le roman de Geneviève Flaven
Geneviève Flaven est née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, elle fonde une agence de conseil en design. En 2010, elle part à Shanghai pour développer ses activités. Le départ en Chine nourrit son désir d’écrire et la mène vers la publication. Shanghai Zen (2013), 99 women (2015), Lisa et les chaussettes rouges (2017). Elle crée et anime des projets collaboratifs de théâtre documentaire selon l’idée originale de la pièce 99 women. Les spectacles ont été présentés en Chine, en Inde, en Tunisie et aussi en France. Théâtre : le projet 99. Blog : Shanghai confidential.

16. Eléments à verser au dossier


proposition de départ
1, Palatino

En 1969, un nouveau train nommé Palatino assure la liaison Paris Rome à la vitesse de 150 km/h. En décembre 2011, ce train est supprimé puis remis en service le 9 décembre 2012 puis supprimé à nouveau en décembre 2013. Le Palatino tient son nom du célèbre mont Palatin, l’une des sept collines de Rome ville où la narratrice passa six mois au début des années 1990. Le mont Palatin ne charme pas longtemps Joachin du Bellay qui lui préfère « son petit Liré ».

2, Marcel Sembat

Jusqu’en 1981, la mère de l’auteur, Isabelle Gorecki prit fréquemment le métro à la station Marcel Sembat. Marcel Sembat était député socialiste de Paris et une des figures les plus illustres de la SFIO au début du 20ème siècle. Marcel Sembat fut constamment réélu et appelé au gouvernement comme ministre des Travaux publics dans le gouvernement dit d’union sacrée. Isabelle Gorecki aussi était socialiste mais sa carrière politique se résume à deux mandats d’adjointe au maire d’arrondissement à Lyon puis à Paris et à quelques missions dans des ministères. Marcel Sembat écrivit un pamphlet pacifiste, Faites un roi sinon la paix et Isabelle Gorecki fut le porteplume de deux livres collectifs d’Échange et Projets, club de réflexion fondé et présidé par M. Jacques Delors. Marcel Sembat meurt brusquement à Chamonix en 1922 d’une hémorragie cérébrale. Sa femme Georgette, artiste peintre et collectionneuse se suicide le lendemain après avoir rédigé un billet laconique : « Voici douze heures qu’il est parti. Je suis en retard ». Isabelle Gorecki meurt brusquement le 20 juillet 2013 deux ans et demi après son mari. La présence dans le tiroir du bureau d’une lettre inachevée a laissé penser à un suicide mais l’hypothèse a été vite écartée par le gendarme venu au petit matin constater le décès. Deux lycées à Sotteville-lès-Rouen et à Vénissieux, des écoles primaires ainsi qu’une salle des fêtes à Chalon-sur-Saône portent le nom de Marcel Sembat. Aucun collège, station de tram, ou même une simple salle de réunion d’un club de réflexion socialiste ne portent le nom d’Isabelle Gorecki.

3, Blanc d’albâtre

Pendant leurs vacances près de Volterra, le père de la narratrice taillait des petits cylindres d’albâtre qu’on ramassait dans les chutes de la carrière de Gesseri. L’albâtre est un matériau blanc et doux doté d’un beau poli dans lequel les Etrusques taillaient des nécropoles. Dans la littérature française, le « blanc d’albâtre » est un cliché quand il s’agit de décrire une peau de femme. Proust dans La Prisonnière écrit « ….cet albâtre translucide de nos souvenirs, duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu’il n’y a que nous qui voyons…. ».

4. Colombes obscures ou pigeons noirs ?

Isabelle Gorecki fredonnait souvent un poème de Garcia Lorca chantée par Paco Ibanez : Casida de las palomas oscuras. La narratrice aimait cette berceuse gitane hantée par la mort « ¿dónde está mi sepultura ? » : où est ma sépulture ? demande le poète. C’est un peu avant l’aube du 19 août 1936 à la lueur des phares d’une automobile que le poète Federico Garcia Lorca, meurt fusillé à 2 lieues de Grenade, entre un maître d’école et deux anarchistes ; les circonstances de son exécution et surtout l’emplacement de sa tombe ne sont pas précisément connus malgré plusieurs campagnes de fouilles. Dressée dans le ravin, sous les arbres, parmi les fosses communes, une stèle de granit conclue, philosophe : "Lorca eran todos" (Tous étaient Lorca).

5. Meulan ou Melun ?

Meulan-en-Yvelines est une commune des Yvelines dans la région Île-de-France, située dans le Vexin français sur la rive droite de la Seine. Meulan est desservie par la ligne ferroviaire Paris-Saint-Lazare-Mantes-la-Jolie et possède deux gares Meulan-Hardricourt et Thun-le-Paradis où la narratrice descendait pour rendre visite à sa mère lors de sa dernière cure de désintoxication. Le nom de Meulan est issu du gaulois Mediolanum « plaine du milieu » comme Milan, mais pas comme Melun, préfecture de Seine-et-Marne et homonyme honni. Pour éviter les confusions possibles avec Melun, le conseil municipal propose dès 1965 de rebaptiser « Meulan » en « Meulan-sur-Seine », choix entériné par la population en 2003. Après le refus de la commission consultative de révision du nom des communes remarquant que Melun est également situé sur la Seine, et une décision du Conseil d’État, le Premier ministre signe le 8 juillet 2010 le décret de changement de nom de la commune qui transforme « Meulan » en « Meulan-en-Yvelines ». Voilà qui met un terme à de nombreuses erreurs d’aiguillage : un enseignant muté à Meulan qui achète un pavillon à Melun, les déboires des livreurs venus déposer à Meulan des panneaux de basket destinés à Melun ou apportant en Seine-et-Marne les pièces de rechange d’un carillon de l’Eglise Saint-Nicolas de Meulan.

6. Le club

Le Racing Club de France est un club de sport parisien fondé le 20 avril 1882 au milieu du bois de Boulogne. Une piste en herbe d’un peu moins de cinq cents mètres, un chalet servant de vestiaire, le centre de la Croix-Catelan deviendra un des rendez-vous les plus courus de Paris. La famille maternelle de la narratrice quoique passablement fauchée singeait les grands bourgeois. Être membre du « racingue », et aller au « club » relevait de ce snobisme.

