Foule de foule, quand la foule se reserre sur ce qu’on attend d’elle (version bis)

cacophonie de bruits de machine, d’interpellations et de cris, de femmes à chapeaux, d’enfants et de vieillards, de maquignons, un prêtre, des bonnets de percale blanches, des casquettes, des moustaches, quelques invalides à qui il manque un membre supérieur ou un œil, une infirmière de la Croix-Rouge, des jeunes filles toutes à leur premier départ, celles venues en visite annuelle aider pour les moissons, vives et averties à la recherche d’une place sur une banquette de bois, mais aussi d’un voisinage agréable, attention aux jambes dans les jambes de ceux d’en face, aux coudes dans les flancs de celles d’à côté ; les familles surchargées de bagages à l’arrêt, à la peine ; les employés de la compagnie fiers dans leurs uniformes ; quelques retardataires anxieux de manquer le départ alors même que le train est encore en gare ; pour une place, on se tasse, on se pousse, on s’écarte, on laisse quelques centimètres au nouveau voisin qui sent le vin, à la voisine qui lance un aurevoir à une silhouette sur le quai ; debout, sur la plateforme, en grosses vestes noires, des hommes sans âges habitués à monter et descendre de gare en gare ; sur un siège réservé, un corps informe et déjà endormi, enroulé dans une cape, tête à se balancer sur un coup trop long, penché sur l’épaule d’une jeune campagnarde, bientôt servante, chaussée de bottines de vachette offertes par le père Pour toi, pour Paris ; pas loin d’elle, le frère, Louis, un lourdaud à moustache, et le gros Gabriel, tablier autour du ventre, second d’un maître boucher des Halles, grosses bottes tâchées de sang de bêtes ; d’étranges étrangers en traversée des provinces, vendant leurs forces, gardant le mystère de leur langue gutturale, injonction à ne pas se mêler de leurs affaires ; un groupe de musiciens prêt à descendre, le violon poussé par la cabrette, l’accordéon en crise de nerfs et plaintif, son étui sur le dos, à la renverse sur un ballot de laine, rattrapé par un bras, hissé, remis sur ses deux pieds dans l’encombrement des bagages ; un garçon serré contre ses frères, la famille coupable de sa misère ; les ventres affamés du curé et de l’infirmière, d’un borgne et ceux d’un couple parti ce matin, les bouches mâchoires en mouvements, les familles en premier, puis les hommes seuls et enfin les femmes et les filles, résistance inutile, pas même à un œuf dur et à l’odeur de soufre, les mandibules et les estomacs formant équipe ; casquette et machine à ticket à l’épaule un contrôleur de passage Il vous faut dormir, parole en l’air adressée à la nuit sans sommeil de la fille aux bottines ; une écolière sans grâce, des mèches échappées de sous un petit bonnet de dentelle, alourdie de ses galoches, tiges de cuir clouées sur semelle de bois, dissimulée dans son manteau bleu de boursière, ceux de l’école Notre Dame de Clermont, mal assise entre l’infirmière et la ronfleuse ; l’autre qui roule son tabac avec lenteur, fume cigarette sur cigarette, allumée au bout allumé du mégot qu’il termine et jette sur la voie ; la fille qui descend avec une bonne dizaine d’autres partis dans la nuit remplacés par une bonne quinzaine qui monte, où vont-ils se caser ces nouveaux voyageurs que personne ne veut, les plus égoïstes ferment les yeux, les hommes écartent les jambes, les jeunes filles poussent un sac ; enfin ça roule et toutes les femmes sont assises, un garçonnet sur une caisse, sur la plateforme les gars debout ; un voyageur la tête rentrée dans les épaules, nulle envie de descendre à la prochaine gare ; les cris avant de voir à trois rangs de là, un bébé glissé à la hâte sous la chemise de sa mère, une veste rouge sur le dos signe son origine lointaine, car ici, c’est noir en hiver et blanc en été ; pour la petite bonne, c’est noir, une veste rallongée couvrant le haut de la jupe déformée par les trois jupons enfilés les uns sur les autres, sa démarche empêtrée ne la protège de rien ; quatre soldats engourdis, fatigués de leurs jambes au repos, braillements et réveil de la vieille ronfleuse Soyez maudits, aller-retour dans le passage, en haut et en bas du wagon, tentatives d’oublier le besoin d’alcool, les cigarettes sur la plateforme avec d’autres engourdis dans la saveur âcre du mauvais tabac des Gauloise Troupe, leurs corps sanglés et leurs chevilles serrées dans les bandes molletières, premiers conscrits de l’après-guerre aux corps solides… comme au Tour de France l’an dernier, la foule des paysans et des spectateurs devant le peloton vite passé telle l’apparition d’une armée d’anges, un nuage de corps et de bicyclettes, jambes nues et bras pliés sur les guidons, les bouches fiévreuses dans l’effort de la montée, leurs visages à l’ombre des casquettes, et puis les voitures et les motos, toutes conduites par des hommes en casques de cuir, lunettes larges, fantastiques bêtes à carapace, des camions à plateformes, les vélos attachés les uns aux autres, les roues en l’air, exhibés ; signes de chauffeurs excédés pour écarter la bande des jeunes rêvant de coucher dans les auberges, manger dans les cantines, partager