le roman de Romain Bert Varlez

Anime des ateliers de yoga, de relaxation et de théâtre dans des centres d’action sociale et autres structures. Quitte bientôt la ville, la capitale pour aller vivre à la campagne.

20. Premiers pas


Les yeux fermés, ce ne fût pas facile. Les yeux n’ont-t’ils pas pour vocation à se fermer seuls comme des volets déroulant lorsque vient le sommeil au plus tard de la nuit, lorsque le jour lui-même c’est enfermé de l’autre côté de la ligne d’horizon ? Le soleil chauffe encore et offre à sentir toutes les couleurs et les formes de toutes choses. Paupières closes et aussitôt une image, nous n’en finissons pas de regarder : une phosphorescence diffuse qui change de couleur passant du vert au jaune, au rouge, puis s’affaiblit en un rose ; de tous côtés des masses sombres approchent, l’encadrent et c’est une porte phosphorescente ; une ligne traverse et c’est une fenêtre, une grande fenêtre de phosphore coloré. Une silhouette s’y accoude. Les narines se dilatent vers l’extérieur : le vent est passé par les cols des montagnes lointaines ; hier, il sentait la mer et venait du côté opposé ; aujourd’hui, assis au même endroit, c’est l’autre joue qui ventile le visage nu. La cloche retentit, sursaut et reprise de ses esprits, on se sent idiot de s’être laissé surprendre par la langue. Ouverture des mondes par la phosphorescence devenue minuscule au coeur du sombre dilaté. Pénétrant la silhouette, la présence-salutation, si proche pour être embrassée, on y entre en profondeur. Le coeur bat, le sang circule et irrigue de couleurs mauve et bleu les territoires où l’on ressemble à ce que l’on est réellement. Le sol mouvant, l’équilibre diffèrent, les muscles et articulations pas encore assez solides ; puis soudain l’éveil à contrer la pesanteur, premiers pas, première révolution, se dresser pour voir le monde, l’arpenter de long en large ; sacrifier les plantes de pieds dans la rocaille des déserts hermétiques ; quoi de plus fermé qu’un désert à perte de vue si rien ne peut y être comparé pour valider son immensité ? Les reins tiennent le tout, le son cristallin du pancréas et le tambour lent de l’estomac, les genoux dans le ventre pour saisir la distance à parcourir ; le gout de l’humus au loin dans la tête. Ouvres la porte. Une voix claire se détache de l’ombre. Se lever au début de sa vie pour marcher, quitter le bruissement de l’herbe fraiche pour le chant et le gout du ciel. Au revoir.

 

19. Journal du traducteur


proposition de départ

Jour Un :
Rien de précis à raconter. Je veux dire, rien de particulièrement notable. Le monde continue sa route et c’est bien ainsi. Il ne faut pas trop en demander chaque jour.

Jour deux :
Rien de plus que la veille, peut-être écrire que le jour c’est couché et qu’il c’est levé à nouveau. Je n’ai pas écris de la nuit. C’était inutile de le préciser puisque je dis plus haut que le jour c’est levé à nouveau.

Jour trois :
J’ai dû changer la cartouche d’encre de mon stylo. Il est tombé en rade. J’aime cette expression, il me rappelle les bateaux qui dans la baie de Nouville venaient se réfugier à l’annonce du grain. Lorsque nous voyions un bateau entrer rapidement dans ce petit arc de cercle passé du turquoise au gris foncé, nous savions qu’il nous fallait nous même courir à la maison. Dans cette baie, il y’avait un lieu où vivaient des lépreux. Nous allions nous y baigner de temps en temps. Au début, enfant, j’avais peur d’entrer dans l’eau croyant que celle-ci était lépreuse. Voilà, les jours où l’on pense qu’il ne se passe rien, on s’accroche à une cartouche d’encre puis on part dans le passé chercher un peu de quoi raconter. C’est certainement pour cette raison que des personnes ne vivent plus parce qu’elles passent leur temps à raconter ce qu’elles ont vécu.