7. Rue de la Ré

La rue de la République, nommée par apocope Rue de la ré, est la principale artère commerçante de la ville de Lyon. À la hauteur du numéro 22 de la rue, un pavé de couleur rouge rappelle qu’à cet endroit, le 24 juin 1894, le Président de la République française en exercice, Sadi Carnot a été assassiné par l’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio. L’auteur a vécu à Lyon une partie de son adolescence et arpentait souvent le mercredi après-midi cette rue jalonnée de cinémas et de commerces.

Codicille : Plus que des problèmes stricts de traduction, ces notes de traducteur éclairent un contexte historique, sociologique et géographique qui pourrait échapper au lecteur étranger. En vérité, le dépliement était fascinant et a ensemencé le chantier de l’auteur.

15. Myopies


proposition de départ

Ma mère entretenait avec ses médecins des relations spéciales. Elle connaissait leur vie personnelle et leurs goûts ; elle les devinait, leur apportait des articles sur leur sujet de prédilection, les divertissait d’anecdotes, les abreuvait de références littéraires et cinématographiques. Les consultations duraient longtemps, se prolongeait par un déjeuner ou un café, parfois même un dîner. Les médecins adoraient ma mère. Ils déboulaient dans la salle d’attente avec un grand sourire, allant vers elle bras ouverts et parés pour une bise sonore. Elle exultait alors de se voir décerner la médaille de la meilleure patiente du monde.
Son ophtalmo, le docteur Chesnay, dominait son panthéon médical personnel. Faut dire que les yeux étaient une affaire très sérieuse pour elle. Elle avait porté des lunettes à grosses montures avec des verres en cul de bouteille dès son adolescence et avait nourri pour cet accessoire une haine irrémédiable. Dès que les lentilles de contact étaient apparues, elle les avait adoptées alors au prix de rougeurs et des larmoiements continus. Chesnay était un pionnier de la lentille et elle le vénérait de l’avoir délivré de cette tache honteuse de la myopie. Chesnay était un type spécial. Son visage était tordu par une paralysie faciale, un rictus ironique qui semblait manifester une mauvaise humeur permanente. Mais il trouvait en ma mère un public disposé à croire que sous l’écorce revêche se cachait un cœur aimable. Il possédait un manoir en Sologne où il tirait les canards le weekend ; Il était toujours vêtu de tweed, de veste de chasse huilée et de bottes d’équitation. Mn frère et moi l’appelions entre nous le gentilhomme bouseux. Son cabinet de consultation se trouvait dans un immeuble haussmannien du dix-septième arrondissement. Il avait un bureau Empire et un sous-main en cuir vert. Sa paralysie faciale brusquait sa diction et quand il nous ordonnait de lire l’échelle optométrique située derrière lui, nous nous ne savions jamais à quoi nous en tenir. On se lançait à l’aveuglette. Quand la myopie se révéla chez mon frère vers l’âge de cinq ans, il fut immédiatement équipé de lentilles. Tout le monde regardait médusé ce petit bonhomme manier les fines membranes transparentes avec maestria. Chesnay écrivit aussi un article sur cette première dans le Journal de l’ophtalmologie : la correction optique totale et lentilles de contact chez l’enfant. Mon cas n’était pas intéressant – je n’avais qu’une myopie faible - et il expédiait l’examen en deux minutes. Il notait nos degrés de myopie d’un geste vif si bien qu’on reconnaissait à peine dans son gribouillis nerveux les corrections prescrites. Comme c’était un crack dans son domaine, selon ma mère, j’ai pensé longtemps cru que la qualité d’un médecin se manifestait par une écriture indéchiffrable.

Codicille : j’ai passé en revue toute une galerie de personnages avant de m’arrêter sur ce médecin. Connaitre quelqu’un, même mal, fait inévitablement surgir des sentiments. Il a fallu mettre du temps entre moi et lui et une différence considérable de statut pour que l’empathie soit véritablement pour demain.

14. Faux bond


proposition de départ

Je sais bien qu’en mourant brutalement ce 20 juillet, j’ai fait faux bond à tout le monde. Moi, Isabelle Gorecki, j’avais rendez-vous à Paris pour aller chercher les nouvelles lunettes que mon fils m’avait commandées. Moi, Isabelle Gorecki, je devais retrouver mes enfants quelques jours après pour fêter mon anniversaire. Ils m’avaient téléphoné et on avait parlé gentiment des préparatifs. Pour une fois, je ne m’étais pas plainte ; pour une fois ils ne m’avaient pas raisonné. Je crois que nous étions fatigués de nous disputer. Nos voix au téléphone avaient un grain suave et exténué. Quelque chose allait finir : moi, Isabelle Gorecki née à Noyon en 1943, morte à Conflans quelques jours avant mon soixante-dixième anniversaire. Bien sûr, mon cœur était épuisé, il s’emballait pour un oui ou pour un non et je toussais comme un tubard. Mais la mort m’a surprise moi aussi. Mon corps s’est dérobé sans crier gare vers quatre heures du matin. Il m’a fait faux bond ; sa dernière esquive.

Je sais que tout le monde a été très soulagé que je meure. Ce ne sont pas des choses qu’on admet facilement en public. On ménage ses critiques autour du cercueil. On a des égards non pas le cadavre qu’on a sous les yeux, mais pour le défunt qu’on est appelé à devenir. Le mort en nous espère des hommages qu’il sent ne pas mériter. Moi, je ne suis pas morte aux champs d’honneur et je m’en fiche. Je n’ai pas été une bonne mère. Je n’ai pas été une bonne épouse. Je n’ai pas cultivé mes talents. Je n’étais pas une vivante honorable alors je ne serai pas une morte méritante. Débrouillez-vous pour vos discours, les enfants. A vous de trouver le fin mot de l’histoire. Ou débarrassez-vous simplement de mon cadavre. C’est égal. Je sais que vous avez besoin d’explications et que cette mort soudaine vient mettre un terme à l’enquête. Je sais que ce n’est pas sympa de me tirer comme cela, sans un mot. Vous auriez aimé savoir, n’est-ce pas ? Pourquoi moi, Isabelle Gorecki, avec mon potentiel, mon bagou, mon charme fou, je n’ai pas tenu mes promesses, pourquoi j’ai choisi cette lente descente rageuse et opiniâtre au lieu de monter tout droit vers l’azur ? J’ai essayé quelque fois de vous parler mais je ne suis pas allée jusqu’au bout. Ce n’est pas que les mots me manquaient. Au contraire ! Les mots me subjuguaient. Je suivais leur joli carillon sans me rendre compte qu’ils m’éloignaient du sujet. Et vous m’emboitiez le pas. Ça aussi, dire ma petite vérité, je l’ai foiré merveilleusement. Cette esquive, ce ratage est mon chef d’œuvre, la question que je vous laisse en héritage avec deux sacs de sport, un tire-bouchon et une lettre. Débrouillez-vous avec. Ou débarrassez-vous simplement de mon cadavre.

