La même ville

© Clément Aubry / Utopographie

Si nous habitions dans la même ville, dans le même pays, nous irions boire un café vers cinq heures, pas trop bruyant et je vous offrirais Les Petites Terres de Michèle Desbordes, car celles-là nous les habitons en commun. Je dis vers cinq heures pour dire 17h, mais soudain nous voilà au Buffet de la Gare de Rouen avant l’aube, à l’heure de ne plus savoir dire l’heure, si on est brusquement réveillé au mois de novembre ou si on se trouve soudain désommeillé comme on met parfois un terme aussi soudain que définitif à une vie commune de deux décennies, à une thèse, à ses conclusions, à une longue addiction. Le sommeil nous quitte parfois, mais d’autrefois c’est nous qui l’abandonnons dans les draps chauds où il a perdu tout intérêt. En détachant chaque syllabe de la précédente du mot ASSEZ nous voilà debout dans la nuit. Dans trois heures le réveil obsolète sonnera dans la chambre vide d’un hôtel, d’un appartement, accédant enfin à la vie d’un oiseau, n’ayant que lui-même pour objet résonnant comme une cloche de bois dans l’espace de la chambre vidée. Mais par quelle étrange combinaison pourrions-nous nous retrouver à cinq heures du matin au Buffet de la Gare de Rouen ? Je n’en vois aucune — sans partir toutes voiles dehors vers de petites intrigues d’espionnages obscures dont je raffole, affaires secrètes d’écrits subversifs et de pensées muselées traçant une ligne indétectable dans un quotidien si proche du nôtre qu’il le touche, hélas, de plus en plus souvent et que leur collision finale ne semble plus qu’une histoire de jours, à la lumière des premières heures du matin.  Si le présent vient se substituer aux fictions inquiétantes qui m’accompagnent depuis si longtemps, saurai-je faire en vrai ces gestes  qui sauvent, ces gestes que page après page j’ai détaillé avec soins jusqu’à avoir semé mon dernier lecteur ? Survie, fuite, lutte, soin… qu’en restera-t-il ? 

Michèle Desbordes parle de l’aube de l’instant où vient le livre dans le demi-sommeil mais moi à l’aube je lisais Michèle Desbordes et ce qui m’est venu c’est cette phrase : si nous habitions dans la même ville, nous irions boire un café vers cinq heures et je vous offrirais Les Petites Terres de Michèle Desbordes. Où je vous les passerais pour ne pas vous mettre mal à l’aise avec un cadeau. J’ai lu ça. J’ai pensé que vous vous y retrouveriez puisque je m’y retrouve et que nous parcourons cette même route que nous avons choisie même s’il n’y a probablement qu’une seule route pour tout le monde et mille milliards de façons de marcher. 
Cette histoire où il ne serait plus question de réel, ni de ce qu’on appelle fiction, mais d’autre chose d’en deçà, de bien avant la distinction, de bien avant la partition, le lecteur saurait bien s’y retrouver (…) 
Lire cela, dans les  Petites Terres, réconcilie tout.
Freud a soutenu que l’orgasme clitoridien était infantile et qu’après la puberté, dans des rapports forcément hétérosexuels le centre de l’orgasme se transférait au vagin. Le vagin, prétendait-on, était le lieu d’un orgasme parallèle, plus complet que le clitoridien. Freud n’avait aucune idée de comment tout cela était fait. Le médecin et le clitoris : une poule qui a trouvé un couteau. Et puis un jour, on voit enfin de quoi ça à l’air : un petit bout inventif et joyeux, voilà le clitoris pris très avant dans la chair, enraciné, vaste… Cette image-là exactement me vient : très longtemps travaillée par la mauvaise conscience de la fiction, de fictionner, des mondes qu’elle ouvre et qui jusqu’à ce moment s’opposaient à cette écriture qui dit je sans être moi. Tout à coup, cela s’arrête. La loi se met d’accord avec les mœurs. La science avec le pressenti. Proust n’est pas le narrateur. Aucune frontière n’est écrite sur la terre. 

