le roman d’Anne Dejardin
Rêve... la plus grande partie de son temps, vit lentement, la tête ailleurs, lit, brode et c’est souvent les mots des autres, hume, renifle, sent, ressent et simultanément écrit en pensées ou sur papier.

Abouti(s)... formation Aleph Lyon, atelier d’écriture chez elle ou ailleurs depuis plus de 10 ans, 3 livres papiers dont 2 numériques.

Pour preuve... des extraits à lire ou plus... http://annetadame.over-blog.com/ ou sur sa page Facebook.

20.


La gargouille les a vus défiler, tous ces personnages, sans pouvoir les suivre depuis son corps prisonnier et couché dans un équilibre précaire et est-ce de cette position incertaine, qui ne tient qu’à un fil, qu’elle tient sa capacité à s’immiscer si parfaitement au centre de leur esprit, jusqu’à savoir avant eux comment ils vont bouger, agir ou même ce qu’ils vont dire ? Le nez au vent à humer d’où il vient et avec lui sentir par leurs narines à eux, qui pourrait l’imaginer ? Comme sa peau écaillée et froide à ressentir dans leur chair leurs pires désirs avant leur épiderme, qui voudrait le croire ? Et les oreilles si proches des cloches tout là-haut et si pleines d’un bourdonnement incessant maintenant que rien d’autre ne devrait pouvoir encore s’y infiltrer, n’est-ce pas invraisemblable et pourtant les mots de Raphaël à Nathalie comme les frissons de leur peau, les crevasses que Renaud imagine que les larmes ont dessinées à même la chair de ses joues, celles qu’il n’a jamais versées depuis le départ d’Agathe, elle, la gargouille autant que moi les voit, les entend, les sent. Nous en sommes capables. Je sais que pour tout humain qui se respecte, c’est inenvisageable. Pourtant je vous l’affirme, depuis le ventre que les vers ont rongés, je peux réellement ressentir depuis le vide qu’ils ont laissé là et tout autour de mes os, et c’est tout ce qui reste de moi, et même si maintenant que j’ai retrouvé la position couchée, quelque chose a changé, s’est comme décoincé. Ces quelques os jetés en vrac au cimetière hors le dur d’un caveau, d’eux s’enfonçant toujours plus profond, l’eau qu’il a fallu suer pour en arriver là, et cet abandon auquel il a bien fallu me résoudre dans la bonne odeur de l’humus à cette période de l’année depuis qu’elle a retrouvé mon corps d’homme mort, ficelé et debout, pour lui donner sépulture, et qu’importe que Nathalie finisse avec Renaud et je voudrais juste désormais me reposer, m’endormir... je sens que...

Et quelle différence entre elle et moi qui connaissons tout d’eux là-bas qui défilent, elle, la gargouille, moi, le mort, dont on connait à présent le prénom, Jean, et inverser les syllabes, on entend Ange, et c’est Jeanne qui m’avait dit cela, avant qu’elle me croie parti de mon plein gré. Quelle différence entre la gargouille et moi, à part notre position surtout maintenant que nos corps allongés tout pareil, elle, la gargouille, avec sa peau de pierre aux écailles repoussantes à la gueule monstrueuse qui sourit comme on profère une malédiction, et moi sans chair chaude pour envelopper les os ? Tant que mon corps sur pieds décharnés aux métatarses disjoints qui n’auraient plus pu à eux seul retenir quoi que ce soit, j’avais ce don d’influencer les vivants. Modestement, je l’avoue, je parvenais à leur souffler des pensées ou des rêves, parce que quelque chose me tenait lieu d’envie, de force, comme un dedans qui existerait encore, aurait perduré par-delà la mort. Réclamer, demander justice à défaut de réparation, voilà ce qui m’avait occupé toutes ces années, depuis que j’avais été assassiné et que ce crime était resté impuni, mais maintenant que mon corps a été allongé, comme la gargouille, quelque chose s’est brouillé de ma perception, une garde qu’on baisse, est-ce que cela lui avait fait pareil à la gargouille une fois qu’elle avait été cimentée, les pieds ou la queue, allez savoir ce qui avait germé dans la tête de l’artiste devant son bloc de pierre, avec ses instruments à le cogner sans relâche depuis ses mains pour qu’elle soit conforme à son rêve d’elle, et frapper depuis ses phalanges malmenées aux articulations enflammées de tels chocs de trop d’engelures sur la peau qui ne protège plus à force, une envie de les laisser en plan avec leurs histoires qui ne s’achèveront pas, parce que Renaud et Nathalie, était-ce vraiment une bonne idée, même s’ils s’étaient rencontrés, si Renaud était allé jusqu’à lui offrir ce petit tableau sans valeur d’un auteur inconnu et mort sans doute lui aussi, comme elle avait eu les larmes aux yeux, Nathalie, la surprise de recevoir un cadeau et pas n’importe lequel, celui qui lui rappelait les tableaux de sa grand-mère, ceux qu’elle avait peint durant les quatre années où elle n’attendait pas d’enfant, malgré les tentatives maladroites d’un mari empoté, si respectueux, mais pas assez pour ne pas l’épouser, et la laisser attendre encore celui qui était parti et pour lequel son corps avait tant brûlé et brûlerait encore s’il n’était pas mort à présent, les os à s’enfoncer dans la terre de plus en plus profond et ce serait l’heure de leurs épousailles, absorbés par la terre, unis dans le tout qu’ils allaient formé avec elle, le sol de la planète, il était passé de l’autre côté désormais, fini l’intérêt qu’il avait eu pour eux tous, et pour Nathalie en particulier, à vouloir qu’elle le trouve et allonge sa dépouille en terre, à la vouloir heureuse aussi, mais peut-être n’était-elle pas faite pour ça, le bonheur, ce truc un peu vulgaire, à la portée du premier imbécile venu, alors que mener une vie d’artiste en proie aux affres de la création, voilà qui avait plus de gueule, et pour cela il faudrait bien que Nathalie écrive autre chose que ces fictions convenues, semblables les unes aux autres et aux milliers d’autres qu’on trouvait sur Print on demand , maintenant que pour écrire et vendre des livres, on pouvait se passer d’éditeur, qu’elle retourne à ses premières amours, Nathalie, non pas à Raphaël, mais à la peinture, là où elle mettait ses tripes, parce que c’est bien connu, ce qui ne vient pas du ventre en art n’est que poussière, je sais de quoi je parle, moi qui n’en ai plus, où qu’elle s’attèle à l’histoire de ses origines, retourne au ventre premier, avec ou sans Renaud, plutôt avec car ne sont-ils pas fait pour se comprendre ces deux-là, chacun serait la rose de l’autre et d’être à deux ils auraient moins peur, ce besoin d’apprivoiser comme l’éprouvait la dame passée sous la gargouille pour aller marcher sur la plage avec cette galga au passé de martyr qui court droit devant et revient comme un balancier, qui rythme l’élan et le retour, et chacun apprivoisant l’autre, Nathalie et Renaud, pourquoi pas. Et on a fait le tour, une boucle qui se referme sur elle-même et le néant va m’engloutir, sans odeur désormais, le pourrissement est passé depuis longtemps et même si alors je n’avais plus de nez, le premier a s’être fait la malle, il m’était d’un réconfort certain, la sensation vivante qu’il restait encore quelque chose de moi. Et maintenant c’est fini.

 

19.


Lundi 7 novembre 1919

Je préfère laisser mon journal au pensionnat. Les sœurs ont beau être sévères et fouineuses, je crains moins leurs remontrances et leurs punitions que les réactions de mon père. La peur d’être surprise m’oblige à écrire vite et à réduire la longueur de mon texte au nécessaire. Mon écriture est hideuse, mais il me faut profiter des heures d’étude pour glisser mon journal dans un autre de mes cahiers où je fais semblant d’écrire pour faire mes devoirs. Mais j’écris surtout mes réponses aux lettres de Jean. Il me reste peu de temps ensuite pour écrire mon journal. Je suis sur le qui-vive et éviter taches et ratures requiert toute ma vigilance. Pour l’écriture du journal, je peux me relâcher. Son contenu est sommaire d’habitude et se résume à j’ai vu Jean ou à je n’ai pas vu Jean, suivi dans le meilleur des cas, par je suis contente ou je suis triste. Mais ce lundi c’est différent. Parce que je n’ai pas de lettre à écrire.

Week-end triste. La pluie m’a empêchée de multiplier mes sorties dans le jardin de devant. Me poster contre le mur comme je le faisais durant les vacances scolaires à l’ombre du cytise sous prétexte d’admirer sa floraison luxuriante ou juste de me réchauffer au soleil n’est plus possible. Toutes ses grappes sont tombées, ont séché. Elles pourrissent maintenant par terre avec toutes ces averses. J’ignore si Jean est passé. Peut-être l’ai-je raté ? Et avec cette pluie, impossible pour lui de balancer une lettre par-dessus le mur comme il peut le faire en été. Ce fut un week-end éprouvant. A rester fébrile tout le temps que je l’espère et au fur et à mesure que le temps restant diminue et que s’achemine l’idée que je l’ai raté, que je ne le verrai pas ce week-end, une humeur maussade m’envahit. Tout s’assombrit. Sur mon visage qui dément ce que je réponds à ma mère pour calmer son inquiétude, que tout va bien, que c’est juste un peu de déprime de devoir les quitter, peut-être aussi un peu d’ennui. Le dimanche en fin d’après-midi est particulièrement déprimant. Le retour au pensionnat semble être une échéance redoutable, mon œil revient mille fois à la pendule, l’heure du départ approche, ma mère s’agite, me recommande de rassembler mes affaires d’école, les vêtements, c’est toujours elle qui s’en charge. Pourtant dès que je suis renfermée à nouveau rue Hors Château, je retrouve instantanément ma joie de vivre, mon humeur a changé du tout au tout. Je peux parler de lui, de notre dernière rencontre. Je peux enfin parler de lui, Jean, et c’est grande consolation. Dire son prénom à voix haute. Jean. Odile m’écoute inlassablement, même quand je ne l’ai pas vu et que je me répète.

25 juin

Continuer ici le journal, ici ou ailleurs. Je l’ai retrouvé ce matin tout en dessous d’une pile de linge. Plus aucun souvenir de l’y avoir glissé. Je l’ouvre et à me relire, j’ai l’impression bizarre de faire œuvre d’indiscrétion comme lire le journal d’une étrangère. Tant d’années se sont écoulées depuis les lettres de Jean que je n’ai jamais relues ou plutôt que je n’ai pas relues depuis longtemps. L’endroit où je les cache est resté le même. Personne ne risque de tomber dessus. Sous la colère, je crois que le chagrin couve encore. Alors je préfère les laisser là où elles sont. Devant Odile je feins l’indifférence, lorsqu’il lui arrive de me questionner. Elle le fait de moins en moins maintenant. Nous nous retrouvons une fois par mois en ville, dans la meilleure pâtisserie de Liège, Odile y tient, entend rester fidèle à un certain art de vie, une vie de privilégiée depuis le pensionnat, elle ne changerait nos habitudes pour rien au monde. Le même tram pour la rejoindre depuis toutes ces années à la même heure 16h et toujours le jeudi. Et pourtant la guerre est venue saccager toutes mes croyances et avant elle c’est Jean qui s’en est chargé. J’ai épousé Leon, lui ou un autre, puisque ce ne serait pas Jean. On peut dire que nous avons fait un mariage heureux. Je n’ai pas eu à me plaindre. Mon père cachait mal sa joie de voir les deux familles unies et l’entreprise qui ne risquait plus de lui échapper. Quatre ans sans enfants, à peindre toutes les variétés de fleurs qui s’épanouissaient au jardin, selon les saisons, en bouquet dans tous les vases dont on disposait. Je passais aux paysages de campagne, rivière bordant un parc, le reflet d’un bosquet dans l’eau, une technique que je maîtrisais, apprise au pensionnat, et sur la berge une petite ruine en briques avec une fenêtre à meneaux. Jusqu’à ce que revienne le printemps et les premières fleurs. La première est née quand on ne l’attendait plus. On espérait un garçon, moi davantage que Léon, plus vite il naîtrait, plus vite il me laisserait tranquille. Même s’il n’a jamais été bien insistant. Mais j’avais hâte de lui donner un héritier mâle, pour pouvoir retourner à mes lectures et à mes pinceaux. A mes rêveries aussi. Je pensais que c’est ce qui arriverait, s’il nous naissait un garçon, mais d’avoir eu une fille lui fit redoubler d’ardeur et moins d’un an plus tard j’accouchais d’une seconde fille. Je pris prétexte de ces deux grossesses rapprochées pour demander un répit. Puis le premier garçon naquit trois ans après et un autre encore. J’étais surprise de cette ardeur qui ne le quittait plus et se manifestait sur le tard. Les quatre premières années de mariage ne m’avaient pas laissée soupçonner de tels besoins. Mais avec quatre enfants, j’avais toujours à faire après que Léon s’était couché, et ce n’était pas lui mentir, sans compter la messe du matin chaque jour à 6 heures qui m’obligeait à me lever aux aurores. C’était comme si les années de douceur entre filles du pensionnat ne m’avaient mise en appétit que pour le premier amour. Pour Jean j’ai le souvenir que tout mon corps me brûlait dès que je pensais à lui, c’est-à-dire à peu près tout le temps. Son départ avait éteint le feu définitivement. Le corps d’Odile glissé contre le mien dans la fraîcheur du dortoir donnait au mien des frissons délicieux que j’imaginais un jour éprouver dans les bras de Jean. Je lui répétais à l’oreille les mots délicieux et fort inusités qu’il employait dans les fins de ses lettres. Et avant celui d’Odile qui jouait à être moi, tandis que j’étais Jean, il y avait eu en imagination le corps de Marie-Josèphe, auquel je prêtais existence par le mouvement de mes mains que j’imaginais posées sur la superposition des étoffes, plaquées contre ses formes pour en définir les contours tout en courbes harmonieuses et délicieuses, ça va sans dire, et comme mon cœur tapait fort dans ma poitrine que parfois je craignais que la surveillante ne l’entende lorsqu’elle passait entre nos lits, puis de mes mains sur sa peau je rêvais que je le libérais du carcan où ses vœux l’avaient annihilé. Le départ de Jean a glacé quelque chose au-dedans qui ne s’est plus jamais échauffé. Au point de douter aujourd’hui encore d’avoir pu éprouver de tels transports amoureux. Alors Léon ou un autre. Autant Léon, puisque ça faisait plaisir à mon père. Je ne suis pas du genre à avoir des regrets, enfin je n’en ai pas eu tant que maman a vécu. Ensuite avec chacun des miens à avoir besoin de moi, de ma volonté, de mon sens pratique, quand Léon en était totalement dépourvu, de mon accueil, je n’ai pas eu à me plaindre, il faut du temps pour se plaindre, pour regretter, je n’en avais pas, toute une maison à faire tourner, puis il y a eu la guerre, l’exode, les bombardements et installer tout le monde à la cave, puis l’officier allemand qui logeait chez nous, on n’a pas eu le choix, la dépression de l’aînée qu’on a mise sur le compte de la guerre, le traumatisme qu’elle aurait subi, pourquoi elle seule sur les quatre, allez savoir, et le fils aîné qui depuis sa méningite ne faisait plus rien à l’école, lui trouver un métier, ça n’a pas été simple, alors de quelques heures par semaine au début comme professeur de religion à l’école communale, j’y allais à vélo, avec Pat, qui me suivait, comme le général Paterson, il me suivait partout, je l’adorais, même à l’église, et comme j’arrivais en retard, à cause de tout ce que je devais régler à la maison, et depuis sa chair le curé s’interrompait et fronçait les sourcils, mais Pat se glissait sous le banc, ce n’était déjà plus des prie-Dieu avec chacun le sien, enfin pour ceux qui pouvaient se le permettre, je faisais signe au curé qu’il pouvait continuer, de ces quelques heures à donner religion, j’ai dû reprendre à temps plein une classe de grands comme institutrice, tant d’années après avoir quitté les Filles de la Croix, mais j’aimais cela enseigner, mes enfants avaient grandi, et on m’en donnait d’autres à guider, tirer de chacun le meilleur, le pousser le plus loin qu’il en avait les capacités, on peut dire que j’étais faite pour ça. Pourquoi est-ce que j’écris tout cela ? Je ne suis pas du genre à m’épancher, un journal, je n’ai jamais pu m’y tenir, ou on y écrit des fadaises ou on y cache des choses trop intimes, qui ferait trop de mal à ceux qui le trouveraient, qui on ne sait pas, quand on l’ignore aussi. Tant d’incertitudes, ce n’est pas pour moi. La prochaine fois que je l’ouvre, ce sera pour le détruire, brûler par le feu ces aveux honteux. Il y a quelque chose de veule à se raconter par écrit. Ce n’est pas ainsi que les sœurs m’ont éduquée. Mais la vie nous change, on n’y peut pas grand-chose, on lutte, on résiste et finalement on capitule. Repousser ce moment le plus longtemps possible, tenir jusqu’à la mort, ce serait l’idéal. Si on me le demandait, je dirais que j’ai eu une vie heureuse. Une grande satisfaction.

 

16. Au lieu de


proposition de départ

Au lieu de notes de traducteur pour ce roman d’Anne Dejardin qui n’existe pas, à la place de petits poèmes comme les codicilles que nous avons écrits, j’avais eu ce besoin d’un texte compact un de ces pavés un de ces fameux blocs qu’il nous demande toujours d’écrire et contre lesquels on bute on réclame de l’espace on veut aller à la ligne plus souvent pour reposer le lecteur pour se reposer nous qui écrivons pour reprendre son souffle comme après un point mais avec une pause plus longue que après le point et on pourrait inspirer et expirer et inspirer et expirer encore plusieurs fois avant de reprendre parce qu’on serait allé à la ligne et là comme mue par un esprit de contradiction je voudrais un texte continu où les personnages apparaîtraient et disparaîtraient et comme au théâtre lui il entre il dit sa réplique et il sort et on ne sait jamais quand il va revenir rentrer à nouveau je voudrais un texte avec des personnages qui entrent et qui sortent et on ne sait jamais quand on va les revoir et on ne sait pas ce qu’il va leur arriver si on connaîtra la fin de leur histoire et même s’il y a une fin et Agathe ne reviendrait que dans les pensées de Renaud Agathe qui est sortie d’une sortie fracassante et ça a donné un texte long Agathe qui sortait et s’engouffrait dans le taxi Agathe qui descendait avec ses valises et son corps pressé contre celui de Renaud dans l’exiguïté de la cage métallique de l’immeuble parisien ancien où il vivait en plein cœur de Paris et le malaise né de cette proximité forcée qui n’est plus de mise puisqu’Agathe quitte Renaud et on ne sait ce que Agathe est devenue ou alors sommairement et alors Agathe ne revient plus à part dans les pensées de Renaud quand il enlève sa montre la montre chère le dernier cadeau qu’elle lui avait fait et pareil pour le roman Trouer l’oubli avec les notes de bas de page tellement intéressante cette disposition que Blanche elle-même était réapparue avait réclamé présence que j’avais eu besoin d’aller la rechercher de là où elle était Blanche Blanche avec sa mère Blanche qui renonce à Pietro ou quelque chose comme ça et il aurait fallu réécrire le texte complètement parce que mon écriture a changé et que pour parler de Blanche je n’utiliserais pas les mêmes phrases aujourd’hui le même rythme je voudrais quelque chose de plus hard de plus saccadé dans la continuité je voudrais écrire comme j’écris maintenant pour servir Blanche au mieux et que ça pourrait être le dernier texte de bas de page du roman Trouer l’oubli et que dans celui-ci le roman d’Anne Dejardin à la place de notes de traducteur il y aurait ce défilé comme commence le livre par le défilé des personnages qui sont des artistes dont on consulte les postes ou les profils depuis le téléphone portable avec le doigt qui chasse les visages les uns après les autres et les projets artistiques les uns après les autres et Marlène et Nathalie et Marion et la gargouille en narrateur omniscient qui voit défiler sous sa gueule béante qu’elle tend tant qu’elle peut au-dessus de l’abîme le sommet de ces crânes chacun courant dans sa direction de vie elle ne devrait pas savoir ce que chacun va devenir ce que chacun a vécu mais comme elle est omnisciente la gargouille elle sait depuis son corps étiré tant qu’elle peut tout de la suite de l’avant de l’après et le livre serait pareil défilé de personnes et alors on se demande bien ce que vient faire le mort dans tout ça celui qui voudrait tant être couché pour reposer son corps ou qui s’imagine seulement que ça lui ferait du repos dans son corps mort d’être allongé à même le sol ou dans la terre mais allongé il y tient il semble y tenir et le personnage de la grand-mère et qui elle a épousé et de qui elle était amoureuse ce serait le fil conducteur une énigme non résolue bien connue de ce mort debout et aussi de comment il en est arrivé là et voilà qu’il réclame la parole demande voix voudrait lui le mort debout comme la gargouille couchée sur le ventre être le narrateur omniscient et pas vraiment sympathique comme le suggère Nathalie qui perçoit souvent au-delà des apparences qui lit entre les lignes qui connaît le roman qui n’existe pas et ça ne fait pas du tout un poème ce que je suis en train d’écrire ça ne tiendra pas sur plusieurs post-it avec le personnage de Madeleine qu’on a exfiltré du texte Madeleine exfiltrée de chaque texte qui a été écrit pour la replacer là d’où elle n’aurait pas dû sortir c’est-à-dire dans le roman Earth qui est le projet actuel avec lui en lui une idée précise de ce qu’on veut montrer et cette revendication de l’écriture qui earth le sujet choisi earth justement et bien sûr que ça earth et pourquoi ce besoin l’accepter et le revendiquer Earth et Blanche revenue comme si Blanche remplaçait Madeleine et d’ailleurs n’ont-elles pas toujours même problématique les héroïnes de mes livres des corps de femmes qui marchent qu’on regarde marcher des corps sous tutelle et ça se voit si on regarde bien et pour ceux qui ne le voient pas l’écrire il faudrait. Et ne pas oublier Ninnie à la suite de Blanche. Et toujours un n ou deux à Ninnie, on ne sait pas ! Il faudrait demander à Nathalie.