Codicille : Cette semaine, je n’ai pas eu le temps de faire parler le-mort-de-la-14 mais j’y ai pensé. Puis hier, le 25 Septembre à 16h, la pièce « 99 voix » était jouée en ligne pour la première fois (99 VOIX est une pièce documentaire et participative inspirée par les récits des membres de l’association Habitat et Humanisme). Quelques minutes avant le début de la représentation, Géraldine est morte. Foudroyée par une crise cardiaque dans une rue d’Avignon. Géraldine était une femme de 40 ans, résidente de la maison relais d’Ille-et-Vilaine. Elle avait participé à tous les ateliers d’écriture et deux textes d’elle sont dans la pièce. Je l’aurai certainement rencontrée si le festival C’est pas du Luxe où nous devions jouer à Avignon ce samedi 26 Septembre n’avait pas été reporté… je suis fière que 99 VOIX fasse parler Géraldine. Im memoriam.

13. Universalis


proposition de départ

Le fait qu’Isabelle déteste Lyon, qu’elle a détesté cette ville depuis le début, qu’elle la méprise, qu’elle la juge provinciale et cossue. Le fait que tout est arrivé à cause de François Mitterrand, tout ce temps qu’elle a passé à militer, à travailler dans l’ombre à cette victoire du 10 mai, toutes ces années Delors, toutes ses années en or. Le fait que Delors a été terriblement ingrat vis à vis d’elle, brave petit soldat laminé par tous ces types sortis du sérail, les Philippe, les Jean-Baptiste, les José, sa garde rapprochée, ses apôtres énarques, nommés au Ministère des Finances, au Plan ou je ne sais où. Le fait qu’elle s’est monté le bourrichon et se voyait déjà en haut de l’affiche, le fait qu’elle a la tête trop chaude pour la politique, mais elle ne veut pas le comprendre, elle croit que la politique, ce sont les idées, l’action de terrain, changer la vie ; n’importe quoi ! Le fait que je ne peux pas lui dire ça, qu’elle me ferait une scène. Le fait que je ne veux pas de scène et m’entendre dire que je n’y comprends rien, que je ne suis jamais là, que je trime quinze heures par jour et m’entendre lui répondre qu’il faut bien que quelqu’un travaille pour s’offrir un grand appartement à Lyon, parquet ciré et baies vitrées, les séjours linguistiques des enfants, les vacances au ski, la Toscane tous les deux ans. Le fait qu’elle prétendra se foutre de ce confort petit bourgeois et qu’elle ne rêve que de partir en roulotte avec sa guitare et son chien. En Irlande. Le fait que son rêve me fera rire. Le fait que ces foutus chrétiens de gauche sont bien gentils mais de beaux salauds quand même. Le fait qu’elle a raison. Le fait qu’on n’avait pas un rond au début, seulement un grand lit à ressort et l’encyclopédie Universalis en douze volumes ; le fait que les vendeurs d’Encyclopédie au porte à porte ont complètement disparu ; parfois de jeunes mormons sonnent à la porte, boudinés dans leurs costumes lustrés et leurs bouilles rougeaudes de cowboys. Le fait que mon nom est consigné sur un microfilm conservé de la grande bibliothèque de Salt Lake City creusée dans une montagne de granit. Le fait est que les Mormons baptisent les morts. Le fait que la marraine d’Isabelle s’appelait Marcelle et qu’elle était chirurgienne à Troyes ce qui était très rare à l’époque ; le fait que cette Marcelle charcutait exprès de vilaines cicatrices en croix sur le ventre des filles-mères qui accouchaient par césarienne comme pour les marquer au fer rouge comme des génisses à abattre. Ce mot, la flétrissure.

Une manière d’écrire effervescente qui rappelle l’improvisation. Selon le point de départ, la destination est tout autre. Mon souci aussi de sentir quand s’arrêter ; de pas se laisser emporter trop complaisamment dans cette spirale vertigineuse, véritablement infinie. Lâcher et tenir. J’ai peut-être tort. J’ai fait deux essais. J’ai retenu celui-là.

12. Face à face


proposition de départ

Le drap comme une plaque chauffante dans ce lit où elle mijote depuis des jours
Mon cul assis sur le tapis bouclé de laine vierge sale le dos calé au bord du lit et les yeux fixé sur les cendres mêlées aux poils laineux
Dans l’air une odeur écœurante d’acétone je sais qu’elle a bu on ne me la fait pas à moi l’haleine pue et ne ment pas elle
De temps en temps un râle de temps en temps un mouvement lent du bras qui monte sans destination et retombe
Le silence après les borborygmes de l’immeuble est si dense et si triste chasse d’eau vide-ordure ascenseur chute d’eau chute d’objet chute de corps et le néant me frôle
Le soleil tombe à flots et mon ventre fourmille d’un feu troublant
La voix part d’en bas monte dans la gorge le nez frappe les os du crâne et sort par la bouche par le nez par les yeux tu peux me croire les mots me sortent par les yeux casqués et invincibles je parle toute seule toute seule
Elle dort si lourdement que je m’approche pour regarder sa bouche et la bave épaisse et jaunâtre aux coins de lèvres et les cheveux humides sur le front et la ride profonde qui le partage en deux dans le sens vertical ça respire encore ça monte ça descend mais qu’est-ce qu’il y derrière tout ça

Aucune hésitation sur les instants du corps. Ça coule de source. Mais je trouve difficile de se passer de ponctuation car son absence m’éjecte de la prose et je trouve difficile aussi de supprimer les pronoms, de ne pas porter un « regard » sur le corps et de ne pas en faire un objet. Il n’y a pas de pronom pour le corps seul déshabillé du sujet. Je viens de m’en rendre compte ici avec plus d’acuité.