Un homme se fait guider jusqu’à une grotte peinte, fameuse dans cette partie de l’Égypte. Les bergers s’y abritent, y font du feu. Combien de temps lui a-t-il fallu pour comprendre qu’il était sous le plafond ensablé du temple d’Amon ? Et qu’il y avait une profondeur de 10m sous ses pieds… ? Quel vertige ! 

Si nous vivions dans la même ville, j’insisterais pour que vous lisiez ce livre, pour qu’il vous donne envie d’écrire les voyages en train, de chroniquer ces expériences tardives qui viennent en cortège de la mort, pas seulement le deuil mais son épicerie : des pompes funèbres aux héritages en passant pas les testaments et le vidage des maisons, qui nous met phonétiquement aux croisements des routes vide, vengeance et vendange mais qui ouvre également sur l’évidement, la vidange et la vie des anges aux ailes éployées. Nous échangerions des ruses de combattants, des déconvenues de touristes, de nouveaux venus, des bizutages, des croyances… 

Il y a longtemps dans la canicule d’une grosse maison de maître provençale où l’on m’avait vendu peu de travail de tri pour beaucoup de dîners entre amis dans l’oliveraie — finalement des jours de poussières dans un bric-à-brac qui semblait se renouveler à mesure qu’on s’en débarrassait, la chaleur aride soulignant les mythologies antiques toutes proches ointes de la même huile et de la même absurdité, dormant parmi les araignées avec un compère plus craintif et dégoûté que moi encore par ces bestioles hirsutes que nous dérangions bien davantage qu’elles n’auraient pu le faire, couverte de piqûres de moustique mon irrémédiable pâleur me donnait à mon dos, mes bras et mes jambes des airs de glace à l’italienne vanille-fraise, réduite à faire la popote sous l’égide de la fille de la maison, pâle Électre parfaitement acédique et qui au milieu de ce chaos trouvait un ultime refuge dans la critique acerbe de ma découpe des courgettes ou de leur assaisonnement, pauvre petite fille riche, incapable de s’en tenir à la méthode proposé énergiquement par son frère, désormais élevé au rang de chef de famille : quand tu ne sais pas, tu jettes. Jeter quoi, au juste ? Soit l’objet, soit le doute, ou bien encore les deux ensemble… la soeur en panique allait-elle jusque là ?… 

Et nous, qu’allons-nous faire alors qu’il y a dans la cave des cartons qui se trimballent sans être ouverts depuis le temps des secrets — carnets, correspondances, tentatives de romans, nouvelles anciennes dès leur première ligne… —, depuis le temps des études — vaisselle dépareillée à ce point moche qu’aucun sentimentalisme ne s’est résolu à se greffer dessus, mais gardée malgré tout, “ conservée ”… Depuis qu’Anne Pingeot a expliqué pourquoi elle s’était rendue à publier sa correspondance amoureuse avec Mitterrand, cette pensée me traverse : et si, sur le gâteau d’enterrement, il nous fallait en glaçage hériter des lettres d’amour de nos parents, en faire quelque chose…  

Si nous habitions la même ville, le même pays, nous y serions pareillement usagers, entravés et malheureux. Nous rêverions d’en partir mais la main de fer urbaine n’autorise que des escapades, la laisse qu’on lâche sur le cou afin que personne ne s’avise de se pendre avec ni de poser crûment la question de la nature  — comme Bailly pose celle de la France, de ce qui fait France dans Le Dépaysement, lentement avec méthode. Et poésie — de ce qui fait nature, de l’air qui nous mithridatise contraints forcés jusqu’à l’overdose, le crash test grandeur nature d’AZF et Rouen qui vient d’écoper de son nuage de Tchernobyl au point qu’on est en droit de se demander ce qui tue le plus sûrement des émanations toxiques ou du mensonge pareil les concernant, avant, pendant et après. 

