Quand on n’a pas où aller ni pourquoi, il y a, parfois, un endroit avec des livres. Avec des spots et des livres. Quand on a du temps à attendre, traîner : une enseigne. Quand il y a battement — quand on n’a pas où entrer ; où se mettre à l’abri quand il y a du vent. Quand on est dehors aux heures d’ouverture — quand on a de la chance : on n’est pas lundi, quand il n’est pas midi — quand on vit, on a grandi en France, province française. Quand la ville est moyenne. Quand on reçoit de l’argent de poche. Il y aura bien une librairie. Quand on n’aime plus les bonbons. Il se trouvera une librairie, il y en aura eu une. C’est le diable s’il n’y en a pas une. On peut se retrouver, se cultiver, on peut se nourrir dans une librairie. Maison de la presse. Se réchauffer. Produits d’appel — appel des livres ou de la forêt. On a vu des livres on est entré·e.
LE TEMPS PERDU AUTANT
QUE CELA SOIT AVEC UN LIVRE
Quand on ne sait pas où se mettre ; où se poser ; comment… il y a toujours un livre — ou deux, ou plus — à ouvrir, où se caler ; quand il y a des murs de livres, cloisons des livres, la prise en sandwiches des livres — quand il n’y a plus de place… il y a toujours un coin où se rencogner, un coin lecture — c’est entre les deux yeux (que la convergence se fait) ; il reste (demeure) un angle — les œillères d’un livre… ou un autre — encore un — dans lequel jeter un œil, mettre le nez — si ce n’est se plonger, diverger : on peut papillonner ; il y a l’objet, il y a la main sur l’objet ; et il y a ces choses que sont des livres — ces choses qui ensemble attendent les yeux à se poser, où les faire courir, laisser filer, ricocher de surface en surface, de volume en volume et retourné, de couverture en couverture — de première en quatrième. Imbrication, alvéoles des livres. Ruche — silos à silence. Les titres des livres. S’étalant, s’offrant à la vue. Quand on y est, soi, au milieu, qu’en couverture, ou en apparence, à aucun titre — quand si cela se trouve on n’y est pas à sa place. Quand on voudrait tant que vous fassiez comme si l’on n’était pas là… Quand rien ne vous requiert là où, si l’on est sans demande, l’offre, elle, vous précède et vous attend, ou comme un héritage vous tombe dessus… et l’on a un retard énorme et ce retard aussi vous attend et vous prenez du retard chaque jour plus, et plus l’on lit — plus l’on acquiert —, plus l’on en prend… Vous sortez de votre livre et le monde a changé…
VOTRE LECTURE :
SUR PLACE OU À EMPORTER ?
CALEZ-VOUS AVEC UN LIVRE
~LE CONSEIL DES LIBRAIRES~
Quand les grandes avenues drainent la population, quand la consommation règne, il y a les Champs. Il y a le temple des poches. Quand il y a les longs soirs où quoi faire de soi. Où se traîner : Ouvert jusqu’à minuit. Feux des rampes. Gilets rouges sans manche. Grand escalier, colonnes — marbre veiné. Salle des coffres — dessous vibre sans fin le transport en commun. Quand on se prend la ville, quand c’est la ville des villes…
ENFIN UN ENDROIT OÙ
LES LIVRES SONT AUSSI PERDUS
QUE VOUS
Quand il y a la ville — quand il y a désespérément la ville, de la ville à n’en jamais finir, à ne pas savoir par où commencer, la prendre… il y a une librairie quelque part. En chemin. Un commerce de livres, ou avec. Il y a toujours un livre à qui parler, ou avec, avec lequel, ou à travers. Un livre est une personne — un livre est une personne comme une autre. Un livre comme personne. Comme couverture. Il n’y a personne comme un livre à qui parler. Parler comme dans un livre — crier dans un livre. Quand il y a la ville et personne d’autre, à qui parler. Quand il y a la traversée du désert de la ville. Quand il n’y a pas d’endroit en ville, il y a l’envers des villes, on parie qu’il. Il y a l’intimité des villes. Retournée. Il y a des endroits auxquels des livres tournent leurs dos, et c’est à vous, c’est rien que pour vous, si vous voulez, que désirez-vous — il y a des endroits où des livres vous font face, font de l’œil, et c’est entre un livre et vous, et c’est entre vous et vous de répondre ou choisir, de prendre ou non, en charge ou non, sortir ou non : pas tout de suite — avec ou non. Une rencontre ou bien non. Sinon rien.