11. Blason


proposition de départ

Mes mains sont le dernier souvenir que j’ai de ma mère. Ma mère avait les yeux clairs, de grandes mains et de grands pieds comme le prophète Mahomet. Voilà pour les faits. Mon corps n’a jamais suscité beaucoup de commentaires. Si je fais l’inventaire des propos que j’ai entendu sur lui, il n’y a presque rien à se mettre sous la dent. Sauf sur mes mains. Pas de commentaires très précis, mais plutôt des exclamations…

En deux mille cinq, Diane, mon associée, les photographie un jour en plein effort alors que je coupe des fruits dans un saladier pour une réception que nous organisons au bureau. Je débite en tranches des poires et des bananes avec un couteau d’office. Je dépiaute des oranges et des pamplemousses. La chair des fruits s’incrustent sous mes ongles, collent aux doigts. Mes mains sont luisantes de jus. Elles semblent exulter. Diane s’exclame : quelles pognasses ! Et il y a dans ce mot autant de dégoût que d’admiration. Elle salue mes mains prolo, elle qui était née dans une famille ouvrière du Creusot, mais je sens bien qu’elle les trouve grossières. Les mains de Diane sont couleur ivoire, oblongues comme des vases et soignées. Les mains de la revanche sociale. En deux mille dix, Markus, mon compagnon d’alors, trouve mes mains « incroyables » et prétend qu’un jour il écrira un blason en leur honneur. Je lis sur son visage cet air avide et affolé qu’on a devant quelque chose de bon et de sauvage à la fois. Ses mains à lui sont potelées avec des doigts fins tissés très serrés et qui bougent quand il parle. Des pognasses incroyables ! Ils n’ont jamais rien dit de plus.

Ces mains, les miennes, sont le dernier souvenir que j’ai de ma mère. Des mains larges et puissantes, avec le bout des doigts un peu aplati. Je me souviens que pour prendre ma température, elle me touchait le front ; sa main recouvrait entièrement mon front, mes tempes et mes yeux et sa paume tiède formait pendant quelques secondes un cataplasme protecteur. Je me souviens qu’elle jouait de la guitare flamenca et que sa main droite maîtrisait parfaitement le rasgueados façon Manitas de Plata. Mon frère et moi adorions cette explosion de la main droite qui embrasait les cordes et aussi le petit coup sur la caisse, le golpe. Des petites mains d’argent furieuses. On riait et réclamait : Encore ! Encore ! Je me souviens que ma mère, envahie par l’angoisse, frottait frénétiquement le dessus de sa main gauche avec sa main droite. Un froid glacial semblait l’empoigner et elle tentait de se réchauffer. Je me souviens que je savais parfaitement décrypter ce tic irritant.

Mes mains sont le dernier souvenir que j’ai de ma mère et la partie la plus parlante de mon corps réel. Par elles, il sort de sa réserve silencieuse où il vit sa vie, tout absorbé de lui-même. Par elles, incroyables pognasses, je prends corps.

Le corps comme instance matérielle de l’identité : tellement évident que cela devient un point aveugle. J’ai commencé par écrire le codicille car j’avais besoin de réfléchir. En bon cobaye, j’ai repassé tous les propos que j’avais entendus sur mon propre corps et je me suis rendu compte que je ne tenais rien. Cette impossibilité m’a frappée. L’accès au corps réel est coupé. Il ne dit rien mais fait parler. Mais que dit-on au juste quand on fait parler un corps ? Son corps ? J’ai fait quelques recherches : Imre Kertész dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Amos Oz dans Seule la mer et aussi des articles sur le flamenco. Je n’ai pas regardé de photos de mains. Je vais essayer de les voir en rêve.

9. la Seine trois fois vue


proposition de départ
1

Thun le Paradis. Etait-elle déjà venue ici ? C’était possible. Mais toutes ces petites villes en bout de ligne de Transilien se ressemblent : de jolis toponymes d’ancienne noblesse et des mines défaites de has been. C’est des coins comme cela que se planquent les dictateurs en fuite ou des gens comme elles, pense-t-elle. De l’autre côté de la grille, la route s’étire, luisante de pluie. Un Kangoo rouge de la poste, garée à la hâte sur le trottoir d’en face, forme la seule tache de couleur vive dans un paysage entièrement gris : l’ardoise mouillée des tuiles, le gris beige des murs, le gris doux et lumineux du ciel de traîne. Dans son dos, elle sent la poussée de la Seine, grossie par les pluies, qui s’écoule tranquille.

2

En sortant de la gare de Thun le Paradis, il s’engagea sur la route, déserte, qui courait long de la Seine entre Meulan et Les Mureaux. On lui avait dit à la gare : prenez la grande rue à gauche, et c’est tout droit, à dix minutes à pied de la gare. Il compta : vingt minutes pour un aller-retour, une heure sur place, disons une heure quinze, s’il se dépêchait il pourrait attraper le train pour Saint Lazare et être de retour à Paris en début d’après-midi. Mais faudra pas traîner. Il avait plu fort le matin, le ciel était gris, lumineux et froid. L’air était infusé d’un parfum d’herbes détrempées. Il passa devant le seul magasin du coin. Fermé, rideau baissé. Au trésor caché, c’était l’enseigne. Il ricana. De l’autre côté de la route, derrière des longs murs blancs, on devinait une grande propriété de bord de Seine. Au travers des grilles, on apercevait le fleuve tranquille d’un beau vert sombre et brillant. Aux piliers du portail s’accrochait une plante grimpante dont les inflorescences bavaient sur la plaque de l’établissement. C’était là.

3

Cherche sa trace. L’eau coule dans le caniveau. Trotte sur la route. L’air sent l’herbe et l’eau. Rase les murs, passe une grille, cours vers la rivière. Une grande maison. Cherche sa trace.

Forte de la sagesse acquise lors de l’épisode précédent (lol), j’ai essayé de déjouer de vieux réflexes : l’effacement devant le personnage qui prend toute la place ou l’enfouissement dans le paysage. Partir dans le décor, soit mais pour y prendre place, et de cette place, un point de vue. Je note d’ailleurs que j’ai cru que la proposition avait pour titre : entrer dans le décor. Très intéressant, la manière dont le point de vue invente le détail.