Si nous habitions la même ville, ce ne pourrait être qu’une petite ville, de celles qui font dire “ c’est où ? ”juste après leur nom, nom qui garde son secret, comme ces villages magiques qui n’apparaissent qu’une seule fois par siècle ou qui se dérobent au regard de l’ennemi, bien loin du Secret de Paris, dont on a vendu le vide et le plein tant et tant de fois qu’il n’a plus que la matérialité de la croyance — et je me souviens de quelques lieux que j’aimais et qui ressemblent à présent à leur caricature, comme Chirac avait fini par se confondre avec sa marionnette, bénéficiant au passage de sa sympathique maladresse au point qu’à heure de la Justice, il ne soit plus resté de lui qu’un enfant oublieux. 

Nous nous retrouverions dans un café, non pas une fois au hasard des trains, mais à date et heure fixe, chaque semaine, donnant matière aux plus folles jaseries dans le répertoire pourtant très limité des imaginations de comptoir, très limité en comparaison du nôtre qui ne travaille plus qu’à cette fouille, à cette archéologie utopique à même de faire surgir ici ou là ce dont nous avons besoin. Tout ? Non. Pourquoi ai-je plus de foi dans la capacité de la fiction à compenser l’absence de justice et de liberté que l’absence de nature ? […] 

Si nous habitions la même ville,  nous n’aurions pas rendez-vous dans cet endroit qui est une boutique et un café et une ancienne forge où je m’arrête à chacun de mes voyages vers les Alpes, glanant un moment de paix, d’écriture serrée et des herbes des montagnes environnantes — des montagnes où j’ai marché, dormi, émergé de mers de nuages, ces herbes qui valaient des nuits d’insomnies exténuantes d’éternuements répétés à la belle étoile de celui qui avait le rhume des foins, cette bizarrerie à l’époque, comment peut-on être enrhumé des foins, nous qui en étions tout ficelés des pieds aux cheveux, nés dans l’herbe, de l’herbe, roulés dans l’herbe, les nuits à la Belle Étoile, Maxime mouchait à une cadence d’enfer et sa petite amie soupirait ferme tandis que d’autres s’embrassaient ou fumaient à la lune. Les herbes sont bien sèches et bien mises dans leur petit paquet en kraft. J’en prends quelques-unes que j’enferme dans un médaillon de verre, au cas où. 
Si nous habitions la même ville, nous irions prendre un café et vous trouvant un jour trop affaibli, j’aurais plongé la récolte du médaillon dans l’eau bouillante, au lieu du sachet de thé fourni sans y penser par le cafetier avec son sucre et son biscuit, comme une panoplie de dînette, condamnant chaque rendez-vous à un petit ridicule mignon. Foin de la dînette ! Faisant une expérience  avec une gravité curieuse, nous aurions bu cette infusion de passé et de présent. De retour chez vous, de vieilles images neuves vous assaillent…  
Nous aurions rendez-vous dans un café sans intérêt, à part celui d’être dans son jus ou alors dans un recoin de cet espèce de couloir qu’était le Big Ben à Rouen où j’ai bu mon premier thé, ou presque — pourquoi si souvent à Rouen ? — et qui est fermé depuis belle lurette. 