 

15. sans empathie


proposition de départ

Décrire sans empathie, choisir qui parmi tous mes personnages permettrait d’écrire ainsi, depuis lui et pas d’empathie. Mais pour aucun d’eux ce ne sera possible, même Agathe, la décrire ainsi, pourtant toute sans cœur et inconséquente qu’elle est, ce ne sera pas envisageable, depuis son beau prénom et son corps amoureux impatient vibrant et tendu vers les retrouvailles anticipées avec l’amant dont elle a tu le nom à Renaud ce ne se peut pas et Renaud si solitaire et perdu à force d’écrire la vie des autres qu’avancer dans la sienne ce ne semble plus possible, comme s’il avait perdu le mode d’emploi ou alors seulement comme machine avec des engrenages bloqués de n’avoir pas été mis en mouvement régulièrement et de rajouter de l’huile régulièrement on aurait oublié, et alors il ne se meut plus dans la même vie où bouge son corps en mouvement comme machine abandonnée, mise au rebut dans un cimetière ou une casse, oui c’est un peu cela Renaud, une machine trop tôt mise à la casse d’avoir trop peu tourné, il faudrait que son parcours télescope celui d’une autre qui ferait travail double, bougerait plus qu’il n’est nécessaire pour une toute seule, remettrait en mouvement quelque chose chez Renaud, un cul adorable par exemple il faudrait, selon son expression favorite, mais au lieu de l’écrire il se contenterait de la penser très fort cul adorable et se la répéterait pareil cul adorable à chaque fois que son œil se poserait dessus, un cul qui devrait donc passer et repasser, adorable obligatoirement, qui arrêterait quelque chose qui tourne en boucle en sourdine dans l’idée comme obsession que s’il devient célèbre elle viendra avec son livre à la main pour qu’il le lui dédicace, Agathe. Nathalie étouffante de trop d’empathie et qui refuse d’aller explorer du côté de l’autobiographie, du côté de sa grand-mère, Jeanne, qui peignait. Jeanne qui racontait des histoires, mais ne parlait pas de lui, son mari mort trop tôt et peut-être s’était-il pendu dans le grand garage à côté de la maison qui servait d’atelier à lui le grand-père violent qui pourrait être décrit sans la moindre empathie, lui, violent disait sa petite-fille, la mère de Nathalie, qui ne s’étendait pas, se contentant de raconter comme anecdote amusante de l’enfance le sabot qu’elle avait reçu comme erreur dans le lancer, pas à elle destiné, qui était toujours sage, mais aux garçons bien sûr, ses deux frères, et que pour se faire pardonner il lui avait donné belle pièce, et comme pour contrebalancer ce qui venait d’être dévoilé du comportement de l’homme aussitôt conter à la suite le repas et sa main de serre empoignant le bras fin de sa fille, Jeanne, devenue mère à plusieurs reprises et comme le fils aîné avait dû se lever de table pour dire haut et fort comme bravache et montrer à tous présents et assis qu’il était devenu chef assez fort pour s’opposer au patriarche, quand le père mort ou parti ou dépressif, et un jour depuis son lit depuis pourtant un corps paralysé comment il faisait pour continuer à mener la maisonnée de la pointe de sa canne frappée sur le plancher de sa chambre faire encore régner la terreur dans la cuisine en dessous où chacun dans l’effroi immédiat s’activerait pour savoir quoi faire, quoi lui porter, trouver ce qu’il fallait pour le calmer. Barbe longue et blanche et une force de la nature quand sa femme menue, fragile blonde aux yeux bleus, et malgré elle à travers Jeanne une descendance de peaux basanées aux yeux foncés, comme si elle avait compté pour du beurre dans la génétique, mais lui dans l’atelier son corps de molosse penché en deux à raboter, à porter des planches pour en faire des armoires, des portes, des châssis, remporter des marchés de plus en plus gros pour construire ou rebâtir et un jour associé à qui il fallait et devenir leader d’un matériau nécessaire pour reconstruire la France de l’après-guerre dans une région où la proximité d’un fort avait attiré les bombes et tant de maisons étaient à reconstruire dans le village, mais aussi à la ville avec tous ces ponts qu’on avait fait sauter pour empêcher l’ennemi d’avancer. Et le mari de sa fille, Jeanne, quatre ans sans lui faire d’enfants, à se demander ce qu’elle lui avait trouvé, se disait le vieux, à part peut-être justement qu’elle ne l’avait pas choisi, et peut-être que pour cela aussi qu’à Nathalie elle n’en parlait pas, comme de quelqu’un de passage qui ne laisse pas de trace, à part quatre enfants, puisqu’elle était amoureuse d’un autre aimé longtemps dans le secret, parce qu’il avait promis celui-là comme ses frères à sa mère de ne jamais se marier par un pacte sordide et tous à sept à le respecter longtemps et certains plus que d’autres et les filles mariées à la fin, mais aucune à oser pousser la désobéissance jusqu’à la maternité, mais lui son amour pour Jeanne trop fort et à la fin il avait décidé de rompre le pacte. Il avait écrit à Jeanne qu’il allait demander en mariage cette fille avec sa longue natte couleur jais plutôt grande pour une fille puisque de même taille que lui, mais ça il ne l’avait su que plus tard parce que longtemps à la voir depuis le jardin en hauteur par rapport à la rue où il passait et subrepticement lever les yeux vers elle accoudée au mur de briques, avec ses yeux enfoncés derrière sourcils épais comme assombrissant encore le regard désabusé qu’il jetait sur la vie et elle toujours souriante comme si ses yeux à elle filtrant le monde pour ne garder des gens et des paysages que le beau, le dénichant même là où il n’était pas, tandis que lui méfiant envers tous avançait vers le tram qui l’emmènerait à l’usine dans le fond de la vallée. Et un jour il avait disparu. Les gens avaient dit qu’il était de ceux qui partent un jour loin pour ne jamais revenir. Une histoire de fille là-dessous, c’est ce qui s’était dit, on aurait retrouvé des lettres. Elles n’étaient pas signées. Personne n’avait cherché plus loin et Jeanne avait fini par épouser le mari que son père lui avait choisi.

Codicille : J’ai écrit sans idée préconçue, mais avec toujours la préoccupation de donner identité à ce mort qui a parlé précédemment. Voici ce que j’ai cru comprendre : la grand-mère de Nathalie a eu un amoureux que son père ne voulait pas pour elle et qu’il a tué dans un accès de colère, quand il a découvert qu’il voyait sa fille alors qu’il la destinait à un autre, le fils de son associé. Enfin je crois...

14. Si longtemps que parfois


proposition de départ

Je parle, mais personne ne m’entend et ça dure depuis des années, depuis si longtemps que parfois je ne sais plus à quelle époque on est. Je parle tout seul comme si j’étais atteint de sénilité. Sûr que je ne suis plus de première jeunesse, mais quand même. Quelle injustice ! Ne revenons pas là-dessus, j’ai passé assez de temps à ressasser. Ce qui me pèse le plus c’est la station debout. Il me semble toujours que si j’étais allongé, quelque chose s’apaiserait, j’allais écrire dans mon corps, un vieux réflexe dont je ne me défais pas, parler de mon corps comme s’il était vivant, comme s’il ressentait encore quelque chose. Mon esprit occupe désormais toute la place et c’est d’un fatigant. Il me laisse peu de répit et le temps semble si long. Si les vivants pouvaient m’entendre, j’en aurais des choses à leur apprendre. Mais ils s’agitent, ils perdent ce temps de vie si précieux et pleurnichent sur leur lit de mort, c’est déjà la fin, si j’avais su, disent-ils. Su quoi ? Ils vivent la tête dans le sac, ne cherchent pas à savoir, alors que des indices, dieu sait que j’ai essayé de leur en semer. C’est que je n’ai que peu de moyens. J’ai pensé influencer les rêves de Nathalie, mais je n’excelle pas dans la matière. J’aurais pu persévérer malgré mes ratés comme lorsque je manque ma cible et que l’endormi se réveille avec un rêve sur les bras qui lui semble sorti de nulle part, qu’il le trouve loufoque, qu’il le raconte pour le moquer à plusieurs au petit-déjeuner. Il s’étonne du sujet, on était dans une maison au bord de l’eau, il raconte et tu ne sais pas ce qui m’arrivait. Les autres autour écoutent poliment avec une distraction étudiée, car quoi de plus ennuyeux que les rêves racontés au matin, ils ressortent de la nuit comme du linge en soie qui aurait été bouilli dans les grandes lessiveuses en alu qui cuisent sur le feu, plus rien ne tient debout, tout est mou et chiffonné, sans parfum, sans couleurs, gris jusqu’au plus profond. Le rêve ne veut rien dire, et pour cause, je me suis trompé de destinataire. Rien d’autre. Et eux cherchent la signification... J’ai fini par cesser d’influencer les rêves de Nathalie. C’était peine perdue, car elle ne se souvient jamais d’eux. Elle a beau essayer, son écran reste noir comme lorsqu’on s’endort pendant le film. Beaucoup d’énergie dépensée pour rien. Alors j’ai eu une autre idée, surtout depuis qu’elle ne peint plus et qu’elle s’est mise à l’écriture. Murmurer à son oreille semblait dans mes cordes. Mauvais jeu de mot que personne à l’heure actuelle ne peut comprendre. Passons. Il a fallu que je m’entraîne. Je lui ai soufflé un texte à propos de sa grand-mère, mais elle l’a oublié dans son cahier. Elle ne l’a même pas recopié sur l’ordinateur. Le sujet ne semblait pas l’accrocher, pourtant j’avais espéré que ce serait facile. Tant d’autres écrivains se sentent investis d’une mission, comme donner une autre chance à tous ceux qui ont vécu pour rien une vie marché de dupes, et alors écrire à leur propos ça leur tord chacun des mots qu’ils posent sur la feuille, leur laisser la parole à ceux-là morts, leur rendre petit temps de vie dans les pages d’un livre, mais elle non, elle écrit des fictions, du vent, du consommable. Ok, il en faut pour aider à vivre d’autres qui vont aussi se retrouver au dernier jour à chialer que c’est passé si vite, qu’ils auraient mieux fait de... et ainsi de suite comme un éternel recommencement. Le texte que j’avais inspiré à Nathalie, j’ai bien peur qu’il pourrisse là ad vitam aeternam. Elle n’en fera rien. Elle a même oublié qu’elle l’avait écrit. Cette fille n’a aucune mémoire. Dans son esprit à elle, quelque chose se passe mal, elle n’imprime pas comme on dit dans le langage d’aujourd’hui. Il faut aussi que je veille à faire évoluer ma façon de parler, surtout si mon état actuel doit perdurer. Le hasard semble avoir eu pitié de moi et il m’a donné un coup de pouce. Encore une référence à mon corps, c’est plus fort que moi. Nathalie et Raphaël devant le tableau. Une rencontre de hasard, je n’y crois pas ! Une rencontre arrangée par une quelconque divinité, oui. Alors il faudrait juste qu’ils entendent ce qu’ils se disent, les mots qu’ils ont prononcés devant la toile avec la petite maison au bord de l’eau. C’était précis pourtant. Je n’ai pas le droit de faire plus. Après il faudra qu’ils se débrouillent, c’est mon seul espoir de leur mettre la puce à l’oreille.

 