8. la Seine qu’on ne voit pas


proposition de départ
intérieur 1 — salle de bain

Le sol de la salle de bain est couleur sable. Accolé au blanc de la faïence, le jaune parait douteux. Au-dessus de la baignoire pendent des vêtements qui mettent du temps à sécher car la pièce est mal ventilée. Une petite armoire murale au-dessus du lavabo à des portes battantes couvertes de carreaux miroités adhésifs. Le reflet du visage dans le miroir est toujours découpé.

extérieur 1 — talus

La route qui mène à la mer est en chantier. Tout autour s’étend une lande bosselée, des monticules brefs et des talus herbeux qui sont l’œuvre combinée des tractopelles, du vent et des marées.

intérieur 2 — chambre

C’est une chambre de province exiguë avec une grande armoire qui grince, une écritoire minuscule de bois sombre devant une chaise en bois paillée. Le lit est calé contre un mur tapissé de papier peint liberty mauve et indigo. Ca sent l’encaustique et l’urine.

extérieur 2 — en bord de Seine

Depuis la gare de Thun-le-paradis, la route départementale longe la Seine qu’on ne voit pas ; on l’aperçoit seulement en passant devant les grilles des grandes propriétés du coin. Le fleuve s’écoule tranquille en contrebas d’un parc et diffuse une lumière zinguée, infusée d’eau et de feuillages

intérieur 3 — salon

Un gros canapé en cuir jaune d’une confortable laideur occupe presque tout l’espace du salon. On y trouve des journaux froissés, un pull roulé en boule et souvent une femme avachie, les pieds posés sur une table basse encombrée, fumant une cigarette.

extérieur 3 — Simca 1100

Sur la route de Delphes, la Simca 1100 progressait lentement. La banquette arrière était en skaï noir et collait aux cuisses ; on étalait de grands draps de bain sur le plastique chaud et collant pour éviter de se brûler. Dehors, tout était blanc, crayeux, minéral. Dedans, la voiture empestait le cigarillo et le skaï bouillant ; entre deux gémissements du moteur, on entendait quelqu’un lire à voix haute un chapitre de La mythologie d’Edith Hamilton.

intérieur 4 — les douches

Au sous-sol se trouvaient des douches qui n’étaient utilisées que par les clientes du sauna. C’était de très grandes douches froides, carrelées en bleu et blanc, équipées d’un gros tuyau que maniait une petite femme sèche chaussée de bottes en caoutchouc blanc. Elle (je crois qu’elle s’appelait Marceline) s’en servait pour nettoyer les douches ou canonner d’un jet dru et glacé les corps mous des clientes du sauna avec un sourire sadique.

extérieur 4 — l’entrée Est

L’est du parc de loisirs était moins fréquenté que la zone ouest se trouvait le Club house, la piscine, les courts de tennis et les vestiaires. A l’est, se trouvaient la pelouse de foot, les tables de ping-pong et un mur pour taper des balles. Les jardiniers étaient moins tatillons à l’est qu’à l’ouest. Des paquets de feuilles humides s’entassaient l’automne dans les allées cimentées de l’est, bordées de de buis grossièrement taillés. Rien à voir avec l’ouest où tout était impeccable et fleuri.

J’ai passé du temps à réfléchir avant d’écrire. Quels lieux n’ont pas été visités ? Quels lieux sont suffisamment ouverts et denses pour y trouver des ressources ? Evidemment, j’écris toujours avec des images en tête. Le décor est toujours planté mais je me fiche un peu de le faire exister. Tu as dit justement que je prête une attention obsessionnelle aux personnages. Quand ils apparaissent dans le décor, ils accrochent la lumière et absorbent tout. Il faudrait que j’apprenne à regarder ailleurs. Mais je note aussi que lorsque j’écris mon journal, je me fonds souvent dans le décor avec délectation. Pour quelle raison cette manière si naturelle d’user du paysage quand je suis seule, disparait-elle quand les personnages se pointent ? Je viens de piger ce truc-là.

7. elle but...


proposition de départ

Elle but. Du vin blanc, en bouteille et en sachets qu’elle planque en haut des placards. Elle engloutit de la bière par pack de six qu’elle achète au Franprix, du whisky au goulot qu’elle descend presque d’un trait dans le local-poubelle, du sirop pour la toux, de l’eau de Cologne Extra vieille, de l’alcool à 90° quand elle n’a plus la force de descendre. Elle a quarante trois ans. Elle boit tout. Elle accoucha. D’une fille puis d’un garçon. Elle a trente ans. Les courses au Prisunic, l’engagement politique, les parties de tennis, ça occupe une vie. Son mari est serviable, intelligent mais taciturne. Elle écrivit. Elle pond des notes de lecture concises, des synthèses limpides. Elle a cinquante sept ans. De Kafka, elle tire une lettre au père déchirante. Elle écrit aussi à sa fille des lettres élégantes mais étrangement désincarnées. Elle s’alita. Ses paupières gonflent et forment deux demi-sphères suintantes et rouges. Ses yeux bleus sont deux fentes rouges et purulentes. Elle ne supporte plus la lumière du jour, porte d’épaisses lunettes noires, se terre dans sa chambre, ne voit rien ni personne. Elle dort beaucoup, rumine dans son jus, s’enfonce dans la dépression. Le mal est fait. Elle a trente six ans. Elle erra. Son périple dure deux ans. Elle quitte la cour de Petites Ecuries à Paris pour être hospitalisée rue d’Hauteville et puis rue d’Avron dans le 20e. Elle se met au vert avenue Maréchal Joffre à Meulan-en-Yvelines. Elle revient rue Balard à Paris où elle met le feu à sa chambre, se réfugie une nuit à l’hôtel rue du Faubourg-Saint-Denis à Paris puis consent à habiter rue du Gué à La Rochelle. Elle dit aimer la Saintonge mais cela ne suffit pas. Elle quitte brusquement La Rochelle pour débarquer au petit matin, rue Lassus dans le 19e. Elle emménage rue Arnoult Crapotte, Conflans-Sainte-Honorine où elle meurt. Elle laisse deux sacs de sport, un tire-bouchon et une lettre. Elle a soixante neuf ans.