Si nous habitions la même ville je vous lirais des extraits des  Petites Terres et cet étonnement de retrouver là ces longues phrases qui donnent l’illusion d’une phrase unique où les passés et les présents de l’indicatifs comme du conditionnel se montrent sous leur vrai jour : entrelacés dans une danse qui ne finit qu’avec nous et se prolonge pourtant dans les incessantes conversations intérieures et dans les bruissements de ceux et de celles que nous avons approchées, lieux et personnes, animaux, arbres, rivières, océans… Ainsi ce texte que j’ai écrit à l’été et qui unit comme fibre de chanvre dans un cordage, nos morts et nos vies : 
vue imprenable sur tout Paris en plan dans la chambre d’un mourant homme encore jeune qui sait qu’il sait en sapiens sapiens qu’il ne passera pas l’été cet été ce qui passe c’est le temps à la vitesse supersonique des avions de chasse qui passent et repassent à l’entraînement des festivités du 14 Juillet  Patrouille de France mais trouille personnelle qui prend le ventre à deux mains de ceux et celles qui resteront comme les reliefs d’ortolans de la fable des Rats des Villes et des Champs une fois qu’il aura tiré sa révérence le personnage principal de la vue bleu blanc rouge la trouille de toutes les couleurs dès qu’il ou elle s’éloigne de l’oeil du cyclone de la mort au travail en direct de l’ami de l’aimé du bien-aimé en direct de son corps jaune et sec comme un citron gardé précieusement en souvenir d’un Bel Été d’Italie jaune sec doux et odorant cependant du parfum ancien de l’odeur de sainteté qui l’emporte sur la chimie la chimio les produits ménagers ou la déliquescence redoutée avec horreur mais toujours avec tact avec talc pour éviter aux verticaux qui demeureront avant qu’il soit long seuls comme des rats des villes ou des champs comme si la connaissance de l’homme qui meurt avec une vue pouvait se mesurer en kilomètres pour les provinciaux de longues dates et les parisiens plus récents sang neuf qui l’irriguera bien après sa mort sang puissant de la ville qui éloigne les mauvais souvenirs qui l’assaillent et lui mordent le cul comme un troll à Gynt quand la morphine déçoit devant la douleur la ville elle tient sa promesse de répulsif  à vieilleries médiocres maladie honteuse de la honte secret de Pulcinella trop longtemps non-dits non-tus et jamais tués dans le tiroir à secrets où un coquillage ramassé dans un avril à Pompéi renfermait tous les chemins non ça s’exagère en élégie : à peine quelques chemins déjà tant le terrain avait été miné à la base ce qui n’empêchait pas les roses de pousser le latin de latiner la musique de chanter mais pesait bien lourd dans le sac il l’a posé voilà quelques jours quand la bagarre a cessé elle assise dans l’embrasure voudrait des hirondelles qui passent et repassent sous l’égide bénigne de Saint Antoine l’égyptien au lieu de commémorations enflées militaires et politiciennes elle une des rates des champs toujours trop tôt ou trop tard se défilant de leur défilés en prenant les fenêtres en enfilades  la grande vitre du café SINPAS SEL contre laquelle court un long radiateur en fonte effaçant le tableau de la Capitale pour écrire en minuscules bien soignées une lettre d’amour si bien déguisée qu’il n’y avait vu que du feu  ou plutôt le contraire une carte postale  panoramique de tout l’hiver qui tombait dans la rue déserte et dont elle comptait l’infinité assise sur le coffrage en bois aubergine qui domestiquait la bête en fonte en chaleur de chat glougloutant l’autre le ronronnant lui partageant cette place de choix sous le voilage du grand rideau blanc ajouré de milliers de petits carrés où chaque flocon trouvait son cadre sa fenêtre pour souffler le peu qu’il avait à dire : la vie est brève vous me faites fondre nous sommes légions blanc sur blanc les vacances de Noël ne passeront pas l’hiver et la gêne conjuguée de l’expéditrice et du réceptionner du brûlot pâlichon de maladresses ne fera pas une love story ni un teen spirit mais une fois bue une solide amitié en bois de chauffe sans diminuer jusqu’au jour où ça sentira le sapin sans forêt le sapin singulier qu’elle choisira épaulée épaulant d’autres petit rats d’opéra médusés assommés par la canicule hagards promeneurs et promeneuses d’un triste chien et aussi perdus que lui en dépit du collier qui dit qu’ils ne vivent pas là qu’ils ont loin de chez eux dans cette vue imprenable minable dernier verre du condamné cliché à l’ironie acide Paris est une fête il n’a pas touché à sa compote ? Que peut-on dire on ne sait pas quoi dire on échange des vues une fenêtre sur le château dans la chambre d’un mourant homme âgé très âgé on aurait dit ça autrefois et  qui sait qu’il sait en sapiens sapiens qu’il ne passera pas l’été cet été ce qui passe c’est le temps à la vitesse des paroles qui compte-gouttent en perfusion générale pour le fils visiteur de l’homme alité pour de bon celui qui voudrait dire mais manque d’air de temps de vie le gisant comment faire autrement quand ça ne veut plus marcher s’il suffisait d’avoir une vue de château à l’hôpital de la Rochefoucauld pour faire des Maximes Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence fenêtre verre de loupe impair et manque sur les mauvaises augures oubli cruel de s’entendre demander chaleureusement des nouvelles d’un fantôme traçant dans la poussière invisible du couloir un seuil infranchissable et tout proche  l’ouverture de petites fenêtres de ciels, d’eau et de montagnes  sur le téléphone du veilleur de jour comme de nuit du départ  rapporte comme la marée le souvenir d’un enregistrement de la voix du vieux monsieur réalisé par un troisième du même nom le fils du fils  et inscrit leur patience à tous dans la lignée des hommes 

