
Sorti d’un profond coma, il ne se souvenait plus de grand-chose. C’est une fois revenu chez lui qu’il commença à trouver quelques repères et que des réminiscences du passé avant l’accident se manifestèrent par salves quand il regardait avec attention ou touchait un meuble, un objet de sa maison. Il avait reconnu le salon comme tel grâce à son fauteuil en velours vert dans lequel il s’était affalé le jour de son retour après des mois de divagation, sur un lit d’hôpital, dans un univers impossible à décrire quand ses yeux s’étaient à nouveau ouverts sur le monde. Mais dans cette pièce il y avait des étrangers qui le dérangeaient par leur nombre, leur empilement ordonné sur des étagères, le volume qu’ils occupaient. S’il reconnaissait que c’étaient des livres, il ignorait la raison de leur présence et surtout aucun nom d’auteur sur la page de couverture ne lui était un tant soit peu familier. Faisant un effort de compréhension qui souvent déclenchait des maux de tête, il dut se résoudre à penser que c’était lui qui, dans sa vie d’avant, emmagasinait tous ces ouvrages dans deux gigantesques bibliothèques en bois exotique adossées aux murs devenus invisibles. Il se sentait de moins en moins à l’aise quand il venait se reposer dans cette pièce, entouré de tant de pages imprimées qu’il ne se souvenait absolument pas avoir parcourues ou même feuilletées. Il prit une décision radicale. Remontant de vieux cartons vides de la cave, il les remplit à ras bord pour vider le salon de ces intrus énigmatiques. Tous les livres, sans exception, remisés au sous-sol de l’immeuble, il respirait mieux en contemplant les murs blancs dégagés de ces montagnes de papier. Le médecin avait prescrit une année de convalescence avant de vérifier ses capacités à reprendre son métier d’instructeur de plongée sous-marine. Il entreprit de mettre à profit ce temps de vacance pour, une fois par jour, aller chercher un livre dans la cave, le lire, faire des recherches sur Internet sur l’auteur, recouper les informations, tenter de faire remonter les souvenirs. Quand rien ne venait, il notait au crayon sur la première page ses initiales et allait discrètement déposer le livre sur un banc, dans un magasin, une salle d’attente, une gare. Passèrent entre ses mains fébriles, pendant des jours et des mois, les livres de cette bibliothèque sans qu’il ressente le moindre émoi, la plus petite sensation de déjà-vu. Certes il pouvait être touché par certains textes mais ce n’est pas cela qu’il recherchait. Il voulait se souvenir. Faire remonter du tréfonds de lui-même, ce moi égaré, ce qu’il avait ressenti avant. Avant le choc. La tête morcelée, puis raccommodée. Il avait perdu espoir lorsqu’il posa la main au fond d’un des derniers cartons sur un livre à la couverture en cuir abimée, les pages jaunies. Sur le dos les lettres étaient presque effacées. La première page annonçait La Sainte bible contenant l’ancien et le nouveau testament traduite en françois sur la vulgate par Monsieur Le Maistre de Saci divisée en dix tomes Tome dixième . Le livre avait été imprimé par Guillaume Desprez imprimeur et libraire ordinaire du Roi en l’an M. D. CC. XXX. Il plongea dans le livre comme quand il s’engouffrait dans les eaux profondes des mers du Pacifique pour initier les débutants. Plus il tournait les pages, plus il se reconnectait à quelque chose de palpable, de réel, de vécu certainement. Plus il relisait certains passages, plus il commençait à retrouver des sensations corporelles, des picotements, des palpitations, des émotions aussi, tristesse, étonnement, peur. Et de la joie, surtout une joie indicible. Il donna le reste des livres à une association, se mit en quête de se procurer les neuf tomes manquants de cet objet transitionnel. D’une vie d’amnésie à une nouvelle ère. Il savait qu’il était en chemin. Sur quelle route, vers quelle destination, il l’ignorait. Il sentait un destin se dessiner en lui. Dans sa chair. Dans son sang.