#livre #03 | Corpus

« Tout le monde trouve son compte dans le jeu que tout le monde joue ». Morale décevante sur la dernière feuille d’un livre qui promettait tant, dévoré trop vite. Avant de rabattre la couverture de sa main encore valide, Ramón Tarrega lève le menton, ferme ses yeux cernés et prend une longue et lente inspiration. Il faut finir ce voyage littéraire en laissant infuser dans son esprit ces idées, images et surprises. Maintenant qu’il a puisé dans l’engrais spirituel, chaque branche de sa pensée s’étend plus loin, florissante. Il faut relire en pensée ce que ses yeux ont parcouru pour ressentir de nouveau. Ensuite il faut encore ruminer ces sensations nouvelles et les parcourir comme un nouveau livre et ainsi de suite jusqu’à ce que cette mise en abîme ne devienne plus qu’une méditation sur soi-même.
À ce moment-là, il ne reste qu’à refermer le livre, observer à nouveau l’illustration de couverture étrangement bariolée en saisissant cette fois son sens et songer à se relancer dans une longue ascension vers la librairie Corpus, pour acquérir un nouvel ouvrage.
Cet établissement austère est perché tout en haut des quartiers ingrats, comme un rempart devant les belles maisons plus haut. C’est une transition parfaite entre les deux parties de la ville. Il a la noirceur de ses voisins inférieurs mais sa taille imposante lui donne une stature d’inquisiteur.
Le moment de grâce passé, Ramón se rend compte qu’il est en train de chercher à faire durer le plaisir et à ce moment même, il retrouve son anxiété, comme un nuage de lait empoisonné qui emplit rapidement tout l’espace de son corps, ses intestins, son foie, son coeur.

Préparer son sac. De l’argent, Une scie propre.

Chacune de ces ascensions est une épreuve plus dure que les précédentes. Il faut gravir des pavés sans indulgence dans une montée constante.
Un chemin de croix à refaire encore et encore, à chaque fois plus faible que la précédente, alourdi par des regards tout au long du chemin. Les regards indifférents des plus jeunes, fringants ou parfois déjà estropiés, avec un bras ou une jambe en bois. Les plus vieux sont beaucoup plus raides et diminués. Plusieurs parties de leur corps remplacées par du bois, comme des Pinocchio qui auraient vieilli. Leurs yeux, quand ils voient, sont plus cyniquement intéressés : « va-t-il tomber cette fois celui-là ? ».

Arrivé à la librairie, Ramón passe le seuil avec inquiétude. Ses yeux croisent les mille yeux du Maître Débiteur. Celui-ci avance lourdement vers Ramón dans une démarche de scolopendre.
« Bienvenue cher Monsieur, je suis d’humeur généreuse aujourd’hui. Pour un livre vous n’aurez qu’à donner un orteil, celui-que vous voulez ! ».
Ramón acquiesce et tend sa scie.
Difficile commerce mais personne n’est obligé d’élever son esprit au détriment de son corps. La règle est la même pour tout le monde. Une règle rigide, mécanique, tranchante. D’ailleurs ne dit-on pas que ceux d’en haut l’ont également suivie ? Ce qui les empêche hélas de redescendre.

A propos de Joachim Revol-Tissot

Surtout musicien mais aussi rat - conteur - de bibliothèque.

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