DISPARAISSEZ
— AVEC UN LIVRE
SOYEZ REMERCIÉ·E
Quand il n’y a personne — quand on n’a personne à voir, à visiter, à rejoindre, à regarder… quand on est dans le désert, quand on y est entré·e, dans cette forme ou manière, quand on en est imprégné·e… Heureusement qu’il y a dans la ville des espaces sans tiers, heureusement qu’elle en est tissée. Heureusement que le mode self de l’usage de la ville ne rencontre presqu’aucun obstacle, aucune gêne. Quand il y a où entrer sans enter chez personne heureusement, sans être accueilli·e, ni heureusement bienvenu·e, où l’on entre en passant seulement, quasi en traversant, sans quitter un état transitoire — ni ses limbes —, en étant en transit (sans déranger rien, nul agencement), entre deux vols — ici c’est entre deux livres — quand on n’échange plus une parole, plus de mots qu’avec des livres — quand un livre sitôt terminé on court s’en choper et administrer un autre… Quand le bonheur est celui de passer, s’effacer, de dévorer des livres, ses livres et s’y dissoudre… il y a le commerce à la muette avec les livres non seulement, mais des livres. Il y a toujours et encore où passer inaperçu·e, où faire partie du flux, s’y insérer — ou échapper : quand entrer là ce n’est pas vraiment entrer, pas vraiment quelque part, où le regard commerçant — et toute sollicitude — est défaillant grandement — et dans un temps où la vidéosurveillance ne se fait pas encore tellement sentir… heureusement que l’on a toute liberté ou aise de se sentir dehors même dedans. Le regard en ligne de fuite.
COURAGE
LISONS
Quand on est perdu·e, il y a le livre. Quand on est sans mobile ni motif, dénué·e de cause… il y a l’absence de raison d’un livre. L’acte gratuit de l’achat d’un livre. C’est l’occasion d’un livre. Il y a toujours une affaire à faire, un deal à passer. Un livre à adopter — comme on adopte un point de vue. Quand il n’y a rien à faire, il y a un livre. Il y a l’aubaine d’un livre. Quand on va sans but — quand la ville a perdu toute perspective… il y a la perspective d’un livre, de l’ouvrir : ouvrir sa gueule et s’y jeter. Quand on a perdu confiance, on peut quand même la placer dans un livre.
SAISISSEZ L’OCCASION
SAUVEZ UN LIVRE
Quand il n’y a pas, ou plus — quand il n’y a jamais eu encore : d’amour… il y a le livre. Il y a la rencontre d’un livre. Pas d’entrée en librairie sans un désir de rencontre. D’un livre de rencontre. Sans le désir de l’occasion — même neuf. Site de rencontre en rayonnage. En étalage… Quand on ne sait pas ce que c’est — quand on ne sait pas comment faire, comment s’y prendre, où, vers qui se tourner, on prend, on ouvre un livre. Quand il n’y a plus d’aventure, il y a encore celle d’un livre.
COUP DE CŒUR !
ON L’A LU DE BOUT EN BOUT !
MAIS PAS DANS L’ORDRE…
— CE QUI VEUT DIRE ?
LA QUESTION EST DEDANS
UN LIVRE QU’EST-CE-QUE C’EST ?
Quand il n’y a nulle part où se rendre, plus où cheminer — quand on ne distingue plus de chemin… il y a encore des endroits avec des arbres. Il y a les arbres. Il y a toujours à quoi se pendre, monter. Sur quoi se percher. À embrasser. Où baigner : ombre. Ombres. Petit des arbres.
la traversée du bois nous avait coûté la parole
I. Calvino
Cette déambulation dans la ville. Ces livres partout dans la ville. Ce lecteur fébrile. Du rythme, Du corps. Ça me fait penser à Jeanne Moreau dans la nuit Ascenseur pour l’échafaud. Merci pour ce périple.
merci Louise, tu as raison il doit y avoir de la cavale, et certainement de l’impasse, dans tout ça
Très beau texte. Une déambulation rythmée de petits mots des libraires dont un qui m’a fait sourire ‘disparaissez avec un livre’.
Très belle relation au livre.
Merci
merci Ema — relation oui… peut-être n’avais-je pas saisi jusqu’alors, en effet, qu’il n’y avait que le livre pour me faire persévérer (pour rien j’ai pensé) dans la ville : son insistance (ses appels
« on peut se nourrir dans une librairie », ça parle dès le début
et puis on tombe sur : « vous sortez de votre livre et le monde a changé »
et puis « il y a toujours un livre à qui parler »
cette nécessité évoquée là de la librairie comme lieu multiple et surtout comme lieu de solitude
ce texte presque murmuré dans un rythme un peu lancinant, tirets, répétitions du « quand » qui énoncent autant de circonstances que nous reconnaissons bien
et puis on trouve « le livre à adopter », on n’est plus seul, c’est vrai
enfin bref ! une sacrée belle promenade…
merci Christophe
merci de ta lecture Françoise !