D’atlas, il n’y en a qu’un, les autres ne sont qu’ersatz, fac-similés, ouvrages indistincts. Celui-ci est unique, entre tous repérable. Acheté, recouvert, trimbalé. Son premier atlas. Comme son premier vélo, sa première montre, sa première communion. C’est d’abord un cadeau. Un événement. Il faut prendre sa place dans la queue, devant la librairie. De ces queues devant les librairies, devant les cinémas qui n’existent plus que dans les mémoires. Comme cet atlas. On les raconte, les croque, les évoque, les regrette, les magnifie. Il y avait donc foule devant la librairie-papeterie. La libraire gardait, serrées dans un tiroir, les listes des fournitures exigées par tel et tel professeur, selon la classe, le niveau. Rite initiatique que cette queue, comme le cartable (en cuir noir, à bretelles). Comme l’agenda, comme les classeurs. Autant de marqueurs du passage au collège. Jusque-là, on conservait les livres dans « son » bureau, « sa » salle de classe et n’écrivait que sur des cahiers. On avait une salle, un maître d’école. Un cahier de texte et non pas un agenda, des cartes murales, une carte de France en plastique. On ne revenait pas cher. La sixième était une rupture. On franchissait une frontière, découvrait un autre univers, apprenait des langues étrangères, découvrait avec angoisse un autre territoire, fait d’escaliers, de couloirs, de coursives. Tel un voyageur, on portait son viatique sur le dos, cartable à bretelles, lourd, sous lequel le corps ployait, surtout les jours de cours de géographie, où l’on était sommé d’apporter l’atlas. D’entre tous les livres, le plus lourd, le plus grand. Je n’ai pas étrenné d’atlas, pas plus que de mobylette, héritant à chaque fois de ceux de ma sœur, l’aînée. D’atlas, il n’y en a donc eu qu’un. Il n’y a d’événement, hormis sa singularité, que dans la représentation qu’on en a, l’importance qu’on y accorde. Je devine l’emphase, la solennité de cet achat. Tout ce discours construit pour stimuler l’enfant, lui faire croire qu’il y aura dorénavant un avant et un après. Discours performatif. L’atlas est unique, parce qu’acheté ce jour-là et recouvert de ce papier-là. Papier que l’on choisissait dans un ancien catalogue d’échantillons de papiers peints. Le papier était robuste, à la hauteur de la valeur de l’objet à protéger, épais, plastifié, (une tapisserie pour cuisine), lessivable, au grandes figures rectangulaires, roses et noires, sur fond blanc cassé ( de ses dessins qui ornaient les cuisines dans les années 70). Ma sœur sans doute l’avait choisi. Deux ans plus tard lorsque j’en héritais. Et déjà le sentiment du ridicule de la couverture ( un élève avait-il fait une remarque moqueuse?) Pourquoi l’ai-je gardé ? D’autres atlas se sont ajoutés ( quand la librairie devant laquelle plus personne ne se pressait a fermé, que le stock a été saisi, distribué). Les livres se sont accumulés, l’atlas a été enfermé, dissimulé dans des bibliothèques sérieuses ou le rose n’avait pas droit de cité. Et vient un jour où l’on se décide à trier, à jeter. Comment expliquer sans cela la disparition de l’atlas ? Atlas aux cartes obsolètes, aux frontières périmées, atlas que l’on regrette d’avoir jeté pour sa couverture qui désignait à elle seule une époque, un milieu, une pratique. Mais dans les rayonnages de la mémoire, l’atlas est là, avec sa couverture au rectangles roses et noirs. Croyais-je. Car je l’ai retrouvé, ailleurs, là où il n’avait pas été ostracisé. Dans la bibliothèque première. Celle où l’on conserve les livres à couverture rose. Il était là, avec sa couverture plastifiée, et ses triples lèvres roses. Nulle figure rectangulaire et pas une once de noir sur le papier peint. Dans les trous de l’oubli, l’imagination invente un autre monde. Cet univers fictif, qui pour en dessiner l’atlas?