13. pas nécessairement de subjonctif


proposition de départ

Le fait que j’ai appris que après « le fait que » il ne fallait pas nécessairement de subjonctif, le fait que du coup ça ouvre des perspectives comme écriture en étoiles, le fait que je n’écrive déjà qu’en étoiles, le fait que ça donnera une écriture d’étoiles en étoiles et depuis la branche d’une étoile jusqu’à une nouvelle étoile et le fait que je ne pense pas que ça fasse pourtant feu d’artifice, artifice, explosion, le fait que je ne sais pas depuis quel corps partir, le fait qu’il serait plus simple de partir à partir du mien, du corps de la narratrice, le fait que « le fait que » le corps écartelé le fait que le fait que le fait que corps tiraillé, explosion, par trop de personnages, le fait que chacun veuille prendre sa part dans la proposition 13, le fait que c’est depuis le corps de Nathalie que je parle le mieux, le fait que le corps de Renault mais aussi le corps d’Agathe demandent voix demandent permission pour eux aussi le fait que, le fait que Agathe revienne et pourtant Agathe est partie, elle a quitté Renaud, est sortie de l’histoire, on ne la reverra plus, le fait qu’elle revienne sans cesse pourtant avec son drôle de nom Agathe, a-gate, une gate c’est une chèvre disait ma grand-mère, le fait que j’ignore si c’était du wallon et que j’ai dû aller vérifier, le fait qu’on se traitait de gatte entre filles, tu me prends pour une gate on disait et c’était comme une insulte gentille, mais Agathe obligatoirement jeune et jolie, le fait que ce prénom exerce sur moi attraction, le fait que j’ai l’impression que si je partais du corps de Madeleine ce serait plus facile, le fait que je connais le corps de Madeleine que je peux le faire parler que je peux parler de tout ce qui lui passerait par la tête depuis l’immobilité de son corps et de quand elle le remet en mouvement dans ses pantoufles qu’elle frotte sur la moquette verte et même je peux le faire parler depuis ses pieds sans bas sans chaussettes été comme hiver et d’une main elle se tient au bord du vieux bahut qu’on a gardé après la nouvelle cuisine et qu’on a juste poussé dans l’arrière-cuisine neuve où elle change de pantoufles en rentrant du jardin où elle est allée nourrir la dernière poule et les marches sans rampe pour remonter du jardin avec sa hanche qui la fait souffrir et pour chaque marche tout le corps à se propulser d’un coup pour atténuer la douleur ou le faire parler depuis ses pieds que l’arthrose a déformés après son opération de la hanche qui n’a rien arrangé et à la regarder on se demande comment elle peut encore tenir debout et aussi avancer, le fait que le corps mien tiraillé, le fait que le corps tiraillé par chacun des personnages qui réclame présence demande parole se bouscule pour venir moi aussi moi aussi après le fait que, le fait que Renault tire d’un côté et de l’autre encore Nathalie et Madeleine et le corps douloureux du supplice de la roue à ne plus savoir qui faire avancer, le fait que je ne sache pas ce qui va arriver à chacun où je vais les pousser où ils vont m’entraîner, le fait que l’épaule droite et la gauche douloureuses d’une douleur lancinante, le fait qu’une douleur douloureuse ça fait beaucoup de douleur mais quand ça fait mal ça fait mal et c’est tout, le fait que il n’y a pas de raison d’avoir mal, le fait que je ne sache pas où aller dans le roman d’Anne Dejardin qui tourne en rond comme un serpentin en arceaux bien serrés d’un monde clos, le poids de l’ordinateur tablette que je soutiens des deux mains, le fait que tous ces textes à écrire et dans quelle direction, le fait que les personnages m’échappent et me harcèlent à la fois et c’est contradiction, le fait de ne plus savoir à qui accorder mon temps, le fait qu’il ne leur arrive rien figés dans une immobilité d’action des personnages qui pensent beaucoup mais qui n’agissent pas, le fait qu’il ne leur arrive rien est comme une porte fermée toujours je viens buter dessus, le fait qu’ils vont cesser de m’intéresser, le fait qu’une nouvelle tentative de fiction et finalement rien, le fait que c’était passager l’enthousiasme qu’ils ont éveillé dans mon corps fatigué, le fait qu’il faut que je passe au vide maison aujourd’hui ou demain, le fait que j’ai peur d’oublier, le fait qu’il faut que je trouve un moment, le fait que ça fera plaisir à Christian, le fait qu’il faut s’intéresser aux amis, le fait de ce chien à adopter est-ce une bonne idée, le fait que apprivoiser et le temps que ça prend et ne jamais le compter et toujours certitude d’y arriver et c’est bien le seul domaine où je ne doute pas de moi, le fait qu’apprivoiser un animal répare quelque chose au-dedans, calme toutes les angoisses comme la peur de ne pas y arriver, à réussir la tarte, à donner de son temps aux enfants aux petits aux amis sans le regretter sans la sensation d’être dépossédée, à remettre de l’ordre dans Madeleine et son livre et pour cela il faudrait arrêter d’écrire à côté arrêter d’écrire proposition sur proposition mais toujours être emportée emballée mais dans l’envie et l’enthousiasme sentir le reste aussi comme la peur de rester en dehors sur la route surtout se maintenir dans le flux ne pas abandonner, le fait qu’alors ce soit Madeleine qui soit abandonnée et le fait qu’il faudrait du temps beaucoup de temps pour remettre les textes en ordre ordonner tout ce texte sur Madeleine sur sa vie gâchée ne faire que ça pendant trois jours, le fait qu’il faudrait que je m’enferme trois jours pour ne faire que ça et ne plus écouter les propositions, le fait que ma mémoire capricieuse, le fait que mon cerveau bugge, n’aident pas et qu’il suffit de trois jours sans y penser et j’ai tout oublié de l’ordre que j’avais choisi de l’idée qui m’était venue et presque même de ce qui a été écrit, le fait que parfois j’écrive une deuxième fois le même texte qui n’est jamais le même qui n’est que la même scène tandis que ma mémoire n’en a rien gardé, que j’ai oublié l’avoir déjà écrit, et autre chose s’est écrit, le fait que je ne sache jamais si c’est meilleur ou pire mais c’est faire deux fois le boulot et ça ne sert à rien, le fait que le ciel soit devenu rose le matin de noir qu’il était quand je me suis levée, le fait que c’est déjà bientôt l’obscurité à 7h du matin, le fait que l’été s’achève que les jours raccourcissent et moi comme un hamster dans sa cage qui écris qui écris qui écris, le fait que je n’en ai rien vu passer et pourtant Madeleine toujours sur le feu.
Le fait que Nathalie ait été invitée à ce festival du court-métrage, le fait qu’elle ne connaît pas la ville où elle est invitée, le fait qu’elle piétine dans l’écriture de sa fiction comme elle piétine dans cette ville plutôt que d’abandonner son corps aux rayons du soleil sur la vaste plage de sable fin enfin lorsqu’on est à marée basse, le fait qu’elle se laisse habiter par la fiction à écrire et l’urgence que dans son corps elle ressent si fort que l’immobilité sur la plage pour juste un peu de repos ce serait comme violence au dedans le fait qu’elle veuille avancer son récit, le fait qu’elle bute sans cesse sur cette cabane dans le fond du jardin de la maison au bord de l’eau, le fait qu’elle en rêve la nuit qu’elle s’éveille avec dans la main encore l’impression du métal froid de la clé pour ouvrir la cabane et de quelle cabane s’agit-il et de quelle maison au bord de l’eau car personne dans sa famille non elle en est sûre n’a jamais possédé une maison au bord de l’eau alors une cabane vous pensez et le fait que la maison au bord de l’eau sur le tableau dans le hall bric-à-brac d’une exposition de toutes sortes d’œuvres dont après avoir quitté cet endroit elle s’est demandé encore longtemps quel était le lien entre tous ces objets et quel avait été le fil conducteur du propriétaire pour disposer ainsi les œuvres ou si simplement il n’avait pas de fil conducteur et c’était comme salle des ventes ou vide-maison ou vide-greniers à poser les objets où il y a place, le fait qu’elle avait recroisé cet homme par hasard dans cette galerie elle aussi pas vraiment adaptée trop mal éclairée et leur dialogue qui avait continué ce que ça nourrissait en elle de la fiction à venir ou ce que ça empêchait, le fait qu’elle devait se choisir une tenue pour ce soir, le fait que son corps il fallait le nourrir que bientôt il aurait faim, le fait que le forcer à entrer dans cette supérette bondée de cette station balnéaire, le fait que le vide dans sa tête à ne pas savoir quoi choisir et passer devant le rayon des yaourts des légumes des fromage et guider son corps comme objet étranger pour juste lui éviter de se cogner aux autres corps qui eux semblent avoir une idée de ce qu’ils veulent acheter, le fait que quelque chose la force à sortir sans avoir rien acheté, le fait que son corps bute contre une pancarte et demain elle aura un bleu annonçant une brocante avec une date, le fait qu’elle ne sache plus si c’est une date qui est déjà passée, le fait qu’elle ne sache plus quel jour on est, ah si puisque la date du festival du court-métrage auquel elle est invitée elle s’en souvient bien, c’est le 14 août, c’est demain, et toute la journée à visionner les courts-métrages et le soir elle avait été sollicitée pour la remise des prix, le fait qu’il faisait chaud aujourd’hui est-ce que ça obligerait si pareil chaleur demain de prévoir une tenue qui la protège du soleil ou mettre de l’écran total mais serait-on dehors, le fait qu’elle ne savait rien, qu’elle imaginait, le fait qu’elle appréhendait, aurait-elle à parler à tenir le micro à dire Bonsoir à saluer les personnalités présentes les nommer, le fait qu’elle avait accepté en se disant que ça lui ferait des vacances, le fait que maintenant elle se disait que c’était un mauvais choix une erreur de jugement, de vacances elle n’en avait pas besoin, elle voulait juste finir cette fiction trouver le pourquoi de cette cabane dans le fond du jardin avec l’escalier qui descend jusqu’au bord de l’eau et les pierres mal scellés et descendre cet escalier elle se demandait où il pourrait bien l’amener, le fait qu’elle ne savait plus dans quelle poche étaient ses clés, le fait qu’elle piétine et que la voiture attendant la place derrière elle ça la rend plus nerveuse encore et finalement les doigts se resserrent sur le porte-clef et triomphalement les arrachent à la poche. Le fait que le monde ne transpirait pas dans celui où elle écrivait qui était dieu merci un univers clos, une bulle qui se referme totalement sur elle-même comme un retour au ventre maternel au moins durant plusieurs mois toute pénétration du dehors y serait impossible et pareil tant que son livre n’était pas fini, mais rajouter des éléments du dehors, ce serait forcément artificiel, comme l’odeur de la barbe à papa pendant qu’elle regagnait sa voiture et qui perdrait existence dès qu’elle écrirait.
Le fait que ça faisait toujours mal au début les nu-pieds et qu’il fallait que Renaud s’y habitue, le fait que ses pieds toujours enfermés avaient la peau fragile et ça frottait quand il marchait avec ce clou entre le gros orteil et son voisin, le fait que demain déjà il faudrait les remballer à peine dévoilés au soleil à la mer à la plage, le fait qu’il était venu en train parce que depuis Paris c’est le plus simple, le fait qu’il avait demandé à pouvoir être à deux pas de la plage, alors le seul hôtel ici n’avait que deux étoiles et de toutes petites chambres mais pour trois jours ça lui irait très bien, le fait qu’il portait sa serviette sous le bras avec dans l’autre main le livre en cours et pour les vacances il n’avait pas fait le bon choix à cause des mille pages de The fact that, le fait que depuis qu’il l’avait commencé il s’était mis à vivre sous sa dictature et toutes les phrases dans sa tête commençaient ainsi, le fait qu’il craignait demain de ne plus pouvoir s’adresser aux gens autrement et ce serait plutôt marrant que gênant finalement, le fait que c’était marée haute et réduite l’étendue de sable où installer sa serviette, le fait qu’il s’étonnait d’avoir été sollicité pour ce festival du courts-métrages, le fait qu’il n’avait pas trop compris non plus qui organisait, le fait qu’il s’en foutait voulait un prétexte pour quitter Paris, le fait que son texte sur le cinéma qu’il avait mis en ligne avait été repéré par un gars qui lui avait demandé de le lire en ouverture et puisqu’il serait là de faire partie du jury, le fait qu’il aimait la plage, le fait qu’il ne venait plus ici sur ces plages de Normandie, le fait que ce n’était pas Cabourg et qu’il n’était pas hébergé au Grand Hôtel mais les pieds qui retrouvent la sensation du sable s’infiltrant entre les orteils et rarement sa brûlure pour ça il faut les plages de Méditerranée, le fait qu’ici le soleil ne vienne jamais qu’en ami ça lui plaît, le fait que tout lui plaise dans cette région ce n’est pas nouveau, quel con de s’en être privé pour éviter de repenser à Agathe, le fait qu’il y pense où qu’il soit et ce n’est pas normal de rester bloqué là-dessus, le fait qu’il irait bien en parler à un psy mais lequel choisir, le fait qu’il faille poser le livre dans le sable pour déplier sa serviette, les grains qui s’en échapperont bien longtemps après son retour sur Paris le feront pester à chaque fois, le fait qu’on est toujours mal pour lire sur la plage mais que c’est l’endroit où les Français lisent le plus ( 37%) après le lit (47%) qui reste leur endroit préféré, le fait qu’il va aller se baigner de suite, le fait qu’il est content de n’être pas trop éloigné de la famille avec les gosses bruyants finalement et tant pis s’ils souffrent du syndrome Cathrine appelé ainsi parce qu’il est le premier à l’avoir découvert car il va laisser sa montre sous son livre et qu’on risque moins de la lui faucher à cause de sa serviette à proximité de la famille à enfants, le fait que ce soit le dernier cadeau d’Agathe, savait-elle déjà au moment où elle la lui a offerte choisie sur internet qu’elle le quitterait et pourquoi avoir choisi une si chère qui était étanche à 100 mètres alors qu’il ne mettait que rarement la tête dans l’eau à cause des douleurs à l’oreille que ça lui déclenchait, le fait qu’elle soit étanche l’obligeait quand la pile était usée à la renvoyer à l’usine et il devait rester sans montre et comme le monde en perdait quelque chose une pagaille contre laquelle il ne pouvait rien, le fait que de petits insectes étranges sautaient sur les tas d’algues que la mer avait confectionnés juste deux mètres devant ses pieds, le fait qu’il n’y avait pas de filles à mater à rêver à dépouiller à écrire, le fait qu’il n’était pas du genre à engager la conversation, le fait que juste donner la réplique lui convenait mieux, comme le dialogue étrange qu’il avait eu avec la personne qui s’était arrêtée devant le tableau à la galerie fouillis.

12. État second


proposition de départ

La récréation finie, il faut regagner le bureau. C’est le sien, celui de la directrice. Elle devrait être fière, ne l’est pas. Tant d’autres avant elle y ont eu droit, qui n’étaient là que pour les vacances scolaires, c’est pratique avec des enfants, pas la vocation, pas comme elle, qui écrivaient Wallonie avec deux N, qui étaient nulles en mathématique, pas comme elle, qui chaque année répétaient les mêmes leçons au mot près, qui ne préparaient rien, étaient toujours en retard sur le programme, pas comme elle, qui dès que la cloche sonnait, comme une nuée de moineaux à l’approche du chat et l’école redevenait coquille vide, abandonnée aux femmes de ménage parfois bien plus courageuses. C’est elle la directrice maintenant. C’est venu trop tard, avoir cela comme perspective longtemps, comme reconnaissance promise pour toute une carrière, mais le contentement qu’elle en attendait, la satisfaction comme apaisement dans le corps, elle ne les a pas éprouvés. Et maintenant elle est enfermée dans ce bureau. Assise seule sans estrade sans tableau sans cahiers à corriger, juste de l’administratif et le téléphone noir pour elle seule mais quand il sonne, tout son corps sursaute. Un nouveau problème à régler et la peur de ne pas y arriver. Face à la porte, ouverte ou pas, ça ne change rien. Elle a essayé. Une armoire métallique lourde de dossiers, de fournitures, de ce qu’on ne met pas à disposition, elles sont obligées de venir demander. Elle est collée au mur et fermée à clé, écrasée par son inutilité dans tout le terne de sa couleur grise. Devant le bureau deux chaises vides trop éloignées l’une de l’autre pour faire la paire à attendre des parents qui travaillent à cette heure et qui ne viendront pas. Quelque chose se détraque une fois son corps lourd immobilisé. Elle attrape chaud à peine assise. Il faudrait entrouvrir la fenêtre. Elle est trop haute. Il lui faudrait monter sur une des trois chaises et peur de tomber. Ou que la chaise ne tienne pas sous son poids. Elle a demandé aux femmes de ménage de tourner son bureau. Face à la fenêtre plutôt que face à la porte, elle pensait que ça changerait quelque chose. Mais la fenêtre ne dévoile que le gris du ciel et toujours l’inconnu dans son dos et il gagne quelle que soit l’orientation du bureau. Ce qu’il y a derrière, depuis le sol, qui rampe sur le mur ou surgit par la porte, la fenêtre, par là où elle ne surveille pas, où les yeux ne peuvent se poser. Une peur grandissante s’installe, lui mord le dedans, elle est en apnée, une musique intérieur lugubre qu’elle ne peut baisser, le regard comme un ascenseur s’élève vers la fenêtre pour trouver de l’aide, la gorge nouée et ça ronfle à faire exploser le cartilage de la trachée, il faudrait casser le dur pour donner passage à l’air, et le long des quatre murs maintenant ça rampe et c’est certitude, elle va devenir folle. Un jour elle entendra des voix, ça arrivera à force de rester dans cette pièce emprisonnée de solitude, elle entendra des voix. Alors ils la déclareront folle et toute son intelligence ne lui aura servi à rien. Elle finira par lui en parler. Jusque-là elle s’est contentée de dire que ce bureau lui donnait le cafard. Après le mot cafard elle a osé le mot angoisse. À Georges elle a dit j’ai des angoisses dans ce bureau. Elle finira par le supplier de venir avec elle à l’école, tant pis pour ce qu’on dira d’elle, elle trouvera une explication. Et à lui elles n’oseront rien dire, parce que c’est un homme et qu’il était professeur à l’école normale, là où sont formées les institutrices. C’est ce qu’elle se dit.

Codicille : j’ai commencé par écrire le codicille par esprit de contradiction ou alors parce que quitte à devoir écrire comment nous est venue l’idée de ce texte, j’ai eu envie d’expérimenter l’inversion du processus. J’ai commencé par écrire ceci : reprendre un à un les personnages et les trouver chacun dans un état d’immobilité et pour chacun écrire un seul paragraphe. Il y aurait le corps de Madeleine enfermée dans son bureau réduit de directrice d’école avec l’angoisse qui monte comme à l’assaut de cette immobilité forcée, Renaud au lit le matin et toujours l’envie dès que le sommeil se fait moins lourd de jeter son corps engourdi hors du lit, l’extraire au plus tôt d’une immobilité qu’il ne supporte pas, son corps dans le lit et la conscience de ne pas l’habiter, un corps qui lui semble vide comme s’il l’avait déserté, pour l’habiter, il lui faut d’urgence le mettre en action, les pieds seront maladroits sur le parquet et parfois la jambe droite accrochera le pied du lit et la poignée de la porte refusera sa main tâtonnante mais bouger, ne pas rester allongé et du temps d’Agathe bien sûr c’était différent, il pouvait se forcer un peu comme on s’émerveille d’entendre un bébé respirer et la sensation de magie, et parfois même le ronflement d’Agathe comme un sifflement à l’expire l’émouvait et la main partait sous le drap à la recherche du contact de sa peau, mais c’était du temps d’Agathe, et Nathalie qui repense à sa rencontre sans rencontre avec l’homme devant le tableau de la maison au bord de l’eau, leurs deux corps immobiles et à force réfléchit au sien propre toujours immobilisé devant un ordinateur maintenant qu’elle ne peint plus, qu’elle invente des fictions, et comme elle s’absente du sien, au point que lorsqu’elle se lève de son bureau, leur rencontre c’est d’abord par la douleur, ils se sont absentés l’un de l’autre et quand elle le récupère, c’est d’abord violent car c’est par la douleur qu’il se rappelle à elle, après ces heures d’immobilité, il se venge, il rouspète, il fait mal et c’est bien fait pour elle, la nuque est raide, les genoux douloureux, la tête lui tourne, comme d’avoir été pour son corps le Willy de Colette qui l’enfermait pour qu’elle écrive les Claudine. Le corps de Nathalie comme sous occupation étrangère, éprouvant, ressentant, et différent pour chacun de ses personnages de fictions, tandis que le sien s’ankylose et souffre sans qu’elle ressente rien, parce qu’elle a pris possession d’autres corps, les habitent, à eux seuls attentive, tandis que coupée du sien comme un bernard l’hermite. Et Agathe qui voudrait pouvoir méditer, mais le corps qui se révolte dès qu’il faut tout arrêter, de penser, de bouger, parce que son corps toujours en mouvement, alternant sport, activités, travail, sorties et les mots qu’elle lui avait jetés un peu en dernier recours il faut bien le dire devant tant d’incompréhension et face à elle la tête de Renaud penchée légèrement sur le côté comme un Golden retriever avec lequel on ne veut plus jouer son incompréhension son corps à lui désemparé ses questions qu’il garde pour lui parce qu’il ne veut pas la harceler mais qu’elle entend hurler plus fort entre eux que s’il les formulait un corps devenu mou comme privé d’ossature un corps liquide et sous l’eau il n’y aurait plus rien elle avait dit comme on tue une mouche d’un coup avec la culpabilité et la honte dans le geste qui décuple la force du poing pour l’écraser elle avait dit avec toi j’ai envie de me suicider et aussitôt lui était venu à l’esprit la scène familiale racontée à chaque occasion leurs corps à tous assis dans la salle à mansion de la maison de vacances leurs visages figés et les couverts suspendus en l’air bloqués dans le mouvement à part la sienne la fourchette qu’elle venait de planter dans la cuisse de son frère à dix centimètres de là où s’arrêtait le short parce qu’il n’arrêtait pas de l’embêter et mille fois elle lui avait dit d’arrêter et crier de plus en plus fort parce que lui continuait parce que protégé par maman toujours parce qu’il était le plus petit et patati patata mais surtout qu’il savait y faire et même pleurer sur commande il savait et maintenant la fourchette tenait toute droite toute seule sans sa main qu’elle avait aussitôt retiré les doigts fuyant le manche en inox plus vite que lorsqu’on se brûle et vraiment elle tenait toute seule et tous la regardaient et à ça elle avait compris combien elle avait dû être en colère qu’il ne comprenne pas plus tôt qu’il fallait arrêter et pour Renaud c’était pareil et alors elle avait dit ça vivre avec toi ça me donne envie de me suicider.

En écriture j’ai toujours procédé comme cela, besoin de commencer par appréhender les corps comme installer personnages dans le décor. Je procède ainsi, puis je me glisse dedans. De là j’écris. Et va et vient depuis mon corps de narratrice aux leurs.

Le texte de Madeleine a été écrit après le codicille.

11. Écrire sans les mains


proposition de départ

Ses mains ont perdu la couleur l’odeur aussi. Ecrire sans les mains sans les doigts tapant sur les touches et écrire juste en dictant et écrire le corps droit avec juste la voix écrire sans la main qui frotte et glisse sur la feuille écrire sans que l’œil ait dans son champ de vision la main qui avance et frotte le papier c’est possible maintenant et qu’est-ce que ça change dans l’écriture, le corps qui ne participe pas. Elle ne peint plus elle ne danse plus devant la toile. Les doigts qui pressent la betterave cuite pour que jaillisse la boule hors de l’épluchure hors de l’enveloppe d’un coup le poids de la boule qui tombe dans le récipient et la chair de sa main devenue rouge et la main droite colorée de rouge, la main droite et bientôt la gauche aussi lorsqu’il faut couper en petits morceaux, les mains sous le jet d’eau et devenu rose le filet d’eau qui file jusqu’au trou sur la blancheur de l’évier. Elle retrouve des mains colorées et ça lui rappelle le temps de la peinture et le temps des pas de danse, les pieds nus sur le parquet devant la grande toile et dans son dos Raphaël qui peint qui crie qui pleure ou qui vient la prendre dans ses bras, son corps qui se fait corbeille comme une invitation oh, fleur, laisse-toi cueillir et toujours prête à laisser tout abandonner et où ça l’a menée. Ses mains ont perdu la couleur, elles ont perdu l’odeur. Son sexe à sentir le savon maintenant juste ça. Ses mains ne consolent plus ses mains ne rassurent plus. Elle n’a plus d’amant, pas d’enfant. Elle a l’âge encore pour quelque temps. Elle n’a pas d’enfant mais ça ne lui manque pas. Elle a l’impression que la peau de ses mains se dessèche devient rêche comme couverte d’écailles de tortue. Elle ne se dit pas que c’est d’avoir été lavée avec ces produits qui effacent les tâches tenaces de peinture. Elle se compare à un arbre dans une terre que la pluie n’a plus arrosée, regarde ses mains comme feuilles au bout de branches, qui se racornissent jaunissent et un jour tombent d’inutilité plus que de sécheresse. C’est son regard sur ses mains depuis qu’elle ne peint plus depuis qu’elle n’aime plus des mains qui perdent peu à peu leur usage leur utilité leurs fonctions puisque bientôt même écrire se fait sans l’usage de la main. Ce qu’elle fait maintenant lui garde les mains propres même l’encre ne les colore plus. Elle les respire encore souvent dans un geste réflexe porte ses doigts sous son nez. Un parfum banal, c’est tout ce que captent ses narines. L’odeur de térébenthine encore parfois ce n’est plus que dans sa tête, les mains maculées de pigments de couleur parfois dans ses rêves avec la peinture qui déborde outrepasse ses droits se joue des limites imposées par les tubes métalliques les palettes l’étendue de la grande toile, la narguant jusque sur la peau de son visage et pourtant elle fait attention, non, proteste-t-elle, répondant à Raphaël qui se moque, tu as une tâche là au milieu du front sur la joue sur le pied, quand lui toujours impeccable même sans tablier tenant son pinceau nez en l’air comme baguette de chef d’orchestre avant de démarrer le concert, lui repassant constamment par cette position, ce statuquo, avant la prochaine attaque de la toile comme portant l’estocade duel à l’épée combat au fleuret rejetant son corps en arrière et reprenant immobilité dans l’attente et étudiant la dernière touche portée et évaluant le bénéfice qu’elle avait amené à l’ensemble presque comme en discussion avec l’un ou l’autre invisible ou avec le chevalet. Ses mains qui ne touchent plus la peau des hommes ne pressent plus les tubes crasseux et barbouillés, des mains sans odeur aux ongles rongés parce que à quoi bon tant d’efforts de résolution pour ne pas les ronger car enfin longs il faudrait les couper pour qu’ils ne dérapent pas sur les touches de l’ordinateur. Des mains qu’elle ne se mettait plus sous le nez pour trouver le sommeil comme doudou dont l’odeur apaise avec toutes les nuances d’avant surpassées par celles de la peinture et de la térébenthine et qui la faisaient rapidement basculer dans le sommeil, tandis que ses mains invisibles de n’être plus constellées de tâches, inexistantes et inutiles de n’avoir plus d’odeur, juste parfaites pour s’adapter aux touches de l’ordinateur, une main que personne ne chercherait dans le noir lorsque s’éteignent les lumières de la salle de cinéma veux-tu sortir avec moi comme lorsqu’elle avait 15 ans. Elle devrait peut-être se faire un carré potager pour lutter contre la blancheur fade de ses mains, les doigts écrasant la chair des mottes de terre contre leur chair. Et le marron en fine couche s’étalerait comment on imprègne ce serait quand même une couleur mieux que pas de couleur. Quelque chose s’est cassé dans le mouvement de son corps depuis lui et c’est la peinture qui en a fait les frais. De la violence du désir de l’envie des corps dépassant leurs personnes et l’humidité à même les peaux et les sexes et l’odeur d’après et ce qui en reste sur les mains les renifler aspirer l’odeur de son sperme les tâches sur le plaid du canapé de cuir et son corps à elle lâchant bien après l’offrande de lui entre ses jambes hors de contrôle ce moment et les tâches de couleurs, tout cela c’était appartenance au monde d’avant et celui de maintenant parfaitement maîtrisé propre et nette sans couleur sans odeur et à la place l’ordonnance rassurante des mots servant pure fiction sous une maîtrise totale.