Jour quatre :
Aujourd’hui pas plus qu’hier, toutefois le plein d’encre a été fait. J’ai choisi un noir, une bonne encre de chine qui ne bave pas sur le papier et surtout ne le traverse pas. Parfois, je me surprend à préférer les pages sur lesquelles se mélangent l’écrit de la veille et celui du jour par transparence sur le papier. Cela forme de nouveaux mots ou une sorte de dessin, de tâche qui appelle le traducteur que je suis. Je fais le plus difficile des métiers, je ne vis qu’au travers des oeuvres des autres. Je pense que cela est vrai pour tous les métiers et ce que l’on dit des cordonniers est tellement vrai.

Jour cinq :
Le soleil est revenu après quelques jours de mauvais temps. Bulletin météo. Cela sent très fort le fumier de cheval. C’est bon pour la terre mais pas pour mon nez. Quand je pense à ces magnifiques journaux de bord d’explorateurs, de botanistes, je rougis de ma tentative. Quoique c’est un peu comme le cinéma asiatique, nous n’en voyons que le meilleur, le reste nous est épargné.

Jour Six et 5 juin :
Les carnets d’explorateurs ne contiennent-t’ils pas des pages où il n’y est question de rien, tout au plus : aujourd’hui, mer calme. Je traverse un épisode de mer calme. Je serais tenté d’écrire sur le contenu de ma tasse de café, et les étranges formes que j’y vois. Ce soir nous avons reçu des amis à diner. Une belle soirée et du bon vin. Ils viennent de partir, il est précisément 2h26 du matin je profite du calme de la nuit pour écrire quelques mots. Il reste peu de pages dans ce carnet, la pointe du stylo gratte le papier, c’est désagréable. Je vais me coucher.

Le 5 juin toujours. Bien dormi. C’est calme. Quoique j’entend un enfant qui parle ou geint dans le parc juste sous nos fenêtres. Au milieu, sous le gros arbre penché et presque tricentenaire, il y’a une aire de jeu avec toboggan, balançoire et autres divertissements. Tout cela attire les enfants comme un fromage de brebis attire les mouches mais plutôt qu’un bourdonnement c’est de cris stridents que se remplit l’espace… Pourquoi continuer à recopier ce morceau de jour du passé, depuis un carnet terminé il y’a quelques années ? J’ai même déménagé entre temps et le gros arbres dont je parle ce jour là provient d’une graine rapportée de Perse par le botaniste André Michaux père, qui s’est marié dans le village juste à côté de celui où je vis aujourd’hui. Il faut le faire quand même, il y’en a des villages dans le monde. Je m’interroge sur la longévité de cet arbre et constate qu’une graine ayant fait un si long voyage sur mers et océans dans une malle d’explorateur du XVIII ème siècle ne peut qu’apprécier de grandir dans un parc en centre ville au milieu d’enfants sautant et hurlant. Ainsi en échange de leur don de vitalité, les enfants auraient de l’ombre ? Ce carnet se terminait d’abord sur les mots « boite à bijou » puis reprenait ainsi sur la troisième de couverture : essai stylo, pourvu que cela dure, il fallait juste que je le nettoie, je lui ai laissé une dernière chance sinon il finissait à la poubelle et il a redémarré. Donc ce carnet se termine par le verbe redémarrer.

Aujourd’hui, Jour sept :
J’ai pris ma voiture avec mon appareil photo, j’ai photographié quelques statues sous le porche de la cathédrale, elles ont toutes un livre à la main. Après avoir pris l’une d’elle et en baissant l’appareil, devant moi est apparue une petite fille habillée d’un manteau rose virant sur le rouge. Elle me dit bonjour puis que sa maman est là en me montrant une direction de sa petite main. Je lui répond bonjour et un peu surpris décide de continuer à prendre mes photos en montrant bien alentour que je photographie vers le haut et non pas la petite fille, me sentant forcément observé. Le temps s’écoule tranquillement et je décide de partir, sur la place à nouveau la petite fille, seule, avec un grand sourire elle me dit bonjour. Je lui réponds gentiment au revoir.