Plus que ce texte, le moment de ce texte, de son écriture et de son consentement : le mien puisqu’il a fallu accepter d’écrire cela, de le penser d’abord, de penser ça, de penser à ça, comme ça, et puis de le coucher sur du papier, comme j’aurais fait la toilette du mort, geste-clé de ma terreur de la fin, voilà plusieurs années que je l’évoque dans le secret de mon doute comme on tâte une plaie ou une jalousie pour vérifier qu’elle est encore bien douloureuse, pour vérifier combien, de même je tâte mes peurs, je leur propose à elles aussi un café régulièrement dans la ville que nous partageons espérant cesser un jour de sursauter ou de crier d’effroi en les croisant inopinément au coin d’une rue,  et celle-là, celle de la toilette du mort s’est apaisé depuis que j’ai pu écrire sans ambages, sans précautions, ce petit texte de l’écho de notre attente et de nos deuils et plus encore quand votre consentement à le lire, à le savoir lu est arrivé — l’instant de l’Incarnation où se confond en or sur or dans les tableaux de l’Annonciation, la parole de l’acceptation  : Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum.… —  Je vous lirais une ou deux de ces phrases si longues et nous dirions : n’est-ce pas extraordinaire que nous habitions davantage un instant de littérature que ces villes que nos adresses stipulent ? Quelle formidable escroquerie que l’écriture ! Nous sommes en cavale depuis notre premier carnet, mais voilà qu’à présent cela même dont j’avais écrit la fiction du rêvoyage, advient. 

Si nous habitions la même ville, nous irions extrêmement réguliers à ces rendez-vous pendulaires, si bien que le mouvement de la semaine tiendrait à nous en éloigner puis à nous en rapprocher. Le point de l’extrême éloignement du centre doit avoir un nom…c’est une drôle d’image cependant, fausse : le mouvement du pendule est giratoire… je dois penser à ses billes de métal qui s’aimantent et se repoussent dans une sorte de perpetuum mobile sur les bureaux des années 80. L’instant où l’éloignement bascule en retour. — L’apparition de ces sensations géométriques du temps et de la pensée, de plus en plus présente depuis mes 38 ans. Inertie géométrique qui lie chaque élément de mon existence à un rêve de trapèze volant ou de danse —. Fouiller cette sensation, fouiller les sensations par l’écriture dans le sommeil du narrateur, à son insu…  Mais aussi parler du moment exact où notre semaine basculerait vers ce retour, comme la sensation d’enfance du début de la fin des vacances aux alentours du 1er août. 
Et puis, justement, ce jour où l’un de nous ne viendrait pas — en  prévenant sans prévenir —  [ NDLR : Sans prévenir pourrait être une Deuxième Partie ] 

