autobiographies #02 | portraits crachés

Lulu,

Lulu, l’aiguille à la main, il disait « un pieu » pour désigner l’énorme aiguille, vient d’entendre sonner les cinq coups à l’église en face de l’atelier. À la jointure du bourrelet et de la toile de coutil rayé, il enfonce l’aiguille et la laisse là, bien piquée, visible, trouant le matelas. À travers la verrière, les rayons de soleil jouent avec les fines poussières de plume ou de crin qui volettent. De la main, il aligne boites de clous de tapissier, ficelles et ciseaux sur la table devant les rouleaux de toile de jute. Puis accroche sa blouse grise à la patère près de la porte, peigne d’un geste de la main ses cheveux bouclés pour disperser quelques bouffettes de laine. Il traverse le couloir, arrive directement derrière le bar où sont alignées les bouteilles, pour prendre la relève de sa femme. Saisi par l’odeur du tabac, des mégots dans le cendrier jaune. Regard sur les gamins qui jouent autour du monument aux morts sur la place de la mairie. Pas sa fille, elle, elle doit être à côté, dans la cuisine, à faire ses devoirs. Visage ouvert d’un grand sourire, il salue les habitués au comptoir, le carré des joueurs de belote. Ça a été la pêche Edmond ? Et toi, pas trop chaud dans l’atelier ? Lulu lance un clin d’œil à Camille qui fait semblant de lire La Nouvelle République mais qui attend le moment où l’heure de la soupe aura fait à chacun regagner ses pénates. C’est qu’elles sont pas commodes les bobonnes. Alors, Lulu, pseudonyme Coutant pendant la résistance, viendra s’asseoir avec Camille, cinq minutes pas plus, en mémoire des camarades.

Jeannette, cheval échappé, saute de la luxueuse traction ; elle gravit quatre à quatre les marches qui conduisent au perron du pavillon en pierres meulières de la maison des cousins. Ses parents peinent à la suivre. Entrée sans frapper, elle serre les enfants dans ses bras, les étouffe presque, le museau de son renard en fourrure leur gratte le visage. Elle dépose une boite en fer sur la table de la salle à manger. Très fière «  Les gâteaux, c’est moi qui les ai faits ! » . Volubile, elle jette son manteau sur le canapé, le renard en fourrure s’écrase, étendu sur le sur le carrelage. Fascinés, légèrement apeurés, les enfants regardent grande cette jeune-fille, femme ? On ne sait pas trop, elle n’est pas mariée. Sur une vieille photo, elle apparaît en demoiselle d’honneur. Grand sourire au photographe, sourcils bien marqués en arc de cercle, longue robe blanche serrée à la taille par une large ceinture en velours noir. Un visage franc, avenant. Pourtant, c’est à mots couverts , avec une attitude condescendante, teintée de pitié, que les adultes parlent d’elle. Il est question de séjours mais pas de vacances. Des noms, des phrases reviennent « Ville-Evrard, Maison Blanche, Sainte-Anne.  Elle y est encore retournée après sa crise. On espère que ça ira mieux, de nouveaux traitements. Ses pauvres parents… » Un jour, elle se marie avec un horloger, un gars de l’est de la France. Elle s’exile avec lui en Lorraine. « A croire qu’il n’avait rien vu, tant mieux pour elle. » Ses parents meurent. Dans la maison en meulières, on n’en entend plus parler. Quand elle décède, après son mari, sans enfants, son modeste héritage va à ces cousins éloignés au mariage duquel elle était la demoiselle d’honneur corsetée dans sa large ceinture de velours noir.

Grande, sèche, port altier, rigide, cheveux gris lissés dans un chignon, le bruit régulier de sa canne sur le chemin caillouteux la précède, claquement sec de la barrière en bois qu’on ouvre. Elle s’avance dans la cour, effrayant les poules, les chassant avec sa canne, s’essuie le front avec un mouchoir en dentelle brodé en rose à ses initiales : C. C. Quelle chaleur ! J’ai bien failli renoncer mais tu me connais ! je dois vieillir, le sentier a de moins en moins d’ombre. On lui tend un verre d’eau rougi de liqueur de cassis. Elle s’assoit, à l’ombre du marronnier, dos droit sur la chaise en paille. Jauge sa soeur de son regard bleu acier, voit sa vieille blouse noire et blanche, ses doigts déformés par l’arthrose. Elle enlève précautionneusement son chapeau de paille orné d’un ruban de satin bleu, le pose sur la table repoussant quelques cartes postales en noir et blanc datant d’avant la première guerre mondiale : des lacs de Suisse, une ville Allemande, Biarritz… Elle en saisit une. Pourquoi vous avez ressorti ces vieilleries ? Les enfants sont curieux, et puis je pensais que cela te ferait plaisir de les revoir. Plaisir ? Elle se raidit, les poings serrés. Plaisir de me rappeler que mes années de jeunesse je les ai passées à faire la bonniche, à passer d’une famille à l’autre pour m’occuper des enfants. J’enjolivais pour vous faire rêver, je n’avais pas eu le choix de toute façon.
Mais chaque lieu étranger m’éloignait de ce marronnier. Les cartes postales, vous pouvez les brûler.

Catherine GUILLEROT le 7 octobre

A propos de Guillerot Catherine

Enfance entre Berry et région parisienne. Étudiante à Paris VIII Vincennes en littérature, philosophie et Français Langue Étrangère. Enseignante en Lycée Professionnel pendant 17 ans dans divers coins de France , puis en Collège et en Lycée. Quelques années à Mayotte dans l’Ocean Indien. Amoureuse des mots, du théâtre, de la nature. Voyageuse sur les océans et sur la terre. Ai écrit deux livres « Dialogue avec Jean » et « La traversée d’Ariane ». Fréquente la Maison Gueffier, à La Roche sur Yon lieu d’échanges et de rencontres extraordinaires avec des écrivains contemporains. Ai animé des ateliers d’écriture à la bibliothèque où je suis bénévole.

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