Codicille : Les mains de Nathalie... Partie du fait que j’ai dicté ce texte à l’ordinateur qui note automatiquement. Et c’était écrire sans les mains pour la première fois.

9. leurs corps


proposition de départ

Dehors c’est en plein jour les néons des baraques à cochonnerie churros, crêpes ou gaufres pourvu qu’il y ait du nutella, spots clignotants du manège pour enfants trop grands bras tendus vers le pompon et les encouragements démesurés des parents et ça tourne et tout ça bien dans les rayes comme petites voitures qui n’en sortiront pas malgré le « Libérée » à répétitions que chante la Reine de Neiges, un passage piéton et de l’autre côté une agence immobilière avec photos de vielles maisons de pierres, hortensias et roses trémières pour faire rêver les vacanciers du camping derrière, une maison de la presse qui ne vend pas de livres mais fait son chiffre du mois en vendant des tickets d’euro million et des articles de plage, une boucherie avec sur la devanture une affiche pour séance de cinéma sur la plage et un traiteur qui jouxte la baraque à hamburger.

Et au milieu de tout cela une grande salle d’exposition avec dedans même bric à brac annoncé dès la vitrine avec un christ d’un mètre vingt avec des coulures de peinture orange qui semblent dégouliner sans fin. Deux mètres plus loin trois chiens et ça dégouline bleu cette fois depuis le sommet de leur tête et le titre annonce une mouette absente. Nathalie se demande s’il faut comprendre que l’oiseau est à l’origine des dégoulinements. Elle hésite à entrer. Un grand canapé avec l’artiste et le propriétaire du lieu comme accueil engageant qui lui fait plutôt l’effet d’un barrage. Elle choisit de le forcer, simple signe de tête vague dans leur direction. Des toiles, des antiquités, des meubles anciens, des objets en ferraille, des dessins du photographe du coin. Se frayer un chemin pour faire le tour de la salle. Elle pense chemin de croix, peut-être à cause du christ de la vitrine. C’est ce qu’elle se dit.

Ils ne se connaissent pas. Leurs corps se sont croisés et arrêtés devant cette toile intitulée Maison au bord de l’eau d’auteur inconnu.

— Des marches qui descendent, glissantes, moussues et traîtres, écroulée la dernière.
— Des marches qui montent.
Qui a parlé en premier ?
Des marches irrégulières, la dernière pierre descellée, qui descendent. Le gouffre que forme la vallée, une cuvette avec un versant abrupt quand l’autre s’étire doucement et dans ce lointain-là le bruit d’un train comme un espoir déçu, pas d’échappée possible.
— Vers le haut la lumière, monter les marches larges pour l’assise du pied, l’assurer, démarche allégée. Celle de l’an passé qui bougeait sous le poids du corps a été rejointoyée. Un travail soigné.
— Sommier rouillé dans la cabane.
— Sommier pour nuits douces d’été, baisers volés à l’abri des autres rassemblés hilares, s’isoler d’eux.
— Sommier poussé contre le mur, dressé vertical au rebut, grincement lancinant muet depuis longtemps
— Soupirs rythmés de sommier comme poussées de reins et c’est bien.
— Des reins, d’airain, entrailles de Thanatos, cadenas interdiction d’entrer, il faudra escalader la fenêtre pour fouiller.
— La clé lourde dans une des poches de la robe marine à pois blancs tire sur le tissu et déforme la silhouette, son ombre et la sienne, leurs reflets dans l’eau au clair de lune. L’introduire dans la serrure.
— L’eau aux relents d’algues putrides dévoilées qui ne sècheront pas dans l’humidité de la nuit. Un rat se jette à l’eau effrayé.
— Ça gigotte de vie, à cause du clair de lune, les animaux en confiance.
— Le saule pleureur lacère leurs reflets dans l’eau, coups de fouet du vent, l’eau noire ne se laisse pas déchiffrer.
— Promesses et baisers d’été promis au même destin que cette eau : filer de droite à gauche et c’est ainsi depuis la nuit des temps.

Ils ne se connaissent pas. Elle parle et il répond, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils sont debout côte à côte face à cette petite toile seule à être éclairée au milieu d’une majorité de grands formats aux couleurs agressives qui n’en ont pas besoin. Maison au bord de l’eau ne dévoile ni marches ni sommier ni cabane mais aucun des deux pour en faire la remarque.

Ils ne se présentèrent pas. Chacun poursuivit son cheminement en sens opposé.

Salle de cinéma désaffectée. Tout un mandat on a parlé de lui rendre sa fonction, mandaté des études votées en conseil municipal. Les avis partagés. La rénovation serait trop onéreuse. On a encore voté. Seule la façade a été réhabilitée avec un trompe-l’œil et le nom qu’on lui a conservé L’estival pour une coquille vide à jamais. Les projections ont lieu sur la plage. Le film de cet été c’est Pauline à la plage. On attend la venue d’Arielle Dombasle. Approcher une célébrité, c’est ce qui plaît aux gens. Rohmer n’a pas été oublié. Il a sa plaque avenue des Corsaires, la rue de la villa où fut tourné le film. La fenêtre de la salle de bains, Nathalie s’est amusée à la repérer. Le jardin est immense, peuplé de pins cerclés de sacs pour piéger les chenilles processionnaires. Un arbre centenaire par-dessus le haut mur qui retient les terres et rend le terrain plat pour que la villa puisse vieillir sous sa protection. Les racines n’ont pas encore poussé ses blocs de granit.

Arielle Dombasle se décommanda au dernier moment.

Codicille : Influencée par la vidéo 10.

8. période Honfleur


proposition de départ

L’odeur de térébenthine dès l’entrée. La pièce est carrée. Tout un côté vitré dont la porte d’entrée, sans que ça amène un surplus de lumière naturelle. Dès l’entrée il fait sombre. A gauche en face et à droite des toiles sont accrochées aux murs assoupies parmi quelques tiges terminées par une ampoule halogène qui peine à les sortir de l’obscurité. Les toiles de la période Honfleur pas même plus tristes que celles peintes dans la lumière de sud.

Une avancée de toit pour protéger la terrasse des intempéries et limitée par un muret de briques qui touche l’asphalte de la route. La musique du Bambou en face déborde jusqu’ici en juillet. Une toile sur un chevalet, celle qui est reproduite sur l’affiche annonçant l’expo Boussard et sur un paravent peint en gris foncé des tirages papier des autres œuvres pour attirer le visiteur. Lumineuse, joyeuse et simple comme un dessin d’enfant, la toile du dehors présente trois arbres stylisés. Une œuvre si séduisante peut-elle être de qualité ?

En vitrine un christ d’un mètre vingt cloué avec des coulures de peintures orange qui semblent devoir dégouliner sans fin comme une vie d’humain peut-être. De mécréants. Trois chiens et ça dégouline bleu cette fois sur eux depuis le sommet de leur tête. Des toiles aux murs dans un bric à brac d’antiquités ou d’objets insolites, des meubles anciens mélangés à d’autres en ferraille, des œuvres de photographes du coin. Se frayer un chemin pour faire le tour de la salle est presque impossible. L’artiste dans un canapé à l’entrée avec le propriétaire du lieu, comme repoussoir quand on veut juste entrer et voir ce que ça a dans le ventre.

Les néons des baraques à cochonnerie, churros, crêpes et gaufres au nutella, glaces aux colorants et la musique de la reine des neiges par-delà le manège où des enfants trop grands sont coincés dans de petites voitures bras tendus pour attraper le pompon. De l’autre côté du passage piétons une agence immobilière vend du rêve à ceux qui sont au camping et la maison de la presse fait le chiffre du mois avec des bulletin d’Euro million, de tac au tac et d’articles de plage, une boucherie, un traiteur et une baraque à frites et hamburgers.
Le charme de l’ancien avec ses inconvénients aussi. Une villa bord de plage découpée en appartements il y a longtemps, à la mort d’un propriétaire qui avait plusieurs enfants sans doute ou des enfants de moins en moins fortunés. Au fil des ans, chacun a revendu sa part. A eux réunis en copropriété. Elle veut y vivre à l’année, lui loue à n’importe qui, lui a fermé l’appartement dont il ne sait que faire tant il en possède et des bien plus rentables que celui-là et s’il ne le vend pas, c’est juste parce que sa mère y venait enfant, lorsque sa famille a dû rentrer d’Algérie et que l’été il fallait proximité de la mer comme un minimum à assurer aux enfants, elle est âgée, clouée au lit, elle a donné procuration, lui ne s’en sert que pour louer à un maximum de gens en juillet et août. En haut de l’escalier après la porte, plafonds hauts, murs épais, l’air de la mer jusqu’au-dedans, deux arcades sur les branches du pin et dans les interstices elles laissent passer le bleu de la mer. Peu de meubles. Le carrelage ancien comme décoration. S’imaginer en Orient ici, c’est facile dans cette partie de villa que le mauvais sort a tronçonnée en appartements. Dans celui d’à côté, on a recouvert avec du nouveau carrelage blanc brillant, il y avait une offre à Leroy Merlin. On a bétonné les balcons ajourés à cause des infiltrations et on les a fermés aussi pour gagner des mètres carrés. Son nom d’origine, on le lui a laissé. Tendre Amie est encore lisible au-dessus du portail et c’est comme hypocrisie.

Dans l’espace réduit prévu pour les voitures, en été, c’est collées les unes aux autres et alors beaucoup d’engueulades sur fond de chaleur et de pastis. Ils ne sont pas faits pour cohabiter. Les locataires à la semaine et ceux qui habitent à l’année. La porte du bas constamment ouverte et le vent y amoncelle poussières, sable et feuilles. Les bateaux gonflables et les transats sont abandonnés dans l’entrée malgré les panneaux d’interdiction affichés. Il laisse son chien faire ses besoins dans tout le jardin et on ne lui dit rien. C’est qu’il a un air bizarre. Derrière dans le jardin c’est plus calme sous le vieux pin parasol qui se tord se laisse amputer mais résiste encore pour le garder à l’ombre. La fontaine centrale et circulaire a perdu depuis longtemps son robinet d’arrivée d’eau comme le jet. Ils ont voté à la réunion du syndic. Elle sera remplie de terre, c’est plus prudent, vous imaginez si un enfant s’y noyait. Ils ont voté à l’unanimité. Le petit portail pour l’accès à la plage s’ouvre encore malgré son piteux état et les deux rangées de colonnes en béton d’une treille morte depuis longtemps se gorgent d’eau sous la violence des orages. Il faudrait faire quelque chose. Chaque année à la réunion le problème est soulevé, on vote pour le reporter à l’année prochaine. Ils sont d’accord à l’unanimité. Personne à vouloir engager des frais.

Passer le libraire enfermé dans son armure de livres conseillés, perché sur un tabouret haut comme cerbère ou vigile dans sa tour de garde, ou alors il est juste grand, à gauche de l’escalier qui monte à l’étage et où sont annoncées les BD par une affichette, une table avec ses coups de coeur. Les jours où il ne travaille pas, la libraire aux cheveux joyeux est dehors les mains autour d’une tasse de café en hiver ou à fumer mais toujours à sourire.

Dehors une rue en pente avec devant la devanture sur l’emplacement de deux places de stationnement une barque. En journée trois présentoirs à cartes postales, artisanales ou originales, occultent plusieurs vitrines sûrement fort intéressantes. Les vendredis soirs de juillet et août on peut s’y asseoir pour discuter.

Location d’été qu’on ne veut plus quitter. Y rester et juste écrire, juste ça écrire, écrire, écrire. Les bottes des Allemands ont laissé des éclats sur le carrelage d’origine là et là depuis le temps où la grand-mère faisait épicerie-café mais ça a été entièrement rénové à part le carrelage ancien. De part et d’autre de la porte qui sépare le salon de la cuisine salle à manger aux superficies réduites qui ne semblent pas avoir hébergé un tel passé, deux bibliothèques vitrines fermées qui sont d’anciennes fenêtres à ogives récupérées. Au milieu de la pièce une grande malle en osier comme table de salon et un canapé lit pour location d’été annoncer capacité de 4 à 5 personnes et un fauteuil à la fenêtre qui donne sur le jardin pour y écrire écrire écrire.

Un jardin sur deux pans de la maison comme une étroite bande de terrain bordé d’une haie haute pour que la rue ne soit présente que par le bruit des voitures et à l’angle des deux haies une porte barrière avec une pancarte suspendue au-dessus avec un poisson peint en bleu. Trois marches pour accéder au salon mais sur toute la longueur de la façade, salon et chambre. Et juste au bout de la rue la mer. Chaque jour on va voir la mer comme on rend visite quotidienne. Et elle jamais la même.

Maisons bord de rivière comme paquebot amarré. Elles ont toutes cela en commun, cette illusion d’être sur le point de partir, comme fausse immobilité. Il suffirait d’un rien. Larguées elles pourraient l’être et alors suivre le cours de l’eau comme petit bouchon à se laisser dévier, emmener. Posées en bordure de route de l’autre côté, à même le bitume, à fleur d’accident sans la protection d’un trottoir. Elles frôlent le danger côté rue et côté jardin. Elles ont leur vocabulaire, débarcadère, courant, montée deux eaux, ragondins ou rats musqués... Leurs accessoires aussi : périssoire, barque et certaines baptisées d’un nom, kayac, cannes à pêches, amorçage, épuisette, hameçon, ça mord, ça n’a pas mordu...

Trop long. Il faudrait ne garder que les phrases essentielles. Je le ferai peut-être. Des lectures une phrase qui reste : le corps à rejeter l’eau. Cette phrase revient, se laisse écrire. L’odeur de chlore de la piscine dont la description sera courte : du bleu en faïence ou en liquide, c’est bleu et ça sent le chlore et sa peau et ses cheveux c’est pareil, c’est son odeur à elle, une fille sans bactéries, bien désinfectée quand bon nombre des piscines où elle a nagé, désaffectées.

7. défilé sous la gargouille


proposition de départ

Harponner le présent dans le passé, repousser ce futur qui rôde s’impose veut prendre la place

D’une main qui s’empare du téléphone posé dans la proximité de son corps où qu’il soit, Nathalie est aussitôt sur Facebook, compte les like, lit les commentaires à propos de sa publication adressée à Marion qui ne la lira pas. La reconnaissance qu’elle éprouve pour celle qu’elle ne connaît pas personnellement, pas en vrai, en chair et en os, et qui a aimé et c’est comme un voile levé sur sa solitude, exister pour quelqu’un depuis que Raphaël... Elle serait surprise, Marion, le lui laisserait-elle voir, elle si soucieuse de ne pas rajouter du malheur au malheur et à chacun trouver des excuses et ne jugeant pas ou si peu et comme c’est sur elle, Marion, qu’elle s’était appuyée pour y croire, Marion si confiante en leur amour et alors s’appuyer là-dessus, à son âge et tout ce qu’elle avait connu, traversé, s’appuyer sur sa certitude pour accorder sa confiance, il faisait un beau couple, sûre que ça allait marcher, alors Nathalie l’avait cru aussi qu’il était son âme sœur, lui pour elle, elle pour lui, et comme elle avait pleuré un soir de ce qu’il avait dit, le bémol qu’il avait apporté lorsqu’elle avait dit que sur la terre personne d’autre n’existait pour elle que lui et la réciproque aussi mais lui pas d’accord avec son quand même que peut-être pas dans le monde entier et comme elle était tombée dans un chagrin sans fond et lui n’en démordant pas, en rajoutant même, malgré ses larmes, comme honnêteté vis-à-vis de lui-même cherchant appui du côté des statistiques argumentant et comme elle avait eu si mal en-dedans que prête à faire ses valises le soir-même et fuir avant qu’il ne soit trop tard car elle ne voulait pas se réveiller un jour lointain et se dire qu’elle s’était trompée d’histoire d’amour et elle ne savait plus comment ils avaient évité que ce soir-là soit leur dernière soirée d’amoureux parce qu’elle était sûre qu’il n’avait jamais accepté de se dédire et comment en fin de comptes elle avait accepté que oui, peut-être qu’il existait une autre femme en Chine ou en Alaska qui aurait pu être ton âme sœur — et prononcer ces mots c’était un peu comme s’arracher le cœur, un peu comme aujourd’hui depuis qu’il était parti — alors une ou deux de par le monde mais pas plus et que le chagrin ne desserre son emprise peu à peu et qu’il ne la force pas à faire ses bagages dans l’heure et maintenant elle était bien obligée d’accepter qu’il avait raison et que cette femme qu’ils avaient imaginée vivant loin et donc ne risquant pas de croiser sa trajectoire par un malheureux hasard avait télescopé avec perte et fracas le chemin de vie de Raphaël. Nathalie se demande ce que lui dirait Marion aujourd’hui. Si elle ferait mieux que ses amies démunies avec leur sempiternel « un de perdu, dix... » et blablabla car ce n’était pas n’importe quel un, c’était le un qui allait qui allait de pair avec son un à elle pour former le sacro saint deux qui n’était sacré que s’il perdurait, non ? Son deux à elle venait d’exploser. Est-ce Marion qui lui souffle la suite ? Qu’alors il n’était pas son âme sœur. Ne l’avait jamais été. Puisque c’est l’enfant qu’il avait fait à une autre qui l’appellerait papa et merveilleux il le serait avec lui. Et chaque fois qu’elle y pense, c’est un peu comme si tout ce qu’il faisait maintenant à cette autre griffonnait sur leur histoire passée la transformait en brouillon, signant la preuve qu’il y avait eu usurpation d’identité : il n’était pas son âme sœur, Raphaël, c’est ce que lui murmure Marion, il est temps que tu t’en rendes comptes. Ce fut la voix aimée dans le visage lumineux, sage et résigné de Marion qui donna à Nathalie la force de croire que son âme sœur était à venir. A la sagesse de Marion, elle assécha un chagrin resté tenace durant plus de cinq ans.