Si nous vivions dans la même ville, je ne sais pas si nous nous verrions aujourd’hui. Il fait un temps de porte qui claque, de porte qu’on referme délicatement sur le sommeil de l’hiver, tous les élèves le reniflent le toussent et tout à l’heure les profs s’y sont mis aussi alors que nous devrions depuis longtemps être immunisés, comme les médecins pendant les Grandes Pestes — jamais on ne les voient faiblir, tomber, ils traversent les rues maudites des villes maudites avec leurs grandes têtes d’oiseaux blancs pleines de fumigations et d’impuissances, ils savent que la maladie comme la plainte doit avoir son cours et qu’elle s’en ira sans qu’ils y soient pour grand’chose, laissant des bûchers fumants, une poignée d’âmes et un jeu de cartes redistribuées ? ( J’ai l’intuition que les pauvres meurent davantage : moins de joueurs, même partie ). Jamais nous ne devrions succomber aux angines, bronchites, grippes et crèves ordinaires qui les terrassent et surtout pas à la veille des vacances : si quelqu’un a pu comprendre quelque chose aux vacances c’est bien nous qui n’en finissons pas de rentrer à l’école, de rentrées des classes. Il fait un temps à buissonner, à annuler des rendez-vous même chers, même précieux, à ne pas écrire, à marcher dans les rues de cette ville où nous ne vivons pas, sans but, en nous laissant attraper le col par les innombrables sollicitations de cette île aux ânes, que des touristes permanents tout droit sortis de la Vie Parisienne 2.0  s’obstinent à appeler l’île aux plaisirs, à mettre bout à bout ces instants de rien qui succèdent doucement aux soulagements successifs des devoirs rendus, des cours terminés, d’un nouveau livret achevé [  TERME / Journal d’un Mot “Dernier et troisième volet du triptyque”. La pureté du pléonasme passager dans la rédaction d’un dossier de demande de financement renseigne assez sur la nécessité d’avoir une épaule solide pour enfoncer certaines portes ouvertes. Le livret touche à sa fin — on n’ose jamais dire est finiest achevé, sans avoir l’impression de tuer quelque chose, alors même que le vivant n’a jamais été aussi présent puisqu’il va être en mesure de se multiplier dans un lectorat, un auditoire… Achever dit le contraire de la fin de l’écriture. Cependant quelque chose arrive à terme et ses mots, attendus, espérés, entrevus pendant quatre années se présentent ce jour, comme les Rois Mages. ]  et d’une embarrassante collaboration annulée. Voilà une année de vrai travail qui s’ouvre,  comme une porte sur la neige et le désir d’écrire, d’écrire, d’écrire, sans contrainte , d’écrire pour soi est si grand qu’il est étourdissant d’y sursoir — de cette ivresse propre au grand amour où  nul ne fait secret de la réciprocité de l’attraction sans que rien n’en soit retranché au mystère qui amène ces deux-là à se faire face. Je parle du grand amour mais tout aussi bien je pourrais parler de l’amitié quitte se montre avec une simplicité neuve aux nouvelles rencontres de la maturité. Sans chichi et c’est ainsi que je rate aujourd’hui ce rendez-vous que nous aurions si nous vivions dans la même ville, au profit d’un peu plus d’errance, tirée à hue et à dia par les vitrines et les allèchements, sans vraiment céder à rien : je regarde consciencieusement des habits, un cintre après l’autre, avec cet oeil de costumière avisée que j’ai emprunté à une amie, je mange une religieuse au chocolat et des dizaines de chemins se tracent, grand poteau indicateur de l’île aux ânes où toutes les routes mènent à la vacuité, devant lequel j’hésite pourtant puisque seule la forme compte encore sur ce fond uni. Mais j’ai l’esprit ailleurs et je ne saurais dire où, simplement je prends acte de ses vacances comme une concierge constate que le paillasson n’a pas été remis en place depuis le dernier ménage de la montée. D’ailleurs, je ne m’intéresse pas au lieu de sa villégiature, trop occupée à ce bain dans le jour d’après. 

[ Une deuxième partie apparaît, à la lecture de Zora, la ville-mémoire des Villes invisibles de Calvino : nous habitons la même ville et cette ville c’est Zora… Voire une troisième partie : nous habitons la même ville ( Beyrouth, Jonzac, New York… ), je pense immédiatement à questionner un élève au sujet du Japon et je suis fascinée comme un chat par cette enquête d’intuition et la permission, le blanc-seing de cette lettre ouverte depuis quelques jours. ]

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie.

Une réponse à “La même ville”

  1. Rétroliens : Sur Les Petites Terres, Verdier, 2008 – Les Amis de Michèle Desbordes

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