#L6 elle seule

sortir de la gare fatiguée essoufflée transpirant suant poussiéreuse ayant soif ayant faim ayant envie de pisser / sortir de la gare en suivant le marquage au sol / quitter le train avec légèreté remonter le quai d’abord à ciel ouvert puis couvert sur les derniers mètres accélérant ralentissant doublant les grosses valises qui se traînent heurtant parfois une épaule évitant une bousculade déviant devant les portes d’où coule encore un flot continu de voyageurs dont les yeux habitués à la semi-obscurité du wagon clignent à la lumière crue

au sortir de la gare elle seule laisse derrière elle un environnement qui lui colle à la peau

premier jour – le bruit d’un marteau tape comme celui d’un enfant qui s’amuserait à planter des clous sur la paroi d’une cabane avec un maillet en bois ; puis la tête rouge de l’oiseau sort du feuillage les ailes ouvertes en un éventail de feu ; c’est lui qui tapait

deuxième jour – la vue est maintenant bouchée avec les maïs plus grands qu’elle et les branches du mûrier ont décidé de retomber en boule ; une bande verte barre l’horizon et rétrécit l’image ; on ne voit plus la route ; on n’entend plus la circulation

troisième jour – elle achète au marché trois citrons qu’elle glisse sous la robe bleue pliée au fond du sac et se dit qu’il ne manque plus que des tomates pour peindre une toile de maître

quatrième jour – il fait chaud ; elle ouvre la fenêtre de la voiture ; un vieux marque-page se met à voler dans l’habitacle

cinquième jour – ça fume derrière la machine ; le grain est mûr ; elle préfère l’ombre à l’acier coupant du ciel ; le moteur de la moissonneuse-batteuse ronronne gentiment ; quand elle ouvre les yeux c’est en face de Corfou qu’elle étend les jambes

sixième jour – sur le matin la pluie descend le chéneau à la vitesse d’un vélo de course gargouille dans la rigole et flatte les volets encore fermés ; journée chômée ; la moisson ne se fera pas

septième jour – l’herbe a beau être  verte et fraîche le ciel est chauffé à blanc ; au loin les coups assurés du champ de tir font trembler les murs et sursauter dans les maisons ; par ailleurs plus aucun insecte ne stridule

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

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