les verres de vin et les bonnes blagues, la vie de la caravane, les rires des fêtes de la nuit, filles et garçons accrochés aux rambardes des camions et les hurlements des chauffeurs, un départ du village sans autre plan que rouler tous les jours sur les routes de montagnes, bousculade, dispersion et course folle dans les rues et pour finir le partage de grosses crêpes aux pruneaux avant la danse autour d’un feu, les corps légers, en corsage ou en bras de chemise ;  un chien se met à rêver au pied de sa maîtresse, trop grand dans l’espace du vis-à-vis entre les banquettes, sa tête hirsute aux poils courts sur les genoux de la femme ; demain malédiction du départ, elle l’abandonne à une autre foule, celle des chiens errants en bande dans les rues, rois des poubelles, voleurs de tripes aux bouchers de Baltard ; bonne figure carrée et moustache, l’air sérieux, la large poitrine et la capote de toile épaisse, le frère désigné compagnon de voyage, chaperon de sa sœur, loin des commérages Ça vaut bien un aller-retour ! et demain dans un autre train, retour au village pour les derniers travaux, avant l’hiver et les livraisons de charbon ; Paris ; la vieille dormeuse, sentinelle à la figure de chouette aux yeux jaunes, réveillée à l’instinct, au balancement ralenti des rails, prête à descendre ; sur le quai sans hésitation, la cape sur le corps maigre, la valise en main, sans bousculer quiconque, les autres voyageurs vomis par les wagons, masse compacte, informe, sombre et vacillante ; On y est ; sortie du wagon avec les soixante autres, un nœud de corps humain et de choses emballées : hommes, femmes, enfants, valides et impotents, habitués et naïfs, valises et sacs, ballots et cartons ficelés, animaux en laisse et en cages, caisses de vin et cageots de légumes…la mère et le bébé, entravés par une valise, ça pousse derrière, un couple à la manœuvre, une bourrade et le bébé caché dans la chemise, un des soldats la valise en main son sac de toile verte à l’épaule, la porte et trois marches en surplomb ; la fille, le frère et Gabriel, trio uni et solidaire, un abri les uns pour les autres avant la vie neuve, frisson de peau bouillie gelée ; sur l’asphalte du quai, un fleuve humain, les petits parisiens qui foncent devant eux, les apprenties en chapeau qui savent où elles vont, les grosses nourrices avec dans leurs bras des enfants endormis — pas le temps de se demander d’où ils reviennent ou s’ils y partent, les deux sont vrai sans doute — les moins patients les employés pressés de rejoindre leurs postes, on les attend et ils le font savoir, une seule direction et un seul but : le bout du quai, loin le sud, plein nord, visages gris de la nuit, corps incrédules dissimulés par des manteaux, des vestes, des foulards, des chemises, formes humaines imprécises, animées d’une même énergie, entièrement vouées à se déplacer, avancer, un organisme avec une seule et même volonté, les embrassades et les accolades qui se font et se défont, la banalité du geste et les visages sérieux et un peu tristes dans la multitude de tous ceux qui se retrouvent ou se séparent, les corps, épaules de l’une dans le creux de la poitrine de l’autre, bras autour d’un dos dans le bruit des centaines d’êtres en mouvements, scène de mélodrame ordinaire, tout y est attendu et sans surprise, intense et nostalgique ; et en troupe, sortir, continuer la journée ailleurs, autrement, dans d’autres foules sur le trottoir, mères poussant de gros, enfants et leurs cris, couples peu nombreux aux visages éclairés de sourires, hommes en chapeaux haut de forme, servantes chargées de paniers de légumes, porteurs d’eau, vendeuses de fleurs, voitures à moteur, charrettes à bras, chevaux et les calèches ; Paris est un mélange d’odeur de crottin et d’essence, encombré, bruyant ; fillette à nattes enroulées sur le crâne, vieille fripée penchée sur sa canne, livreur de charbon, les yeux fiévreux et la figure tâchée de noir, marchande accroupie devant un petit étal de mouchoirs, homme de haute stature, canne à pommeau à la main tapant les pavés ; tout s’agence parfaitement, chacun tient son rôle ; un conducteur de tram, la besace en travers de la poitrine, un gars à la jambe tordue agitant une clochette, ce qu’il vend, ce qu’il répare : quelle importance, il est là, un facteur avec une concierge devant les larges ventaux d’un immeuble imposant, les passants du samedi, du marché finissant, balayé à grand coup de branches de genêt ; dans une caisse à la volée, une pêche mise au rebut, son jus sucré au goût de paradis. Et demain 14 juillet.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

8 commentaires à propos de “Foule de foule, quand la foule se reserre sur ce qu’on attend d’elle (version bis)”

    • merci ! votre remarque à propos de la version 1 « foule immobilisée » m’a motivée à retourner dans le wagon et à mettre plus d’intensité et de vitesse dans la succession des images, votre parade aussi y a contribuée,
      je prends votre étourdissement comme une confirmation que le manège tourne plus vite cette fois,
      belle après-midi à vous,

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