vers un écrire/film #03 | Un dimanche. Bob. Et des machines.

Sur la vieille table en bois brun les machines sont prêtes à voyager. Ordinateur. Liseuse. Téléphone. Câbles emmêlés. Le lave-vaisselle sonne. Son écran affiche en rouge Erreur-34-A. Il clignote.

Une femme courant d’air dans son camaïeu gris clair allume une cigarette près du cendrier de gare. Buée de sa bouche rouge sur la Bonne Mère. Rideaux de femmes et d’hommes plastifiés machines en main bouches nez masqués. Rangée de machines-portes derrière eux. Foule de téléphones se bousculent. Symphonie d’anoraks frottés. De bips et d’yeux cernés.

Déjà? L’autre train juste à côté s’en va. La certitude pourtant d’avoir bougé. Regards laiteux rangés deux par deux. Qui a souri?

Au hasard de la liseuse Bob Dylan. Le réel n’existe que si on le raconte dit le biographe. Prise rare. Plus personne. Plus de dehors. Marseille-Paris à droite et dans la machine tant d’autres paysages.

Gris du ciel. Typique. Sans nuance. Ligne une. Foutus masques mangent le hasard. Comment reconnaitre les vieilles connaissances? Voix pincée plus forte que le crissement des roues sur les rails. L’homme raconte son accident de ski à son fils et sa femme. Ils connaissent bien l’histoire. Le fils regarde le père l’oeil brillant. Le masque accentue cet oeil qui dit voilà mon papa. Voilà comme je l’aime mon papa. Mon papa existe puisqu’il est là mon papa. Il sont assis côte à côte. Le fils frétille. Papa. Raconte-moi encore l’accident terrible dont tu as réchappé. La mère ne dit rien. Elle était là le jour du traumatisme crânien sur ce télésiège défaillant. En remontant la piste elle disait tu vas perdre ton oreille on ne voit plus ton oreille. Il en rit aujourd’hui avec son fils. D’un rire puissant. On n’entend pas son rire à elle. 

Se retourner quand même au moins une fois en croisant les touristes qui lèvent la tête. Voir la chose à voir. Et l’arc de triomphe découpe le ciel gris. Masse écrasante du panache Napoléonien. 

Un traiteur lumineux. Faux lustres. Sashimi. Viennoiseries molles. Micros-ondes. Le serveur porte une kippa. Il ne quitte pas son téléphone. La serveuse à l’accent slave sourit des yeux en tripotant une grosse part de quiche au saumon. Quelques hommes à l’oeil méfiant descendent de l’étage. La radio diffuse un refrain lancinant « dancing in your kitchen ». Bob Dylan a désormais une amoureuse prénommée Echo. 

Calme lunaire. Silence de rêve. Les codes fonctionnent. Rez de chaussée carrelé. Miroirs. Une salle derrière la vitre floue. Cube noir au centre. Et ce silence. Une tombe ou une crypte d’église. L’infirmière ouvre soudain sa porte. Elle travaille le dimanche. L’adolescent qui attend là se tait. Ses yeux noirs fuient sous ses longs cils.

Le café gourmand comporte une crème brûlée réduite. Briser le manteau de caramel d’un petit clac délicat gâché par la circulation de la rue. Remplir la cuillère de caramel et de davantage encore de crème. Jusqu’à la dernière faire en sorte qu’il reste du caramel pour garantir le croquant dans la bouche. Avec les motos.

Les mouettes s’alignent sur la rambarde verte. S’approcher les fait décoller l’une après l’autre. Photo. Ballet graphique des clans de mouettes toutes pareilles toutes blanches sur l’eau verdâtre. Maintenant elles forment un paquet compact sur un toit. Remarquer pour la première fois l’alternance rythmée des hauteurs d’immeubles tout le long du quai.

Le gris noircit. Encore un peu de vie sur la Place de la République. Quelques îlots. Tentes. Pancartes. Banderoles. Drapeaux algériens. Le mot Kabylie rythme l’espace. Minuscule attroupement face à l’homme hurlant. Paupières fatiguées d’un couple de CRS. 

Quai de la Rapée. Artère fiévreuse à l’heure de la bruine gelée. Ici les dimanches soirs annoncent en crachant que demain il faudra s’y remettre. Les jours ouvrés sont pas faits pour les chiens. 

Des yeux. Des oreilles. Des crânes. Des machines. Bob. Et Marseille sans étoile.

A propos de Lisa DIEZ

Chercheuse polyvalente, sorte d'artiste tout-terrain. Site en construction : www.atelierdiez.com

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