Sol

J – 15 330

Allongé au sol, les genoux douloureux et rougis à force d’heures passées à pousser des petites voitures en briques de plastique le long des motifs du tapis, routes bordées de dessins floraux complexes, la chaleur des vacances d’été à incarner des histoires qui jaillissent des villes éphémères bâties sur le tissu serré. Tout repartira dans des boîtes en carton à l’approche de la rentrée des classes.

Le tapis est neuf, on le dit venu de Chine, acheté par le grand-père avec une prime de départ à la retraite. Cette retraite arrivée trop tôt suite à un accident de voiture qui t’a rendu inapte au travail.

J – 7 400

Des livres étalés, des fiches de révision par dizaines. Il y en a tellement de ces fiches cartonnées, écrites et récrites, surchargées de couleurs. Elles recouvrent tout le tapis. Il est devenu invisible. Les examens qui approchent. En déplaçant quelques fiches je redécouvre les motifs cachés du tapis. Du bout des doigts je suis les tracés comme si je refaisais connaissance avec eux. La familiarité de l’enfance refait surface, ses habitudes et ses sensations.

Tu passes à côté de moi sans trop me demander ce que je fais. Je sais que tu es fier de moi, mais tu n’oses pas le dire. La pudeur des gens de ta génération que longtemps je n’ai pas comprise.

J – 50

Plus près du sol, plus près de la terre et de la mort qui viendra, crépuscule qui rampe, comme un brouillard plaqué au sol prêt à tout envelopper. La femme de ménage t’a retrouvé étalé sur le tapis, incapable de te relever. Elle m’a appelé. Je ne pouvais pas venir, j’étais de jury, j’avais encore trois étudiants à évaluer. Comme tu ne te souvenais de rien, on a supposé que tu avais fait une chute en cherchant à te lever de ton fauteuil. Ta tête a heurté le coin de la table basse. Plus de peur que de mal, mais du sang, beaucoup de sang. Tu serais resté au sol deux heures, peut être trois, avant qu’elle ne te découvre. J’ai essayé de reconstituer tes pensées pendant tout ce temps où ton visage est resté collé au sol, ton corps immobile. J’ai imaginé ta colère face au corps qui se dérobe, n’obéit plus aux ordre du cerveau.
La femme de ménage pense que le tapis ne sera pas récupérable. Cela la perturbe presque davantage que ta chute, une mauvaise chute comme c’est normal d’en faire à ton âge. Le tapis taché de rouge, pourtant à peine usé par les décennies. Cette trace de sang indélébile qui survivra à ta mort.

J

Tu es parti, mort dans ton sommeil à l’hôpital. Je suis retourné dans ton appartement. Les objets du quotidien abandonnés comme si tu allais revenir d’un jour à l’autre. La casserole remplie d’eau dans l’évier. La brosse à dent posée sur le lavabo. Le lit défait. Dans le salon, sur la table basse, les quelques objets de ton quotidien, la petite loupe, le coupe papier, un crayon de papier, un sudoku inachevé.

Je traîne les pieds sur le tapis du salon. On l’avait dérangé pour faire entrer le brancard. Je pousse la table basse. Je m’assois sur le sol. Je vérifie bien qu’autour de moi il n’y a personne. Évidemment qu’il n’y a personne. Je m’allonge, face au sol, les mains bien à plat contre le tapis. Je le caresse dans l’espoir de déclencher une émotion. Les larmes ne viennent pas. Elles sont comme restées bloquées du temps des jeux d’enfants. J’ai beau insister à masser le tapis comme pour en faire ressortir les regards perdus et les illusions évanouies. Tout est resté figé des années en arrière, sans espoir de retour.

J + 10

Il y a dix jours tu as été mis en terre. Le tapis a été emporté hier, jeté dans un camion avec d’autres meubles, différentes affaires, toutes allées chez un brocanteur. ON l’avait contacté au hasard d’une adresse trouvée sur internet. On : cette entité informelle qui se crée au moment d’un décès. Ce on qui regroupe des proches, familles et amis d’intérêt commun. Donc, ON avait contacté un brocanteur. Il avait répondu être vaguement intéressé. Je passerai avait-il dit. On verra bien. Il avait traversé toutes les pièces, rapidement. Regard professionnel et fugitif. Du doigt il avait désigné les meubles et objets qu’il emporterait. Il avait repéré une vieille horloge comtoise, sans doute centenaire. Mais il avait été décidé qu’elle ne sortirait pas de la famille.
Le tapis, lui, avait été l’objet de quelques attentions de la part du brocanteur. Il l’avait roulé pour le mettre contre un mur. Comme il avait dit, il n’en tirerait pas grand-chose, il le revendrait cinquante ou soixante euros.

A propos de Eric Nicolier

Dijonnais, le cœur de la France… Si si ! Prenez une carte de France et regardez, Dijon est bien situé à l’emplacement du cœur. Mon temps se partage à 60% pour l’enseignement et pas loin de 80% pour la littérature… et aussi 45% pour… tellement de choses.

Une réponse à “Sol”

  1. “J’ai beau insister à masser le tapis comme pour en faire ressortir les regards perdus et les illusions évanouies.”

    merci pour cette phrase (et le reste ! Mais d’abord cette phrase !)