Renaud après l’Allemagne quitta d’autres lieux, d’autres filles qu’il n’aimait que dans le souvenir d’Agathe, même s’il savait qu’elle ne reviendrait jamais. Contrairement à lui, Agathe savait tirer des traits comme on passe à autre chose. Il ne se faisait pas beaucoup d’illusions. Il présenta son doctorat sur Georg Weber. On en parla un peu dans les revues universitaires et littéraires, ce qui lui permit de publier son premier roman. Il écrivit d’autres livres, rêva de devenir un écrivain adulé, imagina qu’Agathe entendrait parler de lui, qu’à force d’être invité à toutes les émissions populaires, elle se souviendrait de lui, peut-être même qu’elle viendrait à une de ses séances de dédicaces ou de spectacles lectures, parce que c’était là qu’il avait l’impression de juguler sa timidité, de donner le meilleur de lui-même, parce que la seule chose qui réparerait ce creux qui s’était déchiré en lui, depuis qu’elle était partie, serait qu’elle reviennent, qu’elle reconnaisse qu’elle s’était trompée, qu’elle n’avait jamais aimé que lui. Elle ne vint jamais. Il apprit qu’elle n’avait pas épousé l’homme dont elle avait eu un enfant, un peintre vaguement connu que Renaud ne connaissait pas, qu’elle l’avait quitté pour un autre, qui travaillait comme nez chez Dior, épousé celui-là et suivi à Singapour. Elle avait eu deux enfants de plus et ne revenait jamais en France. Et c’est quand il fut certain que quel que soit la notoriété qu’il atteigne, elle n’en entendrait jamais parler qu’il publia ce livre qui lui amena la célébrité rêvée. Parti d’une idée un peu simple Dire je t’aime et à la suite de ce titre des personnages différents à des moments différents qui prononcent ces mots galvaudés et ce que ça raconte d’eux. Tout ça parce qu’il ne supportait plus d’écrire des histoires où le héros est nommé, affublé de nom et prénom comme redingote datée qui entrave les mouvements de celui qui les porte comme de celui qui écrit à son propos, et alors écrire revient à suivre un parcours balisé comme pas à pas d’étapes de sa vie dans un ordre chronologique ou inversé pour faire moins convenu, alors il avait décidé d’écrire enfin ce livre à propos de l’amour comme ils l’avaient décidé avec son ami Dean, il y a bien longtemps, oui, on écrira ensemble un jour, et opposées leurs idées sur l’amour et à eux deux le panel serait complet, Dean qui ne s’appelait pas Dean, et parlant de lui dans un livre, il lui avait demandé la permission de donner son vrai prénom qui était beau avec ses quatre syllabes et sa première lettre de l’alphabet et le h si difficile à placer au bon endroit, mais Renaud jamais pris en défaut veillant à tracer le h après le a et avant le m parce qu’il pensait que c’est à de tels détails qu’on peut lire l’amitié de quelqu’un a pour vous et que lui à porter ce prénom dans les gens que Renaud connaissait et révélant de suite l’origine de sa famille, ou alors utiliser plutôt le nom par lequel sa mère l’appelait et qui n’était pas celui-là et peu de gens à le connaître, et pour finir respecter son choix, Dean, il s’appellerait Dean et on s’en était tenu là. Mais le livre, il l’avait écrit seul, parce que Dean avait quitté la scène trop tôt, d’un feu dans Paris qui était passé au rouge quand il fixait ses pieds sur le beau blanc brillant des larges bandes sous l’effet de la pluie et de là où il était Renaud savait qu’il ne reviendrait pas. Pas comme Agathe. Et le livre avait était un grand succès commercial. Il n’apprit qu’après pour Agathe. La célébrité venait trop tard.

Elle peint en grand format, des toiles parfois si grandes qu’elles occupent tout le mur. Dans une profusion végétale proche des croquis pour tissus de décoration de luxe des femmes sont esquissées, leurs corps fondus dans fleurs et feuilles foisonnantes. Elles sont allongées ou de dos. Leur peau en tenue de camouflage dans une nature luxuriante comme des tatouages en couleurs. L’atelier est partagé en deux parties et la plus avantageuse avec lumière du soleil levant elle l’a laissée à Raphaël bien sûr. Le silence entre eux et chacun immergé dans son travail. Le corps de Nathalie bouge sans cesse et c’est danser avec un pinceau à la main. Une transparence malgré une succession d’aplats qui surprend. Aucun blanc ne subsistera. Pieds nus sur le vieux plancher et les échardes parfois. Et alors tout s’arrête au cri qui lui échappe. Il demande si ça va et parfois c’est une fausse alerte. L’aiguille de bois n’a pas entamé la chair du pied. Elle reprend ses mouvements. Il se remet à ses tubes et c’est jeu de massacre car il les écrase dans le milieu du ventre, pressé, insoucieux de les faire durer. Elle dit que c’est gâcher. Il ne veut que de gros tubes, les plus grands formats, toujours à cours de matière, il travaille dans l’urgence épaisseur sur épaisseur, une peinture en relief qui n’en finit pas de sentir et semble de jamais être sèche. Parfois il quitte l’atelier, part travailler sur site. Il balance tout dans son break et il sera dehors tant qu’il pourra y voir. Ces jours-là elle travaille moins bien. Une énergie amputée lui semble-t-il. Quand elle jure, c’est que l’écharde a entamé le derme. Il vole à son secours, d’abord des doigts, puis des lèvres il tente l’extraction avant d’aller brûler l’aiguille qui traîne sur l’appui-de-fenêtre au bec Bunzen et avec une infinie délicatesse il progresse son pied entre les mains il opère jusqu’à libérer le corps intrus. Avec des gestes d’amoureux, il soigne et repose le pied sur le parquet. Ils peuvent chacun reprendre là où ils se sont interrompus ou alors ils se traînent jusqu’au canapé. Il conserva les empreintes de leurs étreintes comme une histoire en creux et pour lui ce fut définitif.

Il jette ses pinceaux contre le mur. Ils s’écrasent à terre. Ça fait de nouvelles taches sur le plancher. Il bouscule le chevalet comme rivalité entre homme. Il n’y arrivera jamais. C’est ce qu’il cire. Ça ou qu’il est nul. Qu’il n’en a rien à foutre d’être connu après sa mort. Il hurle je suis vivant et je veux que ce soit maintenant. Nul, je suis nul, un raté. Il finit par se calmer, laisse son corps tomber dans le mou du canapé, met sa tête dans les mains. Après la rage, le corps agité de sanglots et une litanie d’insanités qu’il s’adresse en marmonnant. Si souvent elle lui fit l’amour comme consoler un enfant.

Il casse une fois de plus son pinceau et renverse le gobelet où trempent les autres et il se traite de salaud, de lâche, dit qu’il n’y arrive plus. Elle se tourne vers lui. Le désespoir de Raphaël, Nathalie sait de tout son corps comment le juguler. Elle le prendra sans ses bras, son corps paratonnerre, sur lui sa violence détourner, leurs deux corps à lutter avant de basculer dans le canapé, pétrir et exiger, lutter encore un peu et se rendre ouverte et même pas abîmée de tant se donner à lui, y trouver sa raison d’exister, anticiper ses coups de boutoir en lançant son sexe vers lui, très vite y trouver son plaisir mais cette fois il ne la prend pas, il pleure et tout lui semble exsangue depuis ses fesses dans le mou du canapé défoncé dont le plaid a glissé à terre et lui a fini par se taire assis le corps cassé en deux avec toujours sa tête dans les mains. Elle est désorientée. En face le corps de la femme n’offre qu’un dos blafard comme une forêt vierge qui aurait stoppé son envahissement à la lisière. Elle aussi pourrait avoir pris sa tête dans les mains. C’est à ça que pense Nathalie quand il dit : « Je n’y arrive plus. Je ne peux plus te mentir. J’ai rencontré quelqu’un. » Il dit ça ou des phrases qui y ressemblent. Il n’y en a pas dix mille pour annoncer à quelqu’un qu’on le quitte, qu’on ne l’aime plus. Raphaël quitta Nathalie. Il fut quitté par la suivante. Après le départ d’Agathe, il pensa un temps à revoir Nathalie. Ce fut le moment où elle lui redemanda les clés de l’atelier.

Elle a tendu un grand drap blanc, un peu piqué, avec les initiales des deux familles brodées en rouge sur l’étiquette pour occulter le tableau de la femme de dos. Elle a acheté des toiles petits format et assis son corps sur le tabouret face à la table poussée devant la fenêtre. Elle a apporté une caisse de vieux tissus, de la colle et sorti les vieux ciseaux. Tu ne peins plus ? Tu t’es remise à peindre ? Tu devrais essayer de peindre. Elle n’entend plus que cela et c’est comme du sable que le vent soufflerait dans ses oreilles, comme le crissement que ça fait d’en mâcher un peu, le frotter sur la peau là où déjà tout est irrité. Par lassitude, désœuvrement, passivité, bonne volonté, elle tente cela aussi. Peindre. Ou plutôt elle vient à l ‘atelier. L’ennui à peine la clé dans la serrure. Le souvenir de l’envie d’avant, quand dans son dos, Raphaël peignait, bougeait, fumait, pleurait, gémissait, maudissait... Elle se souvient que ça pulsait du dedans vers son poignet, son corps en mouvement pour servir l’image qu’elle avait dans la tête. Elle fait des gestes qu’elle connaît comme un paraplégique réapprend à marcher... Elle n’a pas perdu la motricité. Elle ignore ce qu’elle a perdu. C’est peut-être le sens. Ces coups de ciseaux, traînées de colle, mouvements de pinceaux n’ont plus de sens. Elle revient chaque jour. Elle veut montrer de la bonne volonté. Ecouter les conseils de ses amies et tenter leurs méthodes, tester d’autres techniques comme jeu de découvert, juste jouer sans enjeu elles disent, faire des exercices. Elle s’ennuie. Elle commence autre chose. Pas grave de gâcher du papier, des toiles, elles disent. C’est facile à dire. Tout son corps rechigne. Elle commence malgré l’ennui et c’est comme cuisiner et se mettre à table lorsqu’on n’a pas faim. L’ennui grandit. Il gagne du terrain et bientôt la partie. Elle range son matériel et s’en va. Elle reviendra demain. C’est ce qu’elle se dit en donnant le tour de clé. Pour peindre il faut quelque chose qui porte, qui agit en, dehors de vous. Chez elle, c’est comme vide. Même le mal-être avant que tout se mette en place, avant le basculement dans peindre, a disparu. L’ennui a tout recouvert. Elle arrache le drap blanc, se tient devant la toile inachevée, l’homme dans la savane au corps immobilisé à l’affût, elle attend que se passe quelque chose dans son corps dans sa tête. Elle a trente ans demain. Comment harponner l’envie, tuer l’ennui ? Elle buta sur cette question à répétition, harcela le présent et ce fut comme cogner son corps douloureux à un coin de meuble et rien.

Tu restes longtemps obnubilée par ce tableau au point de t’identifier à elle qui tourne le dos. Il t’arrive de te réveiller la nuit parce qu’elle a bougé, elle au corps de femme, elle est sortie du tableau. Son visage te reste inconnu. Quoi qu’elle fasse ou dise, il reste dans l’ombre. Ses mots, tu ne les entends qu’en rêve. Eveillée, il ne t’en reste aucun en mémoire. Tu en perds le sommeil à force de vigilance. Tu veux voir son visage et savoir ce qu’elle te dit. Il te semble aussi que ses mains s’agitent. Est-ce qu’elle tient un pinceau ? Tu lui parles. Tu voudrais qu’elle te réponde. Tu commences à te parler en tu. Elle est devenue ton obsession. Un combat où l’une de vous deux ne se relèvera pas. Tu la menaces de tes pinceaux, tu vas l’achever, la barbouiller, l’opacifier de noir et pas de ce gris sombre dont tu es passé maître de varier les nuances, non, de ce noir pur, de chez Windsor et Newton, un gros tube prêt à l’emploi, de ceux qu’utilisait Raphaël. Tu es debout, face à son dos, tu viens de traverser Paris en chemise de nuit sous ton imper pour mettre ton plan à exécution, tu titubes de fatigue inassouvie, la pâte noire écrasée sur la palette tu tiens ton pinceau comme un poignard... Quel ennui, quelle lassitude soudain ? Ton bras peine à soulever ce que tu tiens à la main. Il retombe le long de ton corps. Hagarde, tu titubes jusqu’au canapé. La toile est restée inachevée. L’élan brisé. Ton regard brusquement tombé dans l’indifférence, se cogne au vide où qu’il se pose et dans le coin inférieur gauche, morte la peau de la femme qui resterait blancheur cadavérique à cause de l’ennui qui était la seule chose que tu éprouves encore. Tu dormis 48heures d’affilée. Le jour se leva. Il se coucha sans effleurer ta conscience. En ouvrant les yeux deux jours plus tard, tu sus qu’il fallait vendre l’atelier. Tu n’y peignis plus ni là ni ailleurs. Tu décidas de vendre l’atelier avec tout ce qu’il y avait dedans.

Tu attends Raphaël. Il a promis de passer ce matin. Tu as décidé de vendre l’atelier, lui as demandé de venir récupérer ses toiles, son matériel et lui rendre la clé. Le vieux canapé en cuir plus déformé que jamais, tu lui tournes le dos, tu devras te résoudre à le jeter. Il emportera à la benne tous les creux qu’y ont laissés vos deux corps imbriqués. Tu tournes le dos à la scène. Tu ne veux pas revoir Raphaël ici mais tu n’as pas su comment dire non. Sur la toile c’est le dos comme touche d’inachevé qui le crie. Il te rend la clé de l’atelier. Vous échangez quelques phrases banales comme meubles dans une location d’été, juste le nécessaire. Tu as hâte qu’il s’en aille. Tu le précèdes jusqu’à la porte et déjà la clé est dans la vieille serrure. Sans le regarder tu sais qu’il est debout face à la femme qui tourne le dos. Tu entends ce qu’il dit, je voudrais et tu ne connaîtras jamais la suite. Ton corps a crié non comme quelque chose qu’il fallait expulser ou brandir en protection. Il n’insiste pas. Il te laissa sur le seuil de l’atelier comme une porte qu’on lui aurait claquée à la figure. Il ne comprit pas. N’essaya même pas. Soucieux aussitôt de qui mettre à ta place. Tu dis non souvent par la suite. A la peinture, à l’amour, à tort et à travers. Tu arrêtas de te parler comme si tu étais elle. Tu appris à parler en je. Nathalie exploita la fiction qui n’est que le présent des autres, elle ne fit plus confiance au passé. Raphaël connut un petit succès grâce à un type qui se disait marchand d’art, qui avait été galeriste à Marseille, qui avait dû vendre sa galerie parce qu’il était ruiné mais avait repris son business via une galerie en ligne. Certains des tableaux de Raphaël furent vendus aux enchères au décès de quelques propriétaires et cela fit monter sa cote. C’est ce qu’il raconta à Nathalie lorsque l’atelier fut vendu.

Nathalie ne retrouva jamais son lien à la peinture. Elle vendit l’atelier avec ses dernières toiles et aussi le canapé. Elle passa à l’écriture de romans sentimentaux qui trouvèrent leur public. L’âme sœur, elle trouvait l’idée puérile, mais comme c’était le pilier de ses romans à succès, elle ne l’avoua pas, par respect pour ses lectrices. Puis David arriva.

Je voulais reprendre chaque personnage du défilé sous la gargouille et je croyais avoir écrit un moment de leur vie au présent, ce qui m’aurait permis de passer au passé simple pour « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » et ainsi finir au plus vite et me débarrasser de la fin. Sauf que rien en fait n’était au présent, d’où l’obligation de les écrire, ces textes au présent ! Et ça ne marchait pas. J’écrivais, j’écrivais, je reprenais à zéro et finalement je me retrouve avec un tas de morceaux comme des fragments qui sont en désordre, redondants, mais pas non plus à jeter. Avec en plus un texte en « tu » qui m’a sauvé la mise lorsque j’étais bloquée. Et le « harponner le présent » qui reviendrait pour chaque personnage différent, harponner le présent, se méfier du passé pour Nathalie, s’accrocher au passé pour Renaud parce qu’il n’avait pas appris à finir, harponner le présent dans le passé et toujours repousser ce futur qui rôde s’impose veut prendre la place pour la narratrice, harponner l’envie et tuer l’ennui pour Nathalie...

Et j’ai prélevé ces deux extraits avant de commencer à écrire Nathalie #7 :
« Elle avait toujours pensé, même enfant, à l’heure où les princes se rencontrent partout dans les livres, qu’elle était faite, non pas pour un grand amour, mais pour une relation durable. Elle ne se voyait pas vivre une passion, poursuivre ce genre de chimères, mais croyait malgré tout qu’un lien puissant, peut-être même indestructible, pouvait naître et rapprocher deux êtres. »
Isabelle Carré, Les rêveurs

« Si vous ressentez de la douleur face à la mort de Naoko, alors, continuez à l’éprouver le reste de votre vie. Si ça doit vous apprendre quelque chose, apprenez. Mais indépendamment de cela, soyez heureux avec Midori. »
Haruki Murakami, La balade de l’impossible

Et finalement j’ai tenté un ordre !

6. elle


proposition de départ
Nathalie et Raphaël

Je crois que cette histoire de nommer ces personnages est déjà dans chacun de mes codicilles jusqu’ici, depuis mon habitude de changer le prénom de mes personnages réels en conservant juste l’initial authentique, mais dans les personnages nombreux de la première proposition il y a des associations de prénoms comme Nathalie et Raphaël et ce qu’ensemble il forme comme couple déjà fort et constitué dans mon imaginaire comme si on me les servait sur un plateau et qu’ils s’animeraient et que je n’aurais plus qu’à les suivre et bien plus fort que si j’avais dû les inventer, les nommer, choisir des prénoms pour eux avec cette impression de construire sur du sable.

Madeleine

Le prénom de Madeleine situe un personnage dans une époque et presque jusque dans un lieu et c’est obligatoirement son vrai prénom qu’il faut pour écrire son histoire, celui reçu de sa mère et donné à l’hôtel de ville de Forchies-la-Marche par le père. Et Madeleine aussi le prénom de la sœur de celui qui la choisit pour épouse, ce que ça dit, épouser quelqu’un qui porte prénom identique à celui de sa sœur aînée et la crainte que cet homme avait avoué comme une mise en garde pour ses petits-enfants, et il faudrait veiller à cela disait-il, lui qui avait repris des études de psychologie, que son petit-fils de 4 ans plus jeune que sa sœur ne reste sous la coupe de l’aînée, ce que ça raconte de lui, de l’emprise de sa sœur Madeleine sur lui et l’emprise qu’à son tour il exercera sur elle, Madeleine, celle qu’il choisit d’épouser et qui porte même prénom. Et Georges, identité des prénoms aussi pour père et pour mari, ce que ça révèle de ce huis-clos familial.

Agathe

Et Agathe surgie d’un livre d’Arnaud Catherine et avec ce prénom arrive à sa suite tout ce qui s’est construit dans ma tête alors que ce personnage est peu évoqué sauf cela, qu’elle part, Agathe. Agathe qui est pour moi un prénom vierge, puisque je n’en connais personnellement aucune, un prénom d’une époque, d’un milieu et presque d’une région aussi...