Il y’a deux ans, un mardi 14 octobre :

Une rose tombe
Sur le bruit
De sa chute

Haïku de Teijo Nakamura

Codicille : c’est peut-être la proposition la plus difficile que j’ai eu à écrire. Je n’ai pas choisi un temps linéaire car je souhaitais que le lecteur fasse sa propre balade en ouvrant des pages de carnets au hasard. Ce que semble faire l’auteur de ces quelques passages. Le présent est le jour cinq.

17 & 18. Tant de livres à lire ou écrire qu’une vie n’y suffirait point.


proposition de départ

Il n’y a rien de pire qu’un scénario qui n’ayant pas intéressé le cinéma, se retrouve en roman pour ne pas avoir perdu son temps ou pour en récupérer quelques deniers. Parlons des deniers, certains peuvent sonner creux au point de donner au lecteur un sentiment de s’être fait avoir. Aux phrases en hachure, c’est comme ça que j’appelle les livres que l’on ne peut jamais pénétrer parce que le phrasé, la musique y est redondant, je ne vais pas vous chanter ce que donnerait la partition d’un livre monocorde, majuscule point, majuscule point, etc… ce sont ces livres qui devraient être qualifiés d’impénétrables. Une histoire linéaire suivant une chronologie comme le temps qui passe, pourquoi pas, mais si ce n’est pas utile pourquoi ne pas s’en passer. Un plat pré-cuisiné. Un pain précuit à réchauffer au four. Des pages et des pages de dialogues, à moins que ce ne soit une pièce de théâtre. Des vêtements de sport et des marques de voiture. Y introduire des personnalités connues existantes. Dire, par exemple, Jean-Pierre Pernaut, au milieu d’un livre. Ce que je crois, ce que je sent… tout ça dans le titre ou le sous-titre, est une faute de gout, à la limite du douteux, on se rappellera certains combats. Cela ne concerne pas les témoignages utiles. Les personnages dont on ne donne que l’initial point. Par exemple A. s’approcha de la fenêtre tandis que S. sortait. Tout simplement parce que cela me gêne à la lecture. Peut-être éviter de donner des noms tout court, mais je n’en suis pas certain, car cela peut servir un jour ou l’autre, alors je préfère être prudent sur ce dernier point, cependant cela peut pousser à échafauder, dans le sens de préparatif. Ne pas sentir que cela a été envisagé à l’avance, prémédité, le lecteur ne doit pas être une victime. Ne pas chercher à faire rire, à faire pleurer, à faire peur, ne rien chercher d’ailleurs, cela se voit. Les livres de concierge, je n’ai rien contre les concierges, ce n’est pas moi qui en ai fait des gardiennes. J’entend par là les livres qui racontent la vie des gens ou qui balancent leur meilleur pote. J’en ai jamais lu. Je sais que ça se vend très bien. Un livre que l’on ne choisi pas en lien avec sa vie, j’ai eu longtemps une bibliothèque remplies de livres que je n’avais pas choisi, je m’entend quand je dis ça, on peut parfois se tromper dans son choix, à ce moment là on planque le livre dans un coin c’est mieux, car la bibliothèque doit nous refléter. Il arrive qu’elle ne nous reflète plus, cependant, c’est mieux que si elle ne l’avait jamais fait. Il est vrai que parfois on croit ne pas choisir. Livres qui n’appellent pas à la synchronicité. Je ne parle pas des livres de conseils pratiques en cas de ceci ou cela, c’est une littérature nécessaire, quoique, mais facile. Il y’a tellement de magnifiques conseils de comment entretenir ses plantes vertes dans la littérature. Des livres pour lesquels on ne se pose pas pour les lire, qui peuvent être lus entre trois ou quatre stations de métro et repris plus tard, des livres pour lesquels il n’est pas utile de prendre un peu de temps. Des livres où l’on ne retourne pas quelques fois en arrière, quelques pages ou quelques chapitres, ou que de toute façon on ne finira pas. Des livres qui rendent le lecteur paresseux. Le page-turner. Faudrait-t’il inventer la tourneuse de page ? J’ai du mal avec le « il vous reste tant de pages à lire » ou « il reste 10% de lecture pour ce chapitre ». Tenter de priver le lecteur de liberté. Les livres qu’il est impossible d’ouvrir au hasard sans en ressentir un certain plaisir. Les livres où à la fin on a pas envie de reprendre au début. Les livres où à la fin on n’est pas soudainement en train de s’apercevoir que l’on est là où l’on est, que l’on est plus que respiration, que l’on jette en disant : ouais. Bien que ce dernier point n’engage pas la responsabilité de l’auteur. Les livres, les livres, les livres, à satiété.