En lecture, Patrimoine, le récit documentaire de Philippe Roth sur les dernières années de vie de son père. Je suis étonnée de voir combien ce passé simple laconique est efficace comme marqueur de temps.

6. le mot « sterne »


proposition de départ

Ma mère s’appelait Isabelle Gorecki. Son nom de famille, polonais, a été francisé en Gorecki-Leroy par avis du procureur de la République en Novembre 1958. Ses surnoms de jeunesse étaient Zaza ou Zabiteau.

Isabelle est née en 1943. En 43, Isabelle était un prénom rarement donné aux petites filles, très loin derrière Marie, Monique, Nicole ou Françoise. Ma mère était la troisième des quatre enfants Gorecki. Leur père les avait affublés chacun d’un prénom qui lui rappelait ses pays de prédilection.

Isabelle, c’était l’Espagne.

Ma mère parlait couramment l’espagnol.

Isabelle la catholique est née le 22 avril 1451 à Madrigal de las Altas Torres et a vécu les premières années de sa vie dans le palais de son père auprès d’une mère démente et de son petit frère Alphonse puis dans un palais délabré d’Arevalo.

Le nom du petit frère Alphonse ne me plait pas. Alphonse est un nom de chat. Madrigal serait un joli nom de professeur de lettres. Etienne Madrigal. Arevalo me semble très mal parti. Mal emmanché. Avarelo fonctionnerait mieux, surtout pour un cycliste. Guillermo Avarelo franchit sans problème le col de l’Izoard avec deux minutes d’avance sur le gruppetto et s’empare haut la main du maillot à pois.

Si ma mère ne s’appelait pas Isabelle, je lui donnerais tout de même un prénom espagnol, soit Inès à cause de la première lettre commune avec Isabelle, soit Paloma car je me souviens qu’elle chantait un poème de Garcia Lorca qui parlait de deux colombes : l’une était le soleil, et l’autre la lune.

Por las ramas del laurel
vi dos palomas oscuras.
La una era el sol,
la otra la luna.

A la réflexion, Paloma ne lui irait pas très bien. Ma mère n’avait rien d’une colombe.

Si ma mère ne s’appelait pas Gorecki, je lui donnerais tout de même un nom à consonance étrangère, polonaise, slave ou nordique pour rappeler sa santé, ses yeux bleus glacier, sa blondeur. Quand je suis allée à Varsovie à la fin des années 1990, j’ai été surprise de remontrer au moins vingt sosies de ma mère.
Ma mère était cinéphile. Kowalski me plairait bien. Mais Kowalski, c’est Marlon Brando dans Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams adaptée à l’écran par Elia Kazan. Ma mère aimait passionnément la mer. Gorecki est dérivé de gora, la « Montagne ». Un nom marin alors ? Batelier, sterne, mouette ou gréement : Olinowanie, Mewa, Terno, Zagiel en polonais.

Le mot « sterne » m’attire ; je vois une hirondelle de mer volant sous les étoiles et me ramène au pseudonyme qu’elle s’était choisi : Emmanuelle Sterling. Ai-je envie de donner au personnage de ma mère un nom de plume ? Ma mère s’appelait Isabelle Gorecki et pas Inès Kowalski ou Paloma Zagiel. Ma mère n’a jamais utilisé le pseudonyme d’Emmanuelle Sterling.

Codicille. Dans cet atelier, j’ai commencé à écrire sur mes parents et j’ai utilisé leurs vrais prénoms, les premiers qui se présentaient. J’attache de l’importance aux prénoms et noms des personnages mais je me sens incapable d’affubler mon père et ma mère de prénoms et de noms qui ne sont pas les leurs. J’ai pensé à Philip Roth dans son livre Le complot contre l’Amérique qui appellent ses parents Bess et Hermann Roth et son frère Sandy. C’étaient bien leur noms.

5. allume une cigarette


proposition de départ
1

Assise dans la pénombre de la cuisine, elle plante une cigarette entre ses lèvres minces. Elle la serre entre ses dents bien au centre de la bouche comme si elle mordillait un brin de paille. Elle l’allume en louchant un peu.

2

Il tire une cigarette du paquet qu’on lui tend, la tient entre le pouce et l’index et la fiche calmement au coin de sa bouche. Les autres doigts formant un auvent charnu et courbé au-dessus de la cigarette. Il penche un peu la tête sur le côté et l’allume d’un geste calme et ample.

3

Elle extrait un mégot à demi fumé du cendrier qui déborde sur la table basse et l’allume avec un mini briquet blanc sans quitter des yeux un seul instant l’écran bleuté de l’ordinateur.

4

Adossé au mur de la Citibank, chemise blanche et badge autour du cou, il piétine de froid, et tient sa cigarette verticalement dans sa paume en attendant Thomas de la compta qui aura, il l’espère, un briquet.

5

Il ramasse dans le caniveau deux ou trois petits bouts de clope noircis et puant, les allume l’un après l’autre avec un Zippo argenté pour en tirer l’ultime bouffée.

6

Accoudée au balcon, elle tire une cigarette du paquet avec les dents, relève la tête et regarde la nuit droit devant ; la cigarette est à peine retenue au bord des lèvres et penche dangereusement vers le vide. Elle craque une allumette et approche la flamme très lentement puis la jette d’une pichenette. La fumée est à peine visible sur le ciel gris violet.

7

Il tient la cigarette entre le majeur et l’index, très enfoncée entre les doigts. Sa main couvre un instant le bas de son visage comme s’il réfléchissait. Il allume sa clope avec un briquet Bic ordinaire et reprends la conversation. Les premiers mots partent en fumée.

8

Il penche la tête en avant, la cigarette plantée fermement dans la bouche, se penche sur l’allumette, relève très lentement la tête, inspire et laisse l’allumette se consumer jusqu’au bout, les yeux mi-clos. Il souffle la fumée par les narines.

9

Elle soutient la cigarette de ses doigts, tire le cou vers l’avant, quémande et baragouine : t’as pas du feu ?

10

Allongé, les yeux fixés au plafond, il attrape son paquet de clopes sur la table de chevet et en tire une cigarette qu’il plante bien à la verticale dans son bec. Le main tâtonne à nouveau et trouve le briquet planqué sous un livre de Raymond Carver. Il redresse un peu la tête pour allumer sa clope et repose la tête sur l’oreiller avec un soupir d’aise. La fumée est éclairée par le soleil qui filtre au travers des persiennes.