Roger, Ahmed, Rosa et Singe

Nommer les poupées, Roger, Ahmed, Rosa et les animaux en peluche, Judith, Singe. Elle n’a pas six ans et retrouve chez sa grand-mère des poupées et des peluches des enfants d’avant. Avant de commencer à jouer, l’enfant réfléchit aux noms. Elle veut nommer chacun. Pour celle-ci, ce sera Rosa. Est-ce le pyjama rose qui l’a influencée ? Le bébé au pyjama bleu, elle veut l’appeler Roger. Etonnement de la grand-mère. Choisis un nom de maintenant plutôt. Comment s’appellent les garçons de ta classe ? Ahmed, répond-elle après réflexion. Est-ce l’hésitation de la grand-mère face au poupon blond ? Elle choisit Nolan. Regret de la grand-mère mais elle a raté le coche, il est trop tard pour Ahmed. Le petit frère veut jouer aussi. Le singe de la grand-mère enfant est resté tout beau. Il s’appelait Judith comme le chimpanzé dans le feuilleton Daktari. Au début du jeu on l’appelle Singe. Singe est drôle, il fait parfois des bêtises, mais pas trop. Il faut le faire parler. Il peut croiser les bras, mettre sa patte sur l’épaule de Rosa. Il est si agile qu’on peut même l’accrocher à l’arbre dans le jardin, avec ses membres souples, il fait bien plus de trucs que les autres. Quand les vacances chez la grand-mère sont achevées, le petit garçon de trois ans enlace Singe, il veut le ramener à sa maison. Il ne retrouvera jamais son prénom d’origine, celui de la guenon dans Daktari. Il restera Singe, c’est forcé, pour que le petit garçon puisse le retrouver aux prochaines vacances.
Roger, Ahmed, Rosa et Singe

Clarisse, Hortense, Julia, Agathe, Claire et Aude

Nommer ses personnages, c’est un peu comme choisir le prénom d’un enfant que l’on porte déjà ou même avant de le porter. D’où qu’on le rêve, le bébé qui viendra, il y a le prénom qu’on lui choisira. Hortense, Clarisse, Julia... Hortense comme la fleur avec son h muet comme un artifice supplémentaire pas trop voyant et même avec ce petit parfum de secret qui augmente son attrait. Clarisse ou Agathe qui signent un milieu privilégié, vivent à Paris, prennent des cours d’équitation, ont un petit frère qui se prénomme Malo ou Gustave ou Oren. Julia, mère adorée de Virginia. Trouver un nom et un prénom pour le personnage qui se dessine mais qui n’est pas encore défini totalement, c’est de l’ordre de nommer ses enfants. Il faut que le nom colle au rêve de la mère. Celle-ci devra oublier l’enfant rêvé, seul restera le prénom. C’est de l’ordre du définitif, comme de nommer son personnage.

Elle

La magie du « elle » en écriture.

La liberté que donne le Elle et rien d’autre que lui, ce elle, sans prénom ni nom, cet infixé qu’il recèle, mouvant, mobile depuis le « je » déguisé, à l’âge variable, jusqu’à désigner carrément l’autre, différent de soi, bien distant. Le Elle qu’on écrit et aussitôt le regard se modifie, même pour parler de soi et c’est soulagement, confort de sortir de l’enfermement de la fusion. Elle est forcément autre que je. Alors oui, écrire en elle, c’est jouir d’une immédiate liberté. Longtemps à vouloir en profiter. Et ce livre jamais publié et intitulé Elles avec des elle différents, mère, grand-mère et je en chapitres distincts mais sur un même thème pour chacune d’elle à des époques différentes, l’argent, la propreté, l’amour...

5. chacun des dix à fermer une porte


proposition de départ

Renaud connaissait bien chacune des clés. Elles aussi lui étaient devenues familières. La plus grande trompeuse par sa taille puisqu’elle n’ouvrait que la boîte aux lettres où chaque jour une enveloppe avec l’écriture de sa mère détournée de ses carnets habituels sous le prétexte de l’éloignement de son fils chéri mais qui continuait à s’adonner à son passe-temps favori en lui envoyant des portraits en mots de tous ceux qu’elle croisait dans Paris, afin de lui faire parvenir un peu d’air d’ici, écrivait-elle, pour qu’il ne soit pas dépaysé au retour, toute heureuse d’avoir un lecteur pour une fois et pas n’importe lequel puisqu’il était écrivain. La clé à la tête hexagonale était celle de la cave où il n’avait jamais mis que le carton de la machine à café qu’il s’était offerte et enfin par élimination il restait la clé de l’appartement, celle qu’il serrait entre les doigts prêts à l’action, puisqu’il quittait les lieux. Un instant d’hésitation et s’il avait oublié quelque chose, la clé qu’il tenait lui permettrait de faire marche arrière, revenir. Mais non, il ne restait plus rien de lui. Il laissait cet endroit comme s’il n’y était jamais venu. Son corps déjà dehors et la clé serrée entre l’index et le pouce prête à s’enfoncer dans la serrure quand il bloqua le mouvement. Comment avait-il pu l’oublier ? Ce tour de clé pour signer le caractère définitif de quitter l’appartement et tant de fois l’avoir imaginé, anticipé, s’être vu en train de le faire, il ne le donnerait pas ! Il n’en aurait pas besoin. Il en aurait presque souri comme d’une farce du destin. Et c’était presque mieux de partir ainsi sur un sourire. Comment n’y avait-il pas pensé ? La clé était superflue : il n’avait qu’à claquer la porte.

Agathe partait. Renaud autour d’elle ne sachant comment se rendre utile et le manège de leurs deux corps dans le couloir étroit de l’appartement encombré encore par la valise. Deux corps qui avaient été intimes et n’avaient pas appris nouvelle façon de se mouvoir ensemble dans un espace restreint avec entre eux le souvenir des gestes usuels qui n’étaient plus de mise, puisqu’Agathe avait cessé d’aimer Renaud. Prévenant il offrait de porter la valise à roulettes qui ne demandait qu’à être poussée. Des morceaux de phrases tronquées comme leur histoire, sur un fond sonore de silence à part les bruits de la ville depuis la fenêtre restée ouverte et cela ferait courant d’air dès qu’on ouvrirait la porte, Agathe le savait, et le ronronnement de l’ascenseur, c’était toujours Madame Michaud à cette heure qui sortait son chien, plus précise que les cloches de St Vincent, et il faudrait attendre que l’ascenseur remonte jusqu’à leur étage. Elle sortit les clefs de sa poche et remarqua au moment de les tendre à Renaud qu’elle n’avait pas enlevé le porte-clé. Le faire maintenant ralentirait son départ, surtout avec la fébrilité de ses doigts ce matin. Elle préféra lui dire qu’elle le lui laissait comme porte-bonheur, avant de regretter sa phrase qu’après coup elle trouvait maladroite, une phrase qu’elle aurait dû retenir, une phrase qu’on ne dit pas quand on est sur le point de franchir une porte pour la dernière fois. Elle le regarda mettre le tout dans la poche de sa veste sans rien dire. Elle le regarda encore une fois s’effacer devant elle pour la laisser entrer dans la cage de l’ascenseur, malgré son corps à lui encombré avec la valise à roulettes.

La grande clé avec un cordon orange visible de loin pour quelqu’un qui ne pose jamais ses clés deux fois au même endroit, les pose aux endroits les plus insolites. Elle est trop ancienne, non, Madame, je ne peux plus vous faire un double, alors le cordon orange pour ne pas la perdre, et non, elle ne la laissera pas aux nouveaux propriétaires, celle au cordon orange elle la gardera, puisqu’il vont tout faire rénover. Non, laisse, je vais fermer moi-même et c’est comme une mise en bière. La porte se referme et il faut avant que les pieds quittent le seuil rainuré de la pierre de taille avec rainures comme une indication du sens de la marche pour entrer, ces parallèles aux murs du couloir étroit, le hall, disait-elle, comme elle disait living et jamais salon ou salle à manger mais c’était dans la maison d’avant, quand ils travaillaient tous les deux et vivaient au-dessus de la pharmacie et ensuite dans celle-ci toute petite et le corps en arrière, laisser vacant le seuil pour refermer la porte en bois blanc vermoulu avec verre poli en haut et tourner la clé après avoir trouvé vite le degré d’enfoncement pour actionner le verrou du fermer à clé, qui ne sert plus qu’à empêcher que la porte reste grande ouverte, à cause du chambranle à moitié arraché depuis qu’ils sont venus cambrioler à l’heure précise de l’enterrement la petite maison minable avec boîte aux lettres sur la route en forme de maisonnette avec le toit à deux pentes qu’il fallait soulever comme celui de chalet suisse boîte à musique pour récupérer le journal quotidien et qui n’est plus repeint depuis longtemps et toujours plus dévoré par la rouille d’année en année. La main tourne la clé et au bruit familier, elle sait que c’est fini.

Pressée, elle est en retard comme tous les matins. Furieuse aussi contre elle-même, sa manie d’être toujours en retard. Ce retard quotidien, c’est plus fort qu’elle. Dans sa tête elle récapitule son sac, ses clés de voiture, sa mallette, le montage en carton pour l’éveil des petits. Son portable sonne. Son corps se hérisse de ce contre-temps. Le temps de sortir le téléphone et la sonnerie s’arrête. Elle n’a posé ses clés qu’un instant et c’était ça où laisser le carton si fragile et les gestes mécaniques. Elle est en retard. Elle tire la porte et c’est le claquement que ça fait dans le couloir sombre qui affole et instantanément elle sait. Elle est sortie sans ses clés. La voilà enfermée dehors et c’est lassitude dans le corps puis colère car elle sait bien ce que cela implique, comment se terminera sa journée, aller chez le serrurier ou lui laisser un message s’il est en intervention et attendre, devant sa boutique ou dans sa voiture si elle a de la chance et qu’elle trouve une place juste devant chez lui et guetter tous les hommes qui passent, essayer de savoir si c’est lui ou pas. Et payer 120€ pour 3 minutes que lui prend l’intervention. Encore une journée qui commence bien !

Mécanisme défectueux et besoin de tirer la porte d’une main tandis que l’autre donne le tour de clé et l’exaspération que ça fait naître dans le corps pressé, en retard, encombré avec l’épaule tirée vers le bas par le sac en bandoulière lourd d‘une accumulation sans fin d’une éternelle anxieuse.

La main dans la poche de sa veste déformée pour trouver la bonne clé, tâtonne, repousse les clés de voiture, les pièces, le jeton du caddie, avant de refermer les doigts sur elle et tirer la porte. Fermer à clé, c’est recommandé à l’institut et Renaud s’en étonne chaque fin de journée en donnant ce tour de clé et avec ce petit clic il espérait que ce bruit suffise pour qu’aussitôt le corps intègre qu’il a droit au repos, comme obligation de laisser derrière cette porte l’objet de ses pensées, de ses recherches mais savoir que ça ne marche pas comme ça, que quelque chose de là-dedans s’est glissé dehors, faufilé avec lui par la porte et ne le quittera pas même de retour chez lui à l’appartement.

La dernière des surveillantes est chargée de fermer à clé l’aquarium et ce soir c’est son tour. Elle gardera posture jusqu’à la voiture. Passée la porte et pendant le tour de clé, les oreilles heurtées par le calme et le vide. Toutes ces surfaces vitrées et aucun corps devant. Les lumières allumées, ce n’est pas son problème. Elle tourne le dos et glisse la clé dans sa poche en se disant que demain matin elle ne saura plus où la chercher mais demain ne la concerne plus.

La carte, tu as la carte ? Avant de laisser la porte se refermer automatiquement dans son dos. C’est plus simple à glisser dans la poche que les clés d’avant accrochées à un gros embout en cuivre entouré d’un boudin de caoutchouc noir pour que les tours de clés nocturnes ne réveillent pas tout l’étage de l’hôtel, le tout volumineux à l’excès pour qu’il soit improbable de l’oublier dans la poche comme cette carte magnétique qu’il peut aussitôt glisser dans son porte-feuille et plus besoin de la déposer au comptoir de la réception avant de quitter l’hôtel pour la journée. Elle imagine le geste qu’il aurait eu derrière son comptoir à la réception une fois qu’elle y aurait posé la clé, salué et remercié, il aurait tourné le dos, il aurait pivoté sur ses talons, chaussures noires impeccablement cirées pour l’accrocher au tableau à l’emplacement prévu par le numéro de la chambre correspondante. Elle regrette ce panneau de bois devenu obsolète comme lieu d’organisation limité et réduit comme un ordre dans le monde.

Il m’a offert une voiture mais a lésiné sur le verrouillage automatique. C’est toujours la même boutade pour te faire patienter à côté de la portière du passager, tandis qu’elle côté conducteur introduit la clé dans la serrure. Une fois assise au volant elle penchera son corps vers le petit bouton à soulever pour déverrouiller ta portière pour que tu puisses t’asseoir à côté d’elle. Son mari ne lui a pas choisi une voiture bas de gamme.

Les portes du 89 et du 112 ne sont pas des portes que l’on claque comme la maison du docteur avec en son plein milieu comme un nombril mal rentré un bouton de cuivre de la grosseur d’un poing qui remplit toute la main quand on la tire. Madeleine aimerait bien une porte comme celle-là. Pour le 89 et plus tard pour le 112. Une porte à claquer derrière soi. La sienne n’est qu’une porte à tirer derrière soi et pour la fermer la main doit faire pivoter la poignée noire en forme de papillon et c’est face à elle et dans son dos la rue. Elle aimerait bien une porte à claquer derrière soi, le dos déjà tourné projeté vers dehors vers ailleurs et le bruit de la porte qui claque dans le dos c’est comme dire advienne que pourra puisque je ne suis plus là, comme le bruit d’un ballon de baudruche qui éclate et pouvoir dire sa colère, sa révolte. La porte du 89 comme celle du 112 n’est pas de celles-là. C’est une porte à partir sur la pointe des pieds, partir sans faire de bruit pour ne pas réveiller l’enfant dans son berceau et que ses cris suffisent à faire monter le lait et la douleur que ça fait dans le corps et partir alors qu’il serait si simple de soulager la tension dans eux deux sur la poitrine et à l’école le cours de gymnastique qu’il a fallu reprendre alors que Madeleine allaite encore, un, les bras écartés, deux, les bras en l’air, trois les bras le long du corps, avec eux debout devant elle, montrer et compter un, deux, trois, un, deux, trois, et aussitôt douleur et finalement les seins qui lâchent ce surplus dans l’ouate dont elle a bourré les deux bonnets de son soutien-gorge. Son corps qui lui rappelle qu’un petit corps l’attend ailleurs, à la maison, et la douleur dans les seins qui prend fin c’est bien le seul soulagement quand le petit boit car le répit de si courte durée et les pleurs reprendront bientôt dès qu’elle voudra qu’il dorme, dès qu’elle le posera, et pour le faire téter il a fallu rentrer sur le temps de midi d’un pas rapide sur les petits pavés inégaux, tourner la poignée noire et vite vite ouvrir son chemisier et par-delà le soutien-gorge libérer le sein blanc veinuré de vert et le mamelon si gros que pour la bouche du nourrisson au poids qui restera longtemps en-dessous de la moyenne c’est énervement et les hurlements qui redoublent d’impatience d’elle pas assez habile pour que le bébé gobe le téton et lui tournant la tête de gauche à droite comme on se débat, et l’œil de Madeleine quand enfin il têtera constamment fixé sur la montre et il faudra l’arracher du sein pour le tendre à sa mère et se presser à travers le village jusqu’au portail de l’école et continuer à entendre les cris de l’enfant dans son dos comme coups de couteau mais à mesure qu’elle s’éloigne les entendre de moins en moins et c’est un soulagement. Et au 112 vingt ans plus tard c’est pareil regret qu’il n’y ait pas, lorsqu’elle a fini sa visite du matin à sa mère, Zénobie, une porte à claquer derrière soi, comme pousser un soupir de soulagement, une porte à claquer à la bouche de Zénobie un peu comme on dit merde mais sans avoir besoin de le dire, elle ne se le permettrait pas, le bruit dans son dos comme pour lui fermer son clapet qui toujours trouve à dire quelque chose qui la blessera, qui lui donnera envie de crier à l’injustice. Au lieu de cela, quand elle quitte le 112, il faut tourner la poignée noire avec délicatesse.

Codicille : Partie très loin de mon projet d’écriture en cours pour faire les exercices, juste cela et me servir des personnages ébauchés de Renaud et d’Agathe – Agathe dont le nom a été donné par Arnaud Catherine pour un de ses personnages — et la force d’un prénom que je n’aurais pas choisi et ce que cela ouvre comme champ. Puis un texte sur fermer la maison de ma mère. Pour arriver à dix, l’obligation d’épuiser quelque chose et donc écrire du sans intérêt autre que le respect de la consigne, quand, par on ne sait quel processus, surprise de retomber sur Madeleine (dernier texte) de mon projet en cours et mis en stand by pour suivre l’atelier d’été. Juste à se demander ce que c’est « fermer une porte » pour Madeleine, ce que fait ce geste banal dans le corps de Madeleine. Merci pour ces expérimentations surprenantes.

4. oeil de star


proposition de départ
ton dur

Avec son look de dominatrice, sur scène, avec en face des murs de gradins et son public hurlant, guêpière noire avec seins dans ogives rigides agressives, quadrillage des bas résille comme grillage autour de camp militaire, blondeur trompeuse pour perdre l’ennemi, elle le remarque lui réduit, sur papier glacé perdu dans milieu d’un magazine, quand elle que la une, pas pour lui là pour faire vendre une marque de jean’s déjà passée. Son œil de star sur pectoraux publicitaires et son doigt sur l’image comme tirer pointer à la pétanque et ça suffit pour qu’on le lui trouve comme index sur carte de restaurant rend les mots superflus. Elle veut lui. Et c’est comme inverser la course de la roulette russe, elle le fera chanteur et il récoltera célébrité temporaire et qui peut dire qui se servir de l’autre ?

ton doux

Midinette dans le fond et elle ne change pas. Mondialement connue, acclamée et noyée dans des flots de solitude allant en tête d’une nuée de suivants elle devant. Elle est seule et elle a faim. Au-dedans c’est même sensation : affamée. Les baisers ne comptent pas, ils glissent comme commandités et c’est comme achetés et payés. Il y a quelque chose inside qui fuit. Matin lendemain de spectacle encore couchée vidée à feuilleter un magazine. Envie de lui glacé dans le noir et blanc de la publicité, c’est nu au-dessus du Levi’s, dans une pose alanguie, jean’s déboutonné juste un peu comme appel pour sa main. Elle veut lui comme sauver l’enfant qu’on emmène en exil sur le chemin. Elle veut sa peau toucher la sienne. Elle n’a qu’à demander qu’on le lui présente. Moins seule à deux elle imagine comme imaginer aimer.

Codicille : Bloquée longtemps par le texte idéal que j’avais en tête à cause de cet accent liégeois qui pour une fois pourrait me servir à quelque chose avec traîner sur certaines voyelles, avec les r prononcés fort comme roulement de tambour et affirmation d’une proximité avec l’Allemagne –- Liège Verviers La Calamine -– avec les cantons rédimés comme on disait sans que je m’inquiète du sens, savoir où ça se trouvait suffisait à l’enfant que j’étais, et je vais me renseigner. Mais trop difficile d’autant que je voulais continuer le texte du roman ou de la nouvelle, reprendre le personnage masculin et au moment de quitter l’appartement, est-il situé en Allemagne, je n’ai pas encore décidé, j’avais imaginé qu’il jetterait un coup d’œil au miroir et en se regardant (ton doux) il aurait repensé à la façon dont Agathe le voyait au début de leur relation (ton doux) et du changement qui s’était opéré (ton dur). Commencé mais abandonné. Heureusement Arnaud m’a sauvée, p 123, Madonna et Nick Kamen.

3. quitter la ville


proposition de départ
format roman

Alors voilà il y était. A ce moment redouté où il lui faudrait quitter ce lieu. Il allait y avoir une fin et c’était maintenant. Quand le 17 juin 2020 était-il devenu un jour funeste ? Une fois qu’il avait su qu’il devrait rendre son appartement au plus tard le 17 juin. A partir de cet instant ce vendredi lointain était devenu un jour auquel il faudrait bien arriver mais le plus tard possible. Un jour qui n’avait plus cessé de se dresser comme une date fatidique qui arrivait à le surprendre dès qu’il feuilletait son agenda, qu’il faisait un projet, comme quand on joue au monstre tapi derrière la porte pour faire Bouh.

