Trois vingt-septembre

27 septembre 1995

Deux promeneurs partis à la chasse aux champignons, à Vaugrenay, Rhône, tombent sur un campement de fortune, en pleine forêt, dans les monts du Lyonnais. Alertées, les forces de l’ordre se rendent sur place et découvrent un homme endormi. Celui-ci s’empare aussitôt d’un fusil de chasse. Une fusillade éclate : l’homme est touché par une balle, tandis qu’une silhouette prend la fuite. Repérée à un abri de bus, la silhouette est abattue deux jours plus tard par les gendarmes. Certains diront sans sommation, d’autres que la silhouette, blessée, continuait à tirer. Comme annoncé le matin par la météo, fortes rafales, de vent cette fois, sur l’Île-de-France, sur fond de pluie soutenue. Elle ne devrait cesser qu’en soirée, au moment où Nantes affrontera le Panathinaïkos d’Athènes, en phase de groupe de la Ligue des Champions. Seul le sud devrait bénéficier d’éclaircies. Je ne regrette rien. Depuis trois mois, je vis de nouveau à Paris, rue Montmartre cette fois. Tandis que j’achève de croquer mon ultime tartine grillée arrosée d’un filet d’huile d’olive, je rêve d’un volume de La Pléiade, où seraient compilés tous les bulletins météorologiques de la planète du premier au dernier (la fin de la planète est annoncée). Pour l’heure, une publication attire mon œil, celle d’un article du journal Le Monde sur le chewing-gum où j’apprends que le Nasberry tree est le nom de l’arbre qui fournit le chewing-gum. En France, nous le connaissons sous le nom de sapotilier, de la famille des sapotacées, laquelle se compose d’une vingtaine de genres. Je me contenterai de citer le sideroxylon, le palaquium et le sapota qui donnent, respectivement, le bois de fer, la gutta-percha et la gomme à mâcher. En page Spectacles, le quotidien annonce les six sorties cinématographiques de la semaine : Velo de Ahn Trin Hong, Deucados de Roger Gonzalez, Dias y Cantos d’Imanol Urdapilletta, La Peur de mon secret de Pedro Malodovar, Un homme à demi parfait de Robert Boulin et La Transmutante de Maurice Wilkinson. Comme j’écris toujours de mémoire, il se peut que je me trompe dans les titres ou dans les noms des réalisateurs. Le lendemain, j’apprendrai que ce même mercredi 27 septembre 1995, un coup d’État éclate aux Comores à l’instigation de Bob Denard, avec la complicité de Jean-Claude Sanchez. J’ignore le lien, mais je reprends aussitôt la lecture des aventures de Tintin, abandonnée à l’adolescence. Dans l’entretemps, tandis que je range le bol jaune de Naples du petit-déjeuner, mes yeux s’arrêtent sur le Bulletin municipal de Dugny-sur-Meuse où j’ai passé accidentellement le précédent week-end. J’entends un grattement dans le crâne, semblable à celui que fait la patte d’un chat ou d’un chien, selon l’ampleur du grattement, contre une porte fermée. C’est la première fois que je le note, avant qu’il ne me devienne familier au point de passer presque inaperçu. Donc, pour en revenir à Dugny-sur-Meuse, comme annoncé dans son bulletin, c’est aujourd’hui qu’a lieu le ramassage des objets encombrants ménagers. Les habitants étaient invités à sortir les objets sur le trottoir la veille au soir (mardi 26 septembre 1995, note de l’auteur). Il peut être utile pour les lecteurs appelés à résider à Dugny-sur-Meuse (je ne sais pourquoi ce nom me fait penser au romancier Robert Pinget ou à un infanticide, alors que s’y dresse une nécropole nationale créée en 1916) de connaître la distinction opérée par le conseil municipal de Dugny-sur-Meuse entre objets encombrants admis et objets encombrants non admis. Dans la première catégorie, nous trouvons : les réfrigérateurs, les congélateurs, les gazinières et les appareils ménagers usagés (j’ignore la raison de cette discrimination) ; les vieilles (voir remarque précédente) literies, les matelas, les sommiers (aucune mention de leur état) ; les mobiliers divers hors d’usage, tels que chaises, divans, etc. Dans la seconde (il n’y en a pas d’autre) catégorie, nous trouvons : les pots de peinture, les diluants, les bidons d’huile ; les carcasses de véhicules, les pièces détachées, les moteurs, les pneus ; les gravats, les décombres, les branchages, les tailles de haie et divers jardinages, et d’une façon générale, tout objet qui par son poids ou sa dimension ne peut être chargé par deux personnes dans les véhicules de collecte. Heureusement, j’ai deux enfants, deux promeneurs, comme moi.