Codicille. D’abord se concentrer sur le geste ou plutôt la séquence : prendre une cigarette du paquet, l’allumer, souffler la première bouffée et puis ensuite, donner quelques éléments de contexte, en particulier le lieu. L’exercice est très intéressant car effectivement, qu’est-ce qu’on engage quand on écrit : il/elle allume une cigarette. Et dire que je ne fume plus !

4. nu invisible


proposition de départ
soft

Elle voulait venir au cimetière depuis longtemps mais tangue un peu devant la tombe. Ci-gît l’homme avec qui elle a partagé sa vie. Une fine bruine mouille ses cheveux gris. Elle se ramasse instinctivement sur elle-même et reste là un moment sous la pluie, vulnérable et fragile. Puis elle se tourne lentement. Son pied laisse une empreinte humide sur le sable des allées. Elle a ce regard hagard et dilaté des gens qui ont perdu quelqu’un et pensent être devenus invisibles. Elle dit d’une voix enrouée : il est bien mort.

tough

Tête nue sous le crachin, engoncée dans une parka trop grande pour elle, elle titube devant la pierre tombale fraîchement gravée. Le nom de l’époux, 1939-2010, le début, la fin. 40 ans de vie commune. Et rien d’autre. Elle soulève les épaules et rentre le cou, se recroqueville comme une petite chose fragile et reste plantée là quelques minutes puis commence à marcher parmi les tombes. Elle a le regard écarquillé de ceux qui retirant brusquement des lunettes fumées, se trouvent aveuglés par la lumière. Elle a les pupilles noires et dilatées de ceux qui ont perdu quelqu’un et pensent être devenus invisibles. Elle dit d’une voix enrouée : il est bien mort.

Codicille : J’ai commencé par le texte soft et pour le durcir, j’ai essayé deux choses : accélérer et regarder la scène de plus loin. Donc « dur » c’est rapide, vu de loin, un peu plus « méchant ». « Doux » c’est lent, plus proche, plus mélancolique. Je ne suis pas vraiment parvenue à faire la différence mais au fond, les deux tons me conviennent : bitter-sweet melody. En tête aussi, Joan Didion et L’année de la pensée magique.

3. le voyage à Rome


proposition de départ
version brève

Le train de nuit pour Rome via Turin partait de la gare de Lyon vers 21 heures. Mes parents m’avaient laissée au dépose-minute, un souterrain si pisseux et bruyant qu’on avait abrégé les adieux. J’arrivais sur le quai avec deux gros sacs et la boule au ventre, essayant crânement de jouer les habitués du Palatino. Je localisais ma couchette avec nonchalance, apprêtais mon lit et tandis que le train s’ébranlait, restais debout dans le couloir étroit du wagon couchette et regardais par la fenêtre, les murs de moellons qui bouchaient la vue jusqu’à Charenton le Point. Je quittais Paris pour aller étudier à Rome pendant 6 mois et le chant du départ ressemblait à cela : une longue tranchée de murs aveugles éclairés chichement. La voie de chemin de fer était creusée profondément dans le sol urbain, la banlieue au-dessus s’étirait sous les réverbères. En humant l’air à la fenêtre, je sentais la nuit gagner, plus pure, plus noire, plus froide. Le paysage allait s’éclaircir à Melun. Je me rendais au wagon restaurant et m’installait à une table. Dans le wagon désert, trois hommes attablés en costume froissés discutaient en italien d’une voix forte et enjouée.

version longue

Au début des années 1990, j’étais étudiante en Ecole de commerce et avait commencé à apprendre l’italien. La professeure était une linguiste napolitaine intraitable, Barbara la barbare. Elle nous faisait répéter les difficultés grammaticales de l’italien jusqu’à l’étourdissement. Equipée d’une grammaire en béton et d’un vocabulaire inconsistant, j’avais postulé pour un échange Erasmus de 6 mois dans une université de Sciences Politiques à Rome. En 1992, la plupart des étudiants demandaient en premier choix à partir aux USA, au Japon ou en Allemagne. L’Italie n’était pas un pays attractif, et Rome moins encore que Milan. J’ai été acceptée. L’Italie, et plus précisément la Toscane était le pays que ma famille avait élu depuis les années 70 comme paradis perdu. La Toscane n’était pas encore cette destination de rêves où des touristes trouvent prodigieusement sophistiqué s’empiffrer de pâtes au truffe arrosés de Valpolichella devant une colline piquée de cyprès. Le cool de la Toscane s’est imposé en 1986 avec le film Chambre avec vue. Nous passions nos étés dans une ferme sans eau courante, à l’ombre d’un immense chêne liège à quelques kilomètres d’un village médiéval hérissé de tours. Mon père taillait des bouts l’albâtre onctueux, peinait et faisait la cuisine. Ma mère touchait sa guitare dans la grande chambre à tomettes. Ils nous emmenaient mon frère et moi visiter les villes et les musées, manger des glaces et des pizzas et le reste du temps nous fichaient une paix royale. Ils jouaient au tennis. En Italie, nous étions contents d’eux car ils ne se chamaillaient pas. L’Italie était le pays de l’harmonie retrouvée. En ce début du mois Novembre 1992, il pleuvait à Paris et le Palatino partait de la gare de Lyon vers 21 heures. Mes parents m’avaient laissée au dépose-minute, un souterrain si pisseux et bruyant qu’on avait abrégé les adieux. J’arrivais sur le quai avec deux gros sacs et la boule au ventre, essayant crânement de jouer les habitués du Palatino. Je localisais ma couchette avec nonchalance, apprêtais mon lit et tandis que le train s’ébranlait, restais debout dans le couloir étroit du wagon couchette et regardais par la fenêtre, les murs de moellons qui bouchaient la vue jusqu’à Charenton le Point. Je quittais Paris pour aller étudier à Rome pendant 6 mois et le chant du départ ressemblait à cela : une longue tranchée de murs aveugles éclairés chichement. La voie de chemin de fer était creusée profondément dans le sol urbain, la banlieue au-dessus s’étirait sous les réverbères. Je remontais le couloir en direction du wagon restaurant et ouvrait d’un coup sec la porte du compartiment. Je restais quelques secondes en équilibre instable sur les plaques d’acier mouvantes et graisseuses de l’entre-deux compartiment. Un air frais souffla. Les bruits de roulement et de crissement devenaient plus nets et la nuit gagnait : on allait quitter la ville. Dehors le paysage semblait s’éclaircir. On devait être aux environs de Melun. Le wagon suivant comportait des compartiments de places assises. Sous la lumière orangée du train de nuit, chaque compartiment formait un petit tableau vivant. Un homme avachi de 40 ans, cheveux ondulés, veste en cuir, une femme blonde feuilletant un magazine, jupe de laine bleu électrique, pull angora à col boule angora ; deux hommes les jambes étendues se croisaient sur volumineux un sac de marin, anorak et jeans, j’enregistrais ces vignettes sans trop y faire attention et passant devant le troisième compartiment, je sentis passer dans l’angle mort de mon œil, l’image floue et fugace d’un homme au costume fripé qui riait.