Dès l’instant où il était entré dans cet appartement meublé que l’institut avait mis à disposition, il s’y était senti chez lui et peu à peu l’envie d’y rester comme nécessité. Était-ce venu peu à peu ? Ou bien l’envie était-elle présente dès le départ ? Il s’interrogeait comme les amoureux analysent leur rencontre, recherchent quand exactement le début, la naissance de leurs sentiments, évaluent coup de foudre ou bien plutôt sentiment qui prend de l’intensité au fur et à mesure qu’ils apprennent à se connaître... A son arrivée tout lui était étranger pourtant, depuis la blancheur des murs – il devrait tout rependre en blanc pour l’état des lieux de sortie, la jeune fille avait insisté là-dessus – la couette avec housse et serviettes blanches, blanc aussi le service Ikea, vivre en appartement pour la première fois, laisser ses chaussures dehors sur le paillasson comme faisaient les voisins et par la fenêtre la fontaine qui crachait son eau tout le jour et ne s’arrêtait de bruisser que la nuit tombée. La langue dont il n’avait pas appris un mot, qu’il ne comprenait pas et le pire avait été à son arrivée : après quarante leçons qu’il avait apprises de son manuel collection poche « Apprendre l’allemand en 90 leçons », quand il avait demandé un renseignement à un passant pour la première fois, il avait dû se rendre à l’évidence devant l’air ahuri de son interlocuteur, on ne le comprenait pas non plus. Et pourtant il avait dû se forcer, se résoudre à projeter son corps rigidifié vers l’autre, tourner dans sa tête les mots nouveaux, les malaxer dans sa bouche pour les amadouer, pour finalement les laisser prendre place dans l’espace public tout sonores qu’ils étaient. Et là l’horreur et la honte l’avaient mortifié devant les yeux ronds et écarquillés de l’autre en face qui ne le comprenait pas. Et malgré tous ces incidents, ces désagréments, il se sentait chez lui sans comprendre pourquoi, d’où cela pouvait bien venir, il n’avait cessé de se le demander. Il avait tout tenté pour obtenir une deuxième année. Son travail n’était pas achevé. Il avait rempli tous les formulaires, adressé des demandes, solliciter des rendez-vous pour obtenir une prolongation de son contrat, arguant de ses avancées bien réelles. Il progressait en effet. Il était certain d’être sur le point de découvrir des choses importantes sur cet auteur méconnu, Georg Weber, et dont il avait obtenu l’autorisation d’étudier le journal. Considéré comme petit fonctionnaire durant la seconde guerre, davantage que comme écrivain dont le seul écrit avait été un éloge du Führer sous le régime nazi, ce qui lui avait valu de ne pas être envoyé au front mais chargé d’une mission différente, mais qu’on avait préféré laisser dans l’oubli où sa mort prématurée et pourtant suspecte semblait avoir arrangé tout le monde. Durant toute la guerre il avait réceptionné tous les livres confisqués et avait l’ordre de détruire tout ceux qui n’étaient pas pro Hitler. Il avait un quota à respecter et à cause de cela il avait inventé des livres auxquels il trouvait des titres qui étaient en français et d’en dresser un inventaire et ainsi justifier son travail, un nombre conséquent de livres détruits, pour preuve ces cahiers de listes et quand les noms venaient à manquer il en rajoutait aux grands classiques comme à Victor Hugo et à Balzac dont il avait brûlé de faux livres comme le stipulaient ses cahiers.

Les jours précédents il avait pris plaisir à nettoyer l’appartement et la fille qui était venue pour l’état des lieux de sortie avait été surprise, qu’un garçon, enfin un homme, s’était-elle reprise en rougissant, rende un appartement aussi propre après un an d’occupation. Et il s’était dit qu’elle ne connaissait pas la sœur d’Agathe qui vivait dans un chao perpétuel et ne s’en cachait pas. Mais à présent il ne lui restait plus qu’à quitter les lieux, prendre ses clés de voiture et claquer la porte. Et quelque chose l’en empêchait. Son corps n’enclenchait pas le mouvement. Sa voiture l’attendait en bas, en bordure de la zone piétonne. Il avait fini de la charger. Il faut dire qu’il voyageait léger. Ses effets personnels et quelques vêtements – jean’s, polos, chemises –- les affaires d’hiver, plus volumineuses, il les avait déjà rapatriées chez ses parents, quelques livres mais peu puisqu’il ne lisait plus que sur tablette, encore plus depuis qu’il vivait ici et son ordinateur. Rien d’autre. Comme un étudiant attardé. Et même pas de chien qui l’attendait dans l’auto et qui l’obligerait à décoller ses pieds chaussés et c’était exception sur la moquette qu’il n’avait pas tachée, rendue comme il l’avait reçue, claire, soyeuse et douce.

Il ne restait plus rien de lui à part son téléphone et ses clés de voiture à côté de l’évier de la cuisine et le dernier verre qu’il avait conservé pour boire et il allait falloir le rincer et avec un essuie-tout l’essuyer et le ranger devant les cinq autres semblables sur l’étagère avec les mugs blancs Ikéa. Il pensa à celui ou à celle qui viendrait après. Prendrait-elle son café dans un bol ou un mug ou préfèrerait-elle le thé ? Elle serait anglaise peut-être. Ils sont nombreux les étudiants anglophones à demander un stage d’été. Tournant le dos à l’évier, à ses clés posées à côté, d’un geste instinctif il s’assura que son portefeuille était bien dans la poche arrière de son jean’s et c’était devenu un geste automatique comme de réassurance. Il entra à nouveau dans le salon mais non, il ne s’approcherait pas des fenêtres, tout le travail d’engrangement d’images avait été effectué, il n’y avait plus qu’à espérer que la mémoire prodigieuse qu’il avait en ferait bon usage. Il eut envie de photographier le salon puis se moqua de son sentimentalisme. Depuis le départ d’Agathe, ses excès de sensiblerie n’avaient fait qu’augmenter. Il lui restait le miroir pour détourner son regard de la fenêtre et le fixer. Il s’approcha. Quel visage après le sien dans l’encadrement de bois clair ? Il se trouva mauvaise mine.

Il regarda autour du lui. Tout était redevenu impersonnel comme le jour où il avait poussé la porte après avoir galéré avec le trousseau que la secrétaire de l’institut lui avait remis dans l’après-midi, clé de l’appartement, clé de la cave, clé de la boîte aux lettres, quand la minuterie avaient commandé l’extinction de la lumière du hall et qu’alors il s’était retrouvé dans le noir à essayer à tâtons chaque clé. Maintenant elles lui étaient familières. Il repéra d’emblée celle qui lui permettrait de donner le dernier tour de clé.

format nouvelle

Quitter la ville, l’institut où il a travaillé un an, c’est là qu’il en est ! Pourtant en passant l’aspirateur, en frottant le sol de la cuisine, en récurant baignoire, lavabo, toilettes, le seul mot qui retient son attention, c’est quitter. Il va quitter. Agathe l’a quitté. Il quitte l’institut, le pays, les amis. Il quitte. Il ne part pas. Quitter et buter sur le mot. Quitter, c’est partir et pas de retour. Quitter, prononcer le mot, le dire et quelque chose se déchire en lui. Quelque chose se passe dans son corps qu’il ne comprend pas. Et combien de nuits à s’interroger ? A se relever pour pieds nus marcher jusqu’à la fenêtre du salon et fixer le dôme cloche d’or dans le ciel étoilé et pleurer. Parfois il compte les coups pour savoir s’il est temps encore de se recoucher. Un mois que ça dure. Depuis qu’il est sûr de devoir quitter. D’abord il ne l’avait pas cru. Un an, c’est long. Il trouverait un moyen de rester. Mais quand il lui avait été évident que ça n’arriverait pas, son corps s’était désolidarisé. L’effroi s’était greffé là-dessus, celui de ne rien comprendre et sa tête de chercher sans répit pourquoi. Pourquoi ce désastre dedans, ce chagrin, le corps enchaîné comme pieuvre à multiples tentacules enserrées à ici, agrippées à rester, comme autant de petits cadenas d’amoureux aux rambardes métalliques des ponts de Paris et pareil dans sa tête, tout bloqué, ses yeux à fixer à travers les larmes tout ce qu’aimer avant : fontaines, église, clocher... Se boucher les oreilles aussi, volonté de ne plus entendre sonner les heures dans la nuit et s’obliger à perdre la sensation rassurante derrière ses yeux fermés, de pouvoir se situer dans le temps malgré le corps à moitié endormi, allongé et confiant, sous le bombé de la couette immaculée comme literie de chalet de montagne autrichien, quand avant il pouvait s’abandonner. Quitter la langue aussi, une langue qu’il ne parlait pas, eine Sprache die klingelt wie...
Et à l’arrivée, après huit heures de conduite à rouler vers son nouveau lieu de vie, jamais habité, choisi par défaut, par dépit, puisque rester n’avait pas été possible, un désastre pire encore et en porter la responsabilité longtemps et ce sera comme pour se faire payer davantage, comme pleurer pour quelque chose quand avant il avait cherché sans trouver la cause de telle tristesse, pourquoi juste à cause de quitter, mais à cause de cette perte pire, il pleurait désormais pour quelque chose comme on dit à l’enfant, tu vas pleurer pour quelque chose, après que la gifle partie toute seule tant est grande l’exaspération mais que lui, l’enfant, il n’a plus que ça, redoubler les hurlements, pour faire payer en retour à l’adulte la brûlure sur sa joue et la honte aussi de témoins à côté qui regardent sans rien dire, pour au moins avoir l’apaisement dans son petit corps de maîtriser à son tour quelque chose dans le corps de l’autre, adulte à côté qui a fauté, a débordé, tant pis si ce n’est que son énervement, et c’est un bien mauvais début pour habiter un lieu, un pays, même si c’est retrouver même langue, et pouvoir dire tout ce qui vient dans la tête et l’autre en face tout comprendre. Vivre longtemps avec ce mauvais goût dans la bouche, comme d’avoir trop pleuré, même au-dedans, même sans larmes, d’une perte supplémentaire qui se rajoutait à la peine initiale, quitter, d’une perte qu’il aurait tellement pu éviter, s’il avait été moins préoccupé par le déménagement, l’emménagement, le départ, la route, l’arrivée, le nouveau boulot, qu’il avait été moins distrait, avec la tête ailleurs, comme Agathe le lui reprochait à la fin de plus en plus souvent, qu’elle ne l’appelait plus jamais son poète fou, et ça aussi s’il avait été moins distrait, il s’en serait aperçu, et il aurait encore pu peut-être réagir, aurait pu empêcher quelque chose, la retenir, la faire changer d’avis, il ne le saurait jamais, alors que cette perte-ci était si facilement évitable et il allait rester des années effaré d’avoir ainsi rajouté du malheur au malheur avec juste la tête ailleurs, la tête tout entière comme tête dans le sac, à cause d’elle toute au chagrin de quitter. Avec le corps qui avait pris le relai, juste lui à bouger, rouler, tourner le volant, accélérer, freiner, s’arrêter, manger, rouler et seul lui à bord comme automate consciencieux il avait enchaîné les mouvements tandis que tête ailleurs.

Codicille : L’impression de devoir planter le décor avant de zoomer et d’arriver au centre à l’essentiel et dès le départ j’avais l’idée de quitter que je ressens comme essentiel, c’est à ça que je voulais arriver (version courte), à ce que quitter fait dans le corps, et la version roman m’a permis de cerner le problème comme un atterrissage en douceur.

2. tenir ensemble


proposition de départ

Quand on vient d’ailleurs par la route, c’est le nom sur le panneau qu’on reçoit en premier de ce lieu. Il réveille votre âme d’enfant qui n’est jamais qu’en sommeil. Aux contes avec la petite en capuchon qui n’a pas peur de se promener dans les bois et la grand-mère malade et le chasseur aussi, une sombre histoire en fait. C’est un nom qui rappelle qu’ici il y a eu des loups, tout comme il y a eu des bois, mais tout cela disparu depuis bien longtemps. N’en subsiste qu’un vaste puzzle de prés délimités par des haies naturelles et des rubans blancs électrifiés pour que ruminants, vaches et purs sangs, restent sagement là où on les a parqués. Ces derniers arrivant en van pour la saison estivale, deux mois à vivre une vie de cheval à sentir la bonne odeur de l’air et à arracher avec les dents toute cette verdure sous les sabots, oubliant les tours de manège et des concours de sauts espérant guérir leurs jambes blessées par un retour à la nature, une sombre histoire de sous, de mises et de paris. Çà et là d’anciennes demeures en granit surmontées de cheminées disproportionnées qui semblent maintenir tout le dessous de l’édifice sous leur joug comme si l’architecte les avait dessinées et conçues elles en premier. Au milieu de tout cela plic-ploc des habitations modernes et mêmes quelques-unes à toit plat (l’universalité de la mode) dont les crépis résistent mal au ruissellement pluvieux inhérents au climat d’ici. Tous avaient rêvé pareil, grand terrain qui ferait un beau jardin sans penser qu’en prenant de l’âge maintenir tout cet esthétique verdoyant tournerait au tour de force, mais personne n’en pipait mot. Cette génération tenait bon, n’achetait que le nécessaire, utilisait tout ce que donnaient potager, arbres fruitiers avec en bonus la récolte de saison, champignons, mûres et coquillages ramenés de la pêche à pied selon les marées. Le maire avait du mal à faire tenir ensemble le haut du village avec le bas. Les terres étaient en haut, la population plutôt en bas. Le mot de « tout venant » pour désigner les habitants des hauteurs où il devrait se résoudre à implanter des logements sociaux lui avait coûté sa réélection. Renvoyé dans les cordes parce qu’il avait oublié à qui il avait à faire, étranger à des phrases telles qu’on a sa fierté quand même. Pour cette raison et d’autres peut-être, quelque sombre histoire dont on ne parlait pas devant un étranger, quelqu’un qui n’était pas né là et avant lui parents et grands-parents. Sa mère était du pays pourtant, mais lui habitait une villa de bord de mer ou plutôt n’y revenait que le w-e à cause du gros poste à Paris dont il n’avait pas démissionné contrairement à ce qu’il avait promis pour se faire élire. Il avait tenté de faire tenir ensemble les propriétaires de ces villas aux volets clos toute l’année et contre lesquels se déchaînaient le vent et les embruns perpétuels abrasant sans répit tout ce qui présentait obstacle comme pour gommer au plus vite le lustre de la dernière rénovation du toit, des façades et des boiseries, qui rouvraient portes et fenêtres durant juillet et août pour accueillir sous leur toit pentu malmené par les tempêtes toutes les générations, faire tenir avec ceux-ci les autres qui vivaient à l’année en haut de la falaise, fermiers, éleveurs et artisans. Pourtant les haines les plus féroces, c’était entre les familles d’en haut. Des histoires de terre on imagine. Même pas. Pas forcément. Les Lefèvre ne parlaient plus aux Maillard et impossible de savoir pourquoi. Une bourde malencontreuse que de les avoir invités à la même soirée de trente convives. De part et d’autre un non catégorique. Et personne à expliquer pourquoi d’un côté comme de l’autre. Une rivalité d’homme ? Des forts en gueule et chasseurs tous les deux. C’est un con ou c’est un crétin et on n’en saura pas plus. Ça c’est pour la jeune génération. Alors imaginez quand la brouille remonte à loin, les motifs on se demande si eux-mêmes s’en souviennent encore. Quelle promesse non tenue d’épousailles ou d’échange de terrain ? Qui s’est estimé lésé ? Qui endosse la responsabilité du préjudice subi ? Mais après les autres autour devront entériner cette querelle. Par loyauté il faudra veiller à la faire perdurer. Il faut être étranger au coin pour demander pourquoi. Pourquoi quoi ? Pourquoi ils ne se parlent plus ? Chacun a ses raisons. On n’a pas à revenir là-dessus. Le nom sur le panneau, c’est juste pour faire joli, parce que maintenant il n’y a plus qu’un seul nom pour toute la commune et c’est le nom d’en bas bien sûr avec son code postal. Ceux d’en haut n’ont plus eu qu’à accepter ce qu’ils ont pris comme un affront, une perte d’identité. Mais le même nom pour la commune, il n’est plus qu’à moitié vrai parce que la seconde partie en fait, les chenilles processionnaires sont en train d’en venir à bout. Tous les pins de la commune sont touchés. On finira par la débaptiser. Encore une sombre histoire entre pins et chenilles.

D’abord chercher un conflit, puis dans ma tête l’écrire selon Mauvignier (atelier – ce que j’appelle oubli) avec chacun des personnages ramenant des phrases toutes faites depuis sa vision. Ensuite me forcer à rester EN DEHORS et un thème lancinant et pas encore exploré dans long projet se dessine alors que je trouve le titre ou après, je ne sais plus : ce fameux « faire tenir ensemble ».

1. sans se croiser jamais...


