Suspensions

Ce texte a été mis en voix à l’épisode 7 du podcast poétique La Marcheuse. À retrouver aussi ici.

Tous les enfants le savent, les trains à l’arrêt ne le sont jamais. Quand un autre train entre en gare nous partons déjà alors que les roues n’ont pas bougé. Si un autre train part avant le nôtre nous sommes emmenées avec lui. Le voyage de l’autre me met en mouvement et il n’y a jamais d’arrêt solidement ancré en moi, mais des suspensions toujours provisoires et incomplètes. Qui a d’ailleurs seulement pu suspendre les battements de son cœur et contempler calmement un silence de soi, un temps d’arrêt pur avant que tout ne reparte ?

Je n’ai jamais tant écrit que dans le métro parisien, immobile et seule au milieu des autres, sur une machine en mouvement sur une terre en mouvement dans un univers en mouvement. Les autres entrent, s’arrêtent, repartent et dans cette distraction gigantesque de soi soudain surgit  l’autorisation à rêver, inventer, créer. Tous les matins, j’installe ainsi mon bureau mental sur la ligne 9, de Porte de Montreuil à Exelmans, d’Exelmans à Porte de Montreuil. Et l’essentiel de l’écriture de projets ou d’actions se fait là, coincée entre ce monsieur qui lit Les Échos d’un air pénétré et cette dame qui aimerait chanter à tue-tête, en équilibre sur la pointe des pieds (il faudrait d’ailleurs faire hommage, heu non pardon : femmage à la prouesse quotidienne de ce déséquilibre toujours déjà résolu des porteuses de talons hauts dans le métro, de ces chaussures qui effacent les véritables talons des pieds : folie du contrôle des corps, invisible à force d’être oublié, miracle de cette résistance à la chute, imaginez ce peuple de pieds violemment tourmentés à l’aller, puis au retour pour courir chercher des enfants tellement pleins d’énergie, on devrait écrire des hymnes à tous les chaussons, pantoufles et pieds nus s’étalant le soir sur des planchers en bois…

Ce qui me frappe aussi, dans cet entassement de chairs parfumées dans le métro, dans ce grand déploiement quotidien des troupes misérables du grand capital, c’est la résistance subtile des corps : le frémissement d’un regard étonné ici, un sourire tranche papaye là, un pas de danse réprimé quand le monsieur à la guitare désaccordée joue bella ciao, les orteils qui jouent dans les chaussures, une tache de dentifrice, un gratouillis impromptu, l’acceptation résignée d’une connexion Bluetooth qui ne se fait pas… et les corps, les corps, porteurs de leur histoire, des morts en eux et d’une force de vie puissante, animale. Regardons-nous, nous sommes renards, ours, souris et tigres, loups (et un peu chiens aussi), girafes, paons, buffles…Un peuple d’arbres qui marchent. 

L’observation quotidienne de ces énergies est pour moi une source d’inspiration inépuisable, de mise en mouvement au milieu de l’immobilité de ma cage mentale. 

A propos de Sophie Hutin

Metteuse en scène & Formatrice à *La Marcheuse* : Théâtre | Danse | Performances | Action sociale ---> http://LaMarcheuse.fr Avance dans l'écriture avec timidité et pugnacité

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