#livre #04 | Apprendre à dire adieu

On accueille l’homme sur la terrasse en lauze. Il est venu avec ses garçons de 8 et 6 ans. On lui ouvre la porte de la maison. On passe en revue chacune des pièces : cuisine, chambres, bureau, salle de bains, toilettes, salon-salle-à-manger, grenier, appentis. On ouvre les placards, buffets, armoires, commodes, penderies, bibliothèques… De retour dans le salon-salle-à-manger on s’assied autour d’une table en bois marquetée recouverte d’une nappe en dentelle. L’homme propose : « Je peux vider la maison dans les délais. Ce sera gratuit. Avec ma femme on a une brocante. J’en ai pour quatre jours. Je viendrai avec ma camionnette, mes fils m’aideront, ils ont l’habitude ». On regarde les petits gars gringalets qui hochent la tête en silence. On propose café et sirop. On ouvre une boîte de gâteaux secs. Les petits grignotent les miettes. On ressent quelque chose de lourd qui plombe le ventre, pèse sur la poitrine. On a une question à poser. Une seule. On la pose : « Et qu’allez-vous faire de tout ça ? ». L’homme répond : « Je ne garderai que la collection de papillons, je peux la valoriser. Pour le reste ne vous inquiétez pas, je m’en occupe, tout partira à la déchetterie. » «Tout ? » «Oui tout. » On regarde la pièce dans laquelle on se trouve, doigts crispés sur la nappe en dentelle. On pense aux autres pièces de la maison, à tout ce qu’elles contiennent. Une vie entière. Tout. À la déchetterie. Les yeux se posent sur la bibliothèque vitrée qui recouvre le mur face à la fenêtre. On pense aux livres bien alignés que le père a choisis, reçus ou achetés parfois à crédit, lus, relus… On déglutit : «Les livres aussi ? » L’homme acquiesce : « Oui, tout. Notre entrepôt est trop petit et puis les livres, vous savez, ça n’intéresse personne. On en a des piles et des piles dans tous les coins ». On pense aux piles de livres oubliés qui prennent la poussière dans l’entrepôt. On pense à ceux qui les ont écrits, à ceux qui les ont publiés, fabriqués, aux mains qui les ont choisis… On imagine des tombereaux de livres qui basculent, s’éventrent et pourrissent dans de grandes bennes à la déchetterie. On pense aussi aux papillons qui volaient avant de se retrouver épinglés dans des boites à collection. On secoue la tête : « Non, c’est non ». On ne veut pas que cet homme vide la maison. 
Une fois l’homme reparti c’est comme si notre regard s’éclairait, nos yeux s’ouvrent en grand. On pense à ce qui a disparu, à ce qui va disparaître. On en dresse un inventaire lancinant. Bien sûr qu’on s’était promis de ne rien garder. On a déjà nos propres débordements et nos maisons remplies de la cave au grenier avec des étagères dans plusieurs pièces qui ploient sous le poids des livres. On se l’était promis et pourtant on a ce geste d’ouvrir les portes vitrées de la bibliothèque. Ici pas de classement alphabétique. Les livres ne sont rangés ni par collections, ni par thèmes, auteurs, genres, taille, couleurs… On pourrait croire que c’est le chaos. Mais non. Les livres dessinent une chronologie. Ils racontent le parcours sensible de celui qui les a lus et rangés là dans l’ordre de ses lectures. On est désemparé. On attrape quelques livres qu’on repose aussitôt à la même place pour ne pas perdre le fil de celui qui n’est plus. On prend alors rendez-vous avec un autre brocanteur. Celui-là il faudra le payer pour vider la maison. On l’a choisi parce qu’il travaille en réseau avec des revendeurs de livres, de meubles, de vêtements, de vaisselle, d’objets de décoration… et que le reste s’il en reste, il le donne et que si personne n’en veut, et seulement si personne n’en veut, il l’emmène à la déchetterie. On signe un contrat. On met en place un système de récupération pour les clés. On laisse un chèque et avant de refermer la porte on attrape à la va-vite quelques livres au hasard dans la bibliothèque. Au hasard parce que ce serait impossible de choisir lesquels prendre. On s’en va. On ne reviendra plus dans cette maison. On laisse filer le temps. On a parfois, souvent, des regrets. On regarde son propre chez soi avec ses étagères pleines à craquer. On se sent coupable d’avoir abandonné les livres du père. On se sent coupable aussi à l’idée de ce que l’on laisse à nos enfants qui devront à leur tour, après notre disparition, vider les lieux, coupable de leur culpabilité future.

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

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