#photofictions #04 | La jeune femme au livre

Un tronc, est-ce qu’on dit un tronc pour une jeune femme en train de lire ? Celui-ci est caché sous une chemise de nuit ancienne. C’est mortuaire ou médical, un tronc. Il ne convient pas pour décrire la jeune femme assise sur une chaise. Elle regarde vers la lumière. Elle tient un livre à la main. Sa rêverie donne beaucoup de douceur à son visage.

On ne voit pas le titre de l’ouvrage, on devine les traits rouges de la NRF. Derrière elle, un lit et un miroir sur pied. C’est la lumière de l’extérieur qui éclaire son visage et qui entre dans la pièce.

Elle pourrait voir la rue déserte, la masse ondulante des arbres qui bordent un des côtés de la rue.

De la rue, on voit la fenêtre éclairée qui se détache sur la façade décrépite.

Elle écoute le vent dans les arbres, les branches qui grincent les unes contre les autres. Elle sait que tôt ou tard, une chouette hululera.

Au loin, un chemin de fer siffle, c’est la ligne de Chartres. Lorsque le vent vient de l’Est, elle l’entend plus fort. Quelques instants plus tard, il n’y a plus que le bruit du vent.

Il ne viendra pas ce soir. Il ne s’assiéra pas dans le salon, le masque à la main, caché sous son chapeau. Il est parti depuis bien longtemps.

Tu as oublié le prénom de cette jeune femme. Tu te souviens de lui avoir proposé de poser pour toi. Elle faisait partie de ton cours de photo à l’école d’arts. Tu lui avais apporté une chemise de nuit achetée sur eBay. Tu l’avais installée devant ton fond blanc, sur un tabouret. Tu avais ajusté la lumière pour qu’elle convienne à la scène que tu avais fabriquée. Tu voulais t’inspirer de la Maison de poupée de Ibsen, des peintures de Hammershoi, de Edvard Munch. Tu aimais le dépouillement et la solitude de ces personnages.

Tu avais fait quelques essais avec un masque blanc et un chapeau noir. Tu pensais à cette figure étrange, effrayante. Tu voulais un personnage qui hanterait d’autres photos, un fil conducteur inquiétant, qui contrasterait avec tes modèles.

C’est l’heure bleue, le soleil n’est pas encore tout à fait levé. Tu poses ton trépied à proximité de l’ancienne abbaye. Le cadrage est parfait. La rue bordée par des arbres qui se prolonge au loin, de l’autre, les murs décrépits d’un autre siècle. On voit la fenêtre éclairée.

Tu entends le vent dans les arbres, les branches qui grincent les unes contre les autres. Tu es étonné par l’ambiance d’un autre temps qui se dégage de cette rue.

Au loin, le vrombissement du RER. C’est la ligne B. Lorsque le vent vient du Nord, tu l’entends de chez toi.

Elle ne voit pas l’homme qui est dans la rue. Il pose son trépied, installe sa chambre photographique au milieu de la rue, à quelques dizaines de mètres de la maison, il est caché par la pénombre de l’éclairage

L’homme au masque est venu quelques fois, elle n’avait pas peur de lui. Il portait un épais manteau en laine, un chapeau noir. Il ne disait rien. Un fantôme ? Bien sûr ! Qui d’autre ?

Et puis, il y a eu cette dernière fois, recroquevillé sur sa chaise, il tenait son masque à la main, se cachait la tête avec son chapeau. Il était parti pour ne plus jamais revenir.

Tu arrives à isoler l’avancée du bâtiment, tout le reste de l’image est dans le flou de la mise au point. Il n’y qu’une bande verticale, celle où est la fenêtre, qui est nette. Tu aimes particulièrement l’ambiance, cette fenêtre où tu rêves d’une jeune femme assise sur une chaise.

Soudain, tu la vois.

Elle porte une chemise de nuit en coton blanc. Elle tient un livre à la main, tu crois deviner le liseré rouge de NRF. Elle regarde vers la lumière. Elle écoute le vent qui fait onduler les arbres de la rue, les branches qui grincent les unes contre les autres.

Elle ne peut pas te voir, dans le contre-jour naissant. Tu sais où vont ses pensées, tu es rassuré par la douceur de son visage.

Tu ne pensais pas que l’homme au masque reviendrait un jour, et pourtant, près de dix ans après tu le retrouves enfin.

A propos de Antoine Ravet

Dilettante d’images, de lettres, de musique

6 commentaires à propos de “#photofictions #04 | La jeune femme au livre”

    • Non… Je me suis arrêté en chemin, j’en parle sommairement dans un des photofictions précédents. Mais la série vit encore, sous d’autres formes. Pas toujours évident de faire le deuil d’une histoire même si elle vient de notre imagination. Il faut pouvoir la finir d’une façon ou d’une autre. Heureusement, il reste encore quelques photofictions…

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