contre les autres, les feuilleter c’est faire couler une rivière de pages. Les volumes en bout de course nous rebutent un peu, ils exhalent d’autres effluves, le bibliosmia que tout le monde n’apprécie pas, surtout quand il s’agit de livres de classe. Les bords de leurs couvertures s’effilochent et leurs pages ondulent. Ils témoignent d’existences semblables aux nôtres qui ont laissé là des notations plus ou moins scolaires (dont on hérite) des espoirs fous et des pensées profondes (Patrick je te veux, la mère Hulin c’est qu’une pute… Vive le Che !) des fragments de nourriture ou des crottes de nez, des figures géométriques et autres labyrinthes griffonnés d’une main distraite, des dessins obscènes rageusement précis dont certains s’amusent et d’autres se formalisent. De quel Patrick s’agit-il, le connaissons-nous ? et connaissons-nous notre prédécesseur ? Pouvons-nous lui attribuer ces notes au crayon innombrables ? Les livres de classe comme les pupitres attaqués au stylo ou au cutter racontent certains secrets, des amours déçus, des peines et des folies passagères, des états d’âme singuliers, des élans créatifs pour passer l’ennui. Une fois rentrés chez soi, il faudra couvrir ces livres d’une feuille de plastique et constater que les livres neufs se couvrent plus facilement que les délabrés qu’on tente de consolider avec du scotch qui ne tardera pas à empirer leur déclin, puis écrire son nom et sa classe sur une étiquette apposée si possible bien à l’équerre sur la couverture selon un rituel annuel d’appropriation…
Un commentaire à propos de “#le livre comme fiction #03| la bourse aux livres”
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La bourse aux livres, on disait du temps de la scolarité des enfants. Beaucoup aimé les annotations, enfin la façon dont tu rapportes les interrogations suscitées. Merci, Catherine.