proposition de départ

Sans se croiser jamais l’une après l’autre elles glissent de gauche à droite comme venant du passé et promises à l’avenir d’un code cinématographique ou du haut vers le bas mais jamais elles ne sont en scène en même temps d’une succession de plans dans une simultanéité qui leur est refusée. Il faut que l’une disparaisse pour que l’autre prenne place. Elles ou ce qu’elles ont créé, livre, vidéo, sculpture... Elles ne se connaissent pas. Ne se reconnaîtraient pas. Le doigt traçant une virgule ou plutôt un accent grave sur le cadran fait disparaître un visage et apparaître un autre pris au hasard c’est celui de Marion. Elle livre d’elle peu à peu tout ce qu’on ne saura pas, l’impact de ses yeux clairs et tout trop clair comme peau amenuisée déjà se rétracte pour faire travail minimum et bien vivante, Marion, malgré son grand âge, prochain geste virgule du doigt et non, en fait morte à 103 ans alors qu’il y a une minute elle bougeait encore dans le film vidéo et parlait si bien même si l’arthrose a déformé ses deux pouces, le droit davantage que le gauche. Marlène arrive après dans l’insouciance de ses trente ans, sans peur de s’enlaidir tant certitude que c’est éphémère et réversible, et offre bouche grimaçante pour imiter la gargouille à qui elle prête vie et sentiment, jalouse des grâces des statues de l’église, elles se retrouveront pour messe noire, les gargouilles, elle dit, une fois que le vieux prêtre aura fermé d’un tour de clé la petite porte découpée dans le grand portique sculpté de la basilique, c’est qu’il faut protéger la maison du seigneur d’éventuels déprédations, c’est qu’il ne semble pas capable de s’en occuper lui-même, il faut tout faire à sa place. Gargouille comparée à un bébé à moitié sorti qui serait resté coincé comme inspiration stoppée net et œuvre à moitié dévoilée, ça n’a jamais dû lui arriver, les fesses et les jambes effacées et rien pour tenir debout et ça resterait latent et qui porte bien son nom de latent on entend on l’attend. Marlène les entend parler d’inspiration en panne à cause du covid et elle n’ose pas leur avouer l’effervescence dans sa tête et tant à dire encore et à écrire et à filmer. Au milieu de ce défilé l’écrivain voleur de mère en fils et lui voler à lui ses personnages pour les faire parler, avec sa maîtrise du portrait en creux qu’il dessine à partir d’eux et il arrive qu’il ne se protège plus et c’est comme soulever le drap de lui endormi nu pour apercevoir sur son corps des reflets d’obscurité. Il faudrait le faire parler maintenant comme son masque arracher et dire parle maintenant. Alors il y aurait la fille qui va prendre un taxi et l’homme sorti trop vite du bistrot d’avoir cru la reconnaître dans le réflexe du corps d’aller arracher quelque chose d’elle aimée il y a plusieurs années et qui déjà sort du champ, il y aurait Agathe, celle de l’écrivain, elle aussi dans le taxi qui l’emmène, pense-t-elle à se demander si elle a de la monnaie pour le pourboire car toujours tout payer par carte bancaire et les pourboires c’est difficile calculer combien exactement ni trop ni trop peu ça lui prend la tête tout le temps de la course à calculer un pourcentage sur un tarif imaginé et en calcul mental elle n’a jamais été bonne à cause des chiffres qui dansent la sarabande dans son cerveau ou alors c’est juste dans son corps vivre l’exaltation de la libération enfin survenue de pouvoir penser à celui pour qui elle part, pour qui elle le quitte lui, l’écrivain, et garder son nom secret et jusqu’à son existence ça avait été un travail de titan, une surveillance permanente, tant de fois l’envie de se laisser aller et lui dire oui, je pars pour Valentin, non tu ne le connais pas, et elle avait tenu bon et d’un coup dans le taxi elle relâchait la pression et pouvait se permettre de ne plus penser qu’à lui, son prénom, son corps et sa façon de la faire rire, une fois la porte du taxi refermée un dernier regard à lui sur le trottoir qui semblait encore surpris alors que depuis 15 jours il savait, à partir de maintenant elle était libre de penser à l’autre et le monde reprenait sa dimension d’espace infini. Ou alors elle ne le quitte pour personne, elle le quitte parce qu’il n’a besoin de personne, parce que toujours ailleurs, à la table voisine ou amoureux d’une fille imaginaire. Présent de corps trop souvent et absent d’esprit tout le temps. Puis venait Nathalie qui écrivait à Marion par-delà la mort pour la tenir au courant, lui donner des nouvelles comme après un moment où on ne s’est plus vu, plus parlé au téléphone, et lui annonçait que Raphaël l’avait quittée, oui, elle se dit qu’elle serait surprise, Marion, qu’il avait refait sa vie avec une autre et qu’il venait de lui faire un enfant né il y a deux mois, elle aurait du mal à la croire, Marion, elle qui les avait connus si amoureux, certains d’avoir rencontré l’âme sœur, que c’était à la vie à la mort, mais Marion ne pouvait plus être surprise de rien là où elle était, mais elle était déjà ainsi les dernières années, peut-être que ça se passe comme cela quand on a plus de cent ans. C’est ce que se dit Nathalie en écrivant son message sur Facebook. Ou alors c’est la gargouille de la basilique suspendue dans le vide et qui est retenue de tomber par les pieds qu’elle n’a pas, par on ne sait quoi, elle se penche, elle aspire au vide et à la chute si fort que ses yeux exorbités pour mieux distinguer ce qui se passe en bas au contact d’un monde qui lui est refusé et la bouche grimaçante dans la révolte et le refus du silence de son cri et à cause de lui muet qui ne déchire rien dans leur crâne, ne les pousse pas à lever les yeux, alors qu’elle sait tout d’eux en bas qui s’agitent et passent comme visages défilant sur écran que le doigt chassera vers le haut vers la droite, eux sont pris dans des trajectoires savantes dont ils ne peuvent s’écarter, mais ils ne le savent pas, croient à leur liberté de se mouvoir et se déplacer comme bon leur semble, enfin jusqu’au nouveau règlement de distanciation et c’est amusant de voir leur nouvelle chorégraphie à se laisser passer reculer faire un pas de côté pour toujours entre eux garder un mètre de distance, alors qu’avant ils allaient à peine soucieux de ne pas se télescoper. Ils passent en-dessous d’elle qui connait tout de leurs pensées comme si leur crâne décapsulé comme ouverture d’une canette de coca. Lui parti pour aller boire un café en terrasse du bistrot à Bastille là où il a ses habitudes avec l’intention de faire main basse sur ce que ses voisins des tables alentours laisseront transpirer d’eux dans leur sillage comme elle qu’il avait appelée Bérénice d’une chevelure longue et bouclée et le geste qu’elle avait pour ramener leur masse d’un seul côté et le livre posé sur la table devant elle et d’avoir été posé retourné ouvert en deux il ne se refermerait plu jamais complètement et la fluidité qu’il en garderait à vie et le vent y trouverait opportunité pour le feuilleter lui aussi. Bérénice qui fumait en regardant droit devant elle et pourtant personne jamais n’était entré pour venir à sa table et qui avait fini par partir révélant à sa façon de marcher très droite et le buste en arrière des jambes en mouvement comme si elle voulait prendre du recul avant de patauger dans la vraie vie à pas même 25 ans. Elle ne voulait pas finir comme sa mère qui vivait seule avec un de ces chiens qui servent aux courses et aux paris en Espagne et qui finissent battus à mort ou jetés au fond d’un puits mais pas Brouette qui avait eu de la chance dans son malheur d’être tombé sur sa mère qui marche du lever au coucher avec lui qui court devant elle et revient comme un balancier. Et une fois de plus pour la fête des mères elle avait oublié de l’appeler et du coup ne pourrait plus l’appeler avant un moment parce qu’elle ne voulait pas entendre la petite remarque que sa mère ne pourrait s’empêcher de lâcher à propos de ce dont elles étaient bien conscientes toutes les deux qu’elle avait encore oublié la fête des mères et pourtant elle y avait pensé tous les jours précédents et même un coup au cœur en croyant que c’était passé mais non, soulagement immédiat, il restait tant de jours et le jour j elle avait pensé à tout sauf à cela et lendemain en regardant l’heure sur son téléphone portable elle avait aussi vu la date et le coup au cœur et merde c’était encore foutu pour cette année et elle s’en voulait et aussi en voulait à sa mère d’attacher de l’importance à ce truc débile inventé par les commerçants pour les commerçants et l’amour filial n’avait rien à voir là-dedans, elles le savaient toutes les deux, mais l’une attendait et l’autre oubliait et chaque année pareil. Et cela la gargouille elle le savait ! Avant de revenir à Renaud qui marchait en pensant à ce qu’il pourrait dépouiller les gens assis aux tables voisines parfois même il les dépouillait de quelque chose qu’ils ignoraient posséder, aussi perspicace que la gargouille qui le suivait des ses yeux globuleux, tandis qu’il marchait d’un pas moyen, parce qu’il a tout son temps devant lui, d’un pas énergique aussi de sa stature élancée et d’un corps vigoureux d’une trentaine d’années et la démarche de celle qui marche devant lui lui ramène en pensées celle qu’il ne cesse d’essayer d’oublier tous les matins et il se dit que ça lui prend beaucoup d’énergie, mine de rien, d’essayer de ne plus penser à Agathe qu’il avait accompagnée jusqu’au taxi en bas de l’appartement et depuis ce jour tous les taxis toutes les femmes qui lèvent le bras pour en appeler ramène Agathe et ses jambes nues sous la robe d’un printemps déjà chaud parce que cette année-là il avait fait chaud dès le mois d’avril et à nouveau il compte les années depuis la dernière vision de ses cuisses, la robe qui remonte un peu haut sous le choc du corps qu’elle avait laissé tomber sur le siège, était-ce là signe de soulagement ou s’était-il fait des idées, et le découragement devant le total, on en était à 5ans, et derrière cette fille à marcher dans Paris, il se demande encore combien de temps pour être guéri et la gargouille qui s’en fout et on dirait même qu’elle se marre bouche ouverte là-haut. Déjà elle est prise ailleurs, par elle masquée qui sort de sa voiture et jette à la rue un regard indécis. C’est qu’elle suffoque sous son masque en tissu qu’elle a cousu main. Elle a choisi le rose avec petites étoiles blanches dans ce qui lui reste d’optimisme. Elle marche avec l’impression d’une main qu’on aurait plaqué sur sa bouche, je ne peux plus respirer et elle revoit la pancarte Black lives matter et elle avance quand même avec l’impression que le monde des humains est foutu, je ne peux plus respirer, elle a dû chercher la traduction de la phrase alors qu’elle connaissait tous les mots séparément, eux tracés ensemble en noir dans le cadre brandi à bout de bras elle n’en trouvait pas le sens dans la sidération des images au JT. En respirant à toutes petites inspirations derrière son masque rose, elle pense qu’elle a rejoint ses sœurs qui là-bas de l’autre côté portent le voile pour ne pas risquer leur vie.

Les codicilles sont directement dans le texte avec Milène devenue Marlen, Nathalie et Raphaël restés Nathalie et Raphaël, Marion du film et Arnaud devenu Renaud...

 



page proposée par Anne
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1ère mise en ligne 20 juin 2020 et dernière modification le 10 novembre 2020.
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Messages

  • Anne,
    L’entrée dans ton texte se fait à tâtons, où allons-nous ? Mystère. J’aime ça, tu déstabilises le lecteur, le met en inconfort puis le prend par la main.
    J’aime beaucoup cette phrase ’Gargouille comparée à un bébé à moitié sorti qui serait resté coincé comme inspiration stoppée net et œuvre à moitié dévoilée’. Aussi ’leur crâne décapsulé comme ouverture d’une canette de coca’.
    Aussi, la femme qui prend enfin sa liberté, sauvage et en accord avec elle, l’amour qu’elle va s’autoriser à vivre, peut-être pas avec un homme, ou avec la vie, avec elle seule, autre chose.
    Puis Nathalie qui écrit à Marion, comme si la mort n’empêchait pas le lien entre les deux femmes.
    Le passage sur la fête des mères est très fort aussi, dit juste.
    Bravo !

  • Cette tension suggérée, en pointillés, entre des histoires de noms, de panneaux et de terres m’a plu...merci pour ce beau texte

  • jolie cette façon (bon y a pas que ça) de choisir le temps aussi pour ces croisements, entrelacements (et la saveur des déplacements dans la rue que nous avons dû adopter)

  • On y rudoie et on y softoie on reve du texte tenté aussi

    Pas encore essayé la chose mais ça me plaît cette idée, un jeu de mot et de langue, vous y ajoutez la possibilité de l’accent... merci !

  • Visite sur ta page ce matin... (je n’ai eu que peu de temps ces dernières semaines et l’ai consacré à écrire un peu...)
    Aimé les noms, le jeu, les codicilles
    j’attends la suite bien sûr... à vite alors

  • Merci Brigitte, Marie-Caroline, Françoise, Catherine de votre lecture et de vos retours et plus encore à Annick qui a bien voulu m’expliquer comment repondre aux commentaires. 😉

  • Anne, lu tout ton roman à venir ! J’aime cet entrelacs de noms et de personnages, cette affaire d’âme-sœur ou non, de portes qui s’ouvrent et se ferment, enchevêtrement des vies, et tout ce mystère qui fait envie ! Aussi le surgissement de la dévoreuse Madonna et du beautiful Nick Kamen sur papier glacé, mais ça je te l’avais déjà dit <3 et tes codicilles aussi qui plongent de façon sensible dans l’intimité et les méandres de l’écriture en quête d’elle-même, merci et à vite !

  • Merci Claire pour ce retour précieux où puiser force... Honte pourtant d’écrire si long. Mais en ce moment c’est comme ça et ne peux faire autrement. Grand merci.

  • la 7 chère Anne troublée par tes prénoms - disons certains d’entre eux — et touchée de les voir vivre dans ta fiction . Texte long et livrés au foisonnement de ses matières. Pas scellés, un peu cheval fou, c’est ce qui déroute et pourtant fait tout l’ intérêt : ce foisonnement en amont du roman. Ce trop encore qui ouvre. 8/ les néons des baraques à cochonnerie j’aime cet espace et la location d’été

  • Soixante ans plus tard, elle a bientôt cinq ans.
    Ça fait de la suite un récit de fée. J’ai aussi chassé en vain le film perdu, suite à l’Histoire du Cinéma/Collectif d’un précédent atelier. Le film Stories we tell, j’y repense en vous lisant…
    Une autre chose c’est la violence : je ferme les yeux par moment. Je saute une ligne, je dois m’astreindre à vous lire en entier. e. Et ça m’intéresse parce que j’ai un contentieux avec la violence : l’impression de ne jamais savoir assez écrire ça.
    Et les images qui nous hanteront pour toujours, non dans des mauvais rêves d’enfant, mais éveillé. es, à la simple évocation de 1900, par exemple, quel boulot de vivre avec, d’écrire avec…

  • Merci Emmanuelle de me lire, de commenter et de si bien prolonger. Merci aussi pour Stories we tell. Et pour ce titre oublié tellement rejeté ces images malgré ce que vous ecrivez devoir vivre avec pour toujours, 1900. Bien sûr et je revois le titre en haut sur l’affiche du cinéma de Namur. Grand merci. Oui, je crains que personne ne puisse me lire. Merci

  • Il y a plein de choses dans ta 10, toutes plutôt dures, très dures et ton hyper-sensibilité aux images. Plusieurs histoires très fortes qui s’entremêlent avec toujours cette attirance pour ces histoires dures. Pour faciliter la lecture, je crois que tu pourrais donner des sous-titres : un corps poreux serait un bon sous-titre pour une partie, c’étaient des histoires un autre. L’histoire de l’album ferait un texte à lui tout seul.
    Tu apparais comme sans défense par rapport aux images et il me semble que ce serait à creuser pour le mettre encore mieux en valeur.

  • Violence des images. Violence des ciseaux qui défont et refont l’histoire. Violence de la disparition des images. Je suis d’accord avec Danièle L’histoire de l’album est toute une histoire. Le corps marqué par les images oui poreux (belle image). Je me souviens de la scène de 1900 corps je m’étais cachée j’aurais voulu fuir. Chère Anne ton texte est comme les « Rushes" d’une histoire à venir. Le cinéma, la mémoire qu’on en conserve, c’est aussi souvent une histoire de la violence.Bel hommage à G.H.

  • #10 : Violence des images, violence insoutenable... texte d’une force exceptionnelle, qui fait mal, bien sûr, mais les mots ou les images ne font que témoigner de ce qui, malheureusement, est ou a été... pertinence de l’expression « corps poreux »... nous sommes troués par tous les pores de notre peau, perméables à toutes les émotions... j’aime avoir ressenti, malgré tout, dans ce texte, une certaine douceur venue sans doute de très loin à travers un parcours de résilience ?...

  • Anne, votre texte de la proposition 10 (je dis "votre" parce que pour moi il n’en fait qu’un) est tellement beau, tellement vrai, qu’on a envie de le citer tout entier. Et on n’en revient pas intact non plus.

  • ta réponse à la proposition 10, ça cogne, mais c’est beau

  • Anne, je viens de lire ton texte 9. Appelée par le titre, le corps. Beau visuel et précision dans le premier paragraphe. J’aime bien l’idée que la maison de presse fait son chiffre du mois en vendant des tickets d’euro million. Ce que ça dit du livre, de ce qui se consomme, des priorités des gens, leurs espoirs. Relance avec ’Approcher une célébrité, c’est ce qui plaît aux gens’. La salle d’expo qui rebute, tu l’exprimes très bien, avec les bons mots. La rencontre sans rencontre. Beau boulot, continue ! Bises.

  • durant le zoom avais compris la technique et dressé le nez parce que l’utilise pour converser avec une sourde... bon mais en fait c’est bien autre chose que ça et bien plus fort, touffu, sensible et sensuel etc... que cela ce que les mains virtuelles ont écrit

  • très impressionnant ton texte Anne. "Les doigts qui pressent la betterave cuite pour que jaillisse la boule hors de l’épluchure hors de l’enveloppe d’un coup le poids de la boule qui tombe dans le récipient et la chair de sa main devenue rouge et la main droite colorée de rouge, la main droite et bientôt la gauche aussi lorsqu’il faut couper en petits morceaux, les mains sous le jet d’eau " texte sorti des "entrailles" de la voix et beau retour sur tes personnages pour ces mains qui ne peignent ni n’étreignent plus. Merci

  • les commentaires sont presque aussi difficile que les codicilles pour moi, mais fallait quand même te dire que c’est vraiment fascinant comme l’exercice produit un rythme différent, et au delà il y a des images très fortes, merci

  • Géniale cette idée d’écrire sans les mains et de l’écrire au bout du compte...
    j’aime la reprise de "Ses mains ont perdu la couleur, elles ont perdu l’odeur." et puis ce qui suit est terrible avec "Son sexe à sentir le savon maintenant juste ça."
    Oui, ça m’a paru terrible parce que tellement vrai...
    Magnifique !

    à bientôt, chère Anne

  • Merci, Brigitte, de ces mots. Moi aussi je l’utilise parfois ce procédé mais peut-être plus d’audace encore avec le regard fixé sur l’intérieur, comme en soi, en dedans. Aurais-je osé écrire les mêmes mots ?

  • Merci, Caroline, pour l’effort que tu fais car ton retour m’importe. A toute

  • Merci Nathalie de ton avis et pour l’image que tu me retournes du texte sorti des entrailles de la voix. Très beau.

  • Merci, Annick, pour la lecture de ma #9 avec ton résumé éclairant : une rencontre sans rencontre. Je repousse le moment, parce ce que je ne connais rien de la suite, comme dans la vraie vie… Et si justement vos commentaires étaient des pistes pour continuer l’histoire. Merci à Nathalie et à toi.

  • (pour la 13 qui foisonne : j’ai pensé à cette épicerie-là - tout au bout de la perspective c’est une place (dédiée à charlie) et puis une descente (ça porte un nom mais le fait est que je l’ai oublié) et c’est la mer) (je ne pense qu’il y ait là un festival de courts-métrages mais n’importe)

  • « … le fait que il n’y a pas de raison d’avoir mal, le fait que je ne sache pas où aller dans le roman d’Anne Dejardin qui tourne en rond comme un serpentin en arceaux bien serrés d’un monde clos… le fait que les personnages m’échappent et me harcèlent à la fois et c’est contradiction »
    Le fait que : en étoile, rhizome, flux, coulée ce foisonnement ouvre le roman possible de A. D. , images, perspectives
    « le fait que apprivoiser et le temps que ça prend et ne jamais le compter et toujours certitude d’y arriver et c’est bien le seul domaine où je ne doute pas de moi… »
    le fait qu’il y a là,en puissance , le roman de A. D.

  • Quels personnages formidables ceux de votre proposition #13 !
    Très touchée para le personnage féminin, on dirait qu’elle marche à côté d’elle-même.

    "...et qui perdrait existence dès qu’elle écrirait." Sentiment partagé.

  • Anne, ce 14 ! bon sais pas dire... mais
    bon disons que le je aurait du nous le dire ce texte soufflé à Nathalie
    mas oui, ces vivants !

  • Ce que j’aime c’est la façon dont la voix surgit et s’impose, arrive et repart sans plus de façon . Pas vraiment aimable et tout à fait vivante cette voix du dessous. . Un caractère ! ( lire Nathalie jette toujours un petit trouble ) )

  • Je viens d’avaler ta #16...
    oui avaler, comme quoi les fameux "blocs" sont très digestes finalement et absolument passionnants ! (de mon côté, je vais de moins en moins à la ligne, ressentant comme un nouveau besoin de demeurer dans la continuité de quelque chose)
    Chouette comment tu as contourné la consigne et exprimé comment tu veux / voudrais écrire... il n’empêche que tu pourrais aussi décider d’écrire un autre texte en négatif,sur ce que tu ne voudrais pas
    tellement important au fond, ce qu’on ne veut pas !

  • "et pour ceux qui ne le voient pas l’écrire il faudrait" superbe ! Je parcours votre page en cette fin d’atelier, et je suis enchantée de vous lire ! Il y a une belle matière à oralité dans votre #16.

  • "il sort et on ne sait jamais quand il va revenir rentrer à nouveau je voudrais un texte avec des personnages qui entrent et qui sortent" au théâtre c’est toujours quelqu’un qui arrive Claudel dit ça ( à peu près) qui arrive dans la lumière . Tes textes "en flux " Tu dis que le compact te semblait difficile il te va bien. Ta façon d’épancher, de débonder. de déborder contenue dans cette limite et ça bouillonne.
    On aura donc pas tes après 16 à 20 ? Tes yeux fermés ?
    Merci pour tes retours attentifs.
    Et que vivent tes personnages et qu’ils viennent encore nous surprendre.

  • 31. le roman de Simone Wambeke, 13 novembre, 19:10, par simone wambeke

    je vous remercie, « Anne ». Oui, il y a beaucoup à voir sur l’enfermement : Toute une vie pour essayer d’en sortir. Ecrire autour de ça ? Ou au contraire, inventer, dire des folies , pour en sortir ? Peut-être à bientôt ? (j’aime beaucoup le zoom, ça me permet d’entendre beaucoup, des gens que je ne vois pas autour de moi.)

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