Codicille : Pris du plaisir. Aie noté les différences.

Le bref est plus intentionnel, séquencé, courant vers sa fin. Maîtriser cette trajectoire est compliquée car la marche des événements nous échappe toujours un peu.

Le long ne sait pas très bien où il va. ne sait même pas vraiment ce qu’il veut, ce qu’il cherche. Bifurque tout le temps avec une terrible envie de tout développer puis se ravise ; est ce qu’on ne serait pas en train de se perdre ? Est ce qu’on ne serait pas en train de grossir le texte de choses inutiles à couper sans pitié ? Déplier tous ces épaisseurs met le jugement à rude épreuve mais c’est très agréable.

2. troubles de mémoire


proposition de départ

Belle femmes aux chevaux courts, le visage marqué, la voix grave, les yeux clairs, elle ne se départ jamais d’un mélange de hauteur et de dignité. Elle est diserte et soucieuse de s’expliquer. A l’entendre sa propension alcoolique a commencé tardivement, à cause de son mari, fils d’agriculteur dans les Alpes, qui avait l’habitude de boire midi et soir. Elle dit aussi qu’elle est une révoltée permanente, qu’elle s’est dressée contre l’autocratisme de son père dès l’âge de 12 ans. Elle ajoute qu’elle a eu une adolescence de dissimulation. Son mari, un homme paisible et sacrificiel, travaillait beaucoup et elle dit s’être beaucoup ennuyée après le départ de ses deux enfants. L’un tient une boite informatique, l’autre est styliste en Chine. Elle dévoile par éclipses des troubles de mémoire qu’elle tente de compenser. Elle refuse le diktat de ses enfants qui veulent l’envoyer en maison de retraite à La Rochelle. Elle veut aller sur la tombe de son mari près de Grenoble, puis vivre chez sa sœur à Aix et enfin apprendre le chinois pour rejoindre sa fille en Chine. Son fort tempérament associé à des velléités révolutionnaires la conduit à négliger sa santé et délaisser ses affaires. Elle en convient du bout des lèvres.

Codicille : Le tiers objectif, ici, presque une caricature : un médecin ou un juriste. Le ton, celui du certificat circonstancié

1. train de nuit


proposition de départ

Pendant des années, au mois de février, nous prenions le train de nuit en famille pour aller au ski. A l’époque, mon frère allait sur ses huit ans et moi dix. Aller au ski signifiait passer une semaine dans la maison natale de mon père située à trente kilomètres d’une modeste station de ski des Préalpes françaises. Aller au ski voulait dire partir au petit matin sur une route sinueuse crissant de givre pour arriver à l’heure au cours du moniteur de ski. Aller au ski voulait dire manger des barquettes de frites et des parts de tarte aux myrtilles hors de prix dans un restaurant d’altitude fumant comme une étuve. Aller au ski voulait dire, porter les skis dégouttant de neige fondue à la cave et déposer son attirail de skieur, anorak, gant, grosses chaussettes, glacé et détrempé sur les radiateurs en fonte. Aller au ski avait une odeur de neige, de linge cuit, de gasoil et de nicotine. Aller au ski signifiait d’abord prendre le train de nuit pour Grenoble et pouvoir tout en haut sur les banquettes. Pour mon frère et moi, se glisser dans un sac à viande élimé de la SNCF puis s’endormir sommairement couverts par une couverture à carreaux rouge et vert, bercés par le roulis du train était une aventure électrisante. Pour se rendre à la Gare de Lyon, on prenait le métro à la station Marcel Sembat, changement Franklin Roosevelt, direction Château de Vincennes. Dans le métro, nos parents semblaient aussi accablés que nous étions volubiles et joyeux. Sur le visage d’Isabelle se levait une inquiétude inexplicable qui empourprait ses joues et laquait ses yeux d’un reflet fiévreux. Elle se tenait debout, un gros sac à ses pieds et fixait l’autocollant de la ligne 9 pour ne rater le changement tandis que Bernard, assis sur un strapontin, une valise coincée entre les jambes, lisait Le Monde plié en quatre, levant la tête par intermittence pour balayer d’un regard tranquille le nom de la prochaine station, le wagon éclairé où somnolait quelques passagers la tête appuyée contre les vitres. Son dernier regard allait à sa femme puis il replongeait dans son journal.

Pour commencer, quelques pillages.
- J. Franzen dans Les corrections, j’ai volé le temps froid et le tableau d’une angoisse sourde dans la maison des parents.
- M. Ndiaye dans Rosie Carpe, j’ai volé l’arrivée du train et l’inquiétude de ne pas être attendu que j’ai transformées ici en départ en train et l’inquiétude de le rater.
- J. Didion dans Le bleu de la nuit : j’ai volé la montée des souvenirs par l‘énumération.
- H. Lee dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, j’ai piqué le « nous » des enfants.

Pour commencer aussi, un aveu.

A dire vrai, je n’aime pas trop la forme romanesque. Je préfère en général les récits, les journaux, les correspondances, le théâtre, la poésie, les essais, les textes sans genre. J’aime lire des romans bien sûr et particulièrement les romans venus de grands pays non européens (les Amériques, la Russie, l’Afrique, l’Asie) mais je me sens bien incapable au travers de cette forme ample (c’est comme cela que je l’imagine) à saisir quelque chose du réel.



page proposée par Geneviève Flaven
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1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 12 octobre 2020.
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