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27 septembre 2005

Réveil. Prise du pouls. Le jour s’est levé avant moi. Il doit être huit heures. J’éteins la radio que j’avais allumée durant la nuit. J’espère qu’il va finir par pleuvoir. Décidément, pouls imprenable. Comme ces chambres à air qui vous échappent quand vous voulez les glisser entre le pneu et la jante. Depuis combien de temps ? avait demandé la cardiologue, quinze mois auparavant. Depuis combien de temps, quoi ? L’arythmie. L apostrophe, avait-elle précisé. Silence. Je préférais regardais la statuette africaine posée sur les étagères auxquelles la cardiologue, que j’appellerais Mme Mouguerre pour les très brefs besoins du journal, tournait deux fois le dos, si j’ajoute le miroir du cabinet médical. Le Docteur Mouguerre me prescrit quelques examens complémentaires, prises de sang et médicaments. Revenez dans quinze jours. Non, je préfère déménager. Du lit, je contemple comme l’ombre d’une statuette africaine qui me ferait face et que je n’aurais jamais remarquée. C’est à cet instant que le pouls revient. Je me mets aussitôt à compter, de crainte qu’il ne file comme une crevette débusquée. Sans doute trop vite, car j’atteins presque immédiatement une fréquence vertigineuse. Une  erreur s’est probablement glissée dans le décompte. Je me livre à une nouvelle tentative, mais la crevette a dû être dévorée par un prédateur. Tandis que je remplis d’eau la bouilloire, Pol Bury s’éteint à l’hôpital Georges Pompidou. À l’âge de 83 ans. 83, c’est un chiffre de fréquence cardiaque normale, ça, une crevette juste un peu vive. À l’autre bout du monde, au Viêt Nam, le typhon Damrey, après avoir tué neuf personnes sur l’île chinoise de Haïnan, renverse arbres et poteaux électriques, souffle quelques toits et s’en va, un peu comme une manifestation se disperse. Je ne sais pas comment faire pour donner mon nom ou mon prénom à un typhon. Faut-il postuler et, si oui, auprès de quelles autorités météorologiques ou célestes ? Je finis d’ouvrir les contrevents de chaque pièce de l’appartement, jusqu’à remarquer qu’il n’y a plus qu’une seule pièce et une seule fenêtre. Douze années plus tard, ce sont cent personnes qui périront sur le passage de Damrey. Tandis que j’avance la tête hors de la désormais unique fenêtre, une première goutte d’eau éclate sur mes lèvres, suivie d’une multitude d’autres ! Le battement régulier du cœur revient à nouveau, déjà recouvert d’un bruit assourdissant semblable à celui de bancs de crevettes pistolet.

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27 septembre 2019

Il restera encore quatre-vingt-quinze jours avant la fin de l’année. Je ne sais pas si je dois y voir un motif d’inquiétude ou de réjouissance. Les jours qui restent, c’est un peu comme la monnaie que l’on vous rend. Vous ne savez pas si vous devez vous sentir plus riche ou plus pauvre. Et quand il aura passé, que se passera-t-il ? Se détachera-t-il doucement, avec une sorte de mélancolie, de l’éphéméride ou bien d’un mouvement brusque, comme une liberté retrouvée ? Je me souviens qu’un siècle auparavant, à la même date, je n’étais pas né et que rien n’annonçait ma naissance. La branche paternelle, après avoir développé quelques bourgeons en pays de Bigorre, s’était, par déplacements contigus, repliée en terre toulousaine, tandis que la branche maternelle, après avoir vu occire les derniers corsaires Junca, se réjouissait du développement du fonctionnariat en Pays basque. Les deux branches se découvriront aux pieds de la Villa Eugénie que Napoléon III fit édifier pour Eugénie de Montijo. Vendredi, car cette année, le 27 septembre tombe un vendredi, je n’ai rien prévu que l’ordinaire des jours : le merluchon acheté par paire – je me plais à imaginer qu’il s’agit d’un couple – et que je cuirai à la vapeur, entier, à peine vidé, tête et queue conservées, le jeu des rideaux que je coulisserai au gré de l’humeur, les messages erronés qui éclaireront quelques instants l’écran du mobile… J’aurais préféré dire, Cette année, je parie que le 27 septembre adviendra un vendredi, un peu à la façon d’un jeu de dés géant qui n’abolirait pas pour autant le hasard. Alors peut-être, et au fond je l’espère, quitte à perdre un pari (est-ce si déshonorant que cela ?), serai-je surpris au réveil d’entendre la foule criarde des enfants de retour à l’école, après un week-end réparateur de matinées ouatées et feutrées… Comme le seront (surpris) certains auditeurs et auditrices du Jeu des 1000 euros qui s’acharneront à répondre (faux, bien sûr) aux questions du vendredi quand il faudrait se concentrer sur celles du lundi, se disputeront comme il se doit et ne se parleront plus jusqu’à la fin du repas, remâchant leur aigreur (conjugale, mais pas que) en même temps que les feuilles de bérénice. Heureusement, le 27 septembre, au Petit café dans la prairie, je suis invité à venir jouer, m’amuser et découvrir de nombreux jeux de société originaux et passionnants avec les conseils d’un animateur passionné (que de passion !) qui m’expliquera toutes les astuces. Le tout dans une ambiance conviviale. L’entrée est libre. Il suffit d’appeler Sylvain Beaulieu. Aucun numéro n’est mentionné.

Vannes, 27 septembre 1919 – 27 septembre 2019

Xavier Guesnu

A propos de Xavier Guesnu

Après une formation et activité de comédien, je m'oriente pendant quelques années dans l'informatique, puis dans la remise à niveau français-mathématique des personnes en difficulté. Depuis 1995, j'essaie d'être traducteur. Je prépare un roman et un comic strip. Né à Paris en 1955, je rejoins la terre basque maternelle en 1990. Je la quitte en 2017 pour la Bretagne (Vannes). Je suis très impatient de participer à une aventure d'écriture collective.