Quel sorte d’auteur êtes-vous ? Si vous avez obtenu plus de vingt triangles et moins de trois carrés, vous…

Ce jour là, je donne mon cours comme chaque mercredi dans cette salle sur le boulevard Richard Lenoir. Onze heures onze minutes. Je viens de lever le menton pour regarder la grosse pendule au fond de la salle. Le malaise que je ressens depuis ce matin s’amplifie, le silence est épais, cela me rappelle lorsque toute la nature se tait à l’approche d’un cyclone. Un peu plus tard, des claquements secs dans la rue, quelques secondes pour les identifier, ce ne sont pas des pétards, il n’y a pas d’écho, il n’y a pas ce petit quelque chose derrière. Les claquements sont automatiques et entre chacun d’eux un silence, un trou vide. Aujourd’hui, je dirais que ce n’était pas un son de joie ou de farce mais clairement un son de mort qui trouait en profondeur et se taisait car autour les respirations se bloquaient, les yeux se fermaient fort et les corps se recroquevillaient où il pouvaient. Mais dans la situation toujours présente ce n’est que du ressenti brut, toutes les informations sont là mais ne remontent pas toutes, elles se bousculent. Entre le moment ou j’entends le bruit, traverse la pièce et celui où je regarde par la fenêtre, le temps est si court. Dehors une voiture de police recule à vive allure, en marche arrière depuis la rue au coin du bâtiment, le conducteur semble en perdre le contrôle pour fuir. Je ne peux pas dire aujourd’hui ce qu’il y avait au-delà de cette situation, mes yeux ont certainement fait le choix de n’être témoins que des conséquences et non des causes, comme si des images manquaient ou avaient été désincrustées de la scène. Toujours le bruit, plus fort, plus soutenu, de l’arme automatique puis entre deux voitures garées un policier accroupi un tout petit revolver entre les mains, fragile, c’est l’impression que j’ai. Je m’éloigne de la fenêtre et voyant que mes élèves sont en train de regarder, je leur dis de ne pas s’approcher des fenêtres, de venir s’installer au centre de la salle. Debout, je tends l’oreille pour essayer de suivre le déroulé des évènements. Je retourne lentement à la fenêtre sans m’y coller, je vois un homme de l’autre côté du boulevard tomber d’un coup. Je quitte la salle, descends rapidement l’escalier, prévient tout le monde de ne pas s’approcher des fenêtres et remonte aussi vite. Je retrouve mes élèves au centre de la salle, curieusement collées les unes aux autres, comme si, machinalement, elles voulaient faire un bloc qui serait plus solide aux attaques, l’image me surprend un très court instant, l’une d’entre elles a très peur. Je suis témoin de cette peur, c’est tout. Puis cela semble s’être calmé. Le plus gros allait venir, gonfler comme une bulle increvable. Nous penchant enfin à la fenêtre nous pensons d’abord à une attaque de banque plus loin dans la rue. Les sirènes envahissent la rue, des tentes blanches sont montées, les premières informations sont relayées dans les médias et sur les réseaux sociaux, le président des Etats-Unis envoie ses condoléances, le monde entier s’en mêle. C’est certainement pour cette raison que depuis la veille au soir quelque chose d’anormale flottait dans l’air et que des signes concrets d’agitations avaient été plus nombreux que d’habitude, par exemple, cet homme très agité qui parlait très fort dans le métro pris d’une sorte de crise d’angoisse ou cette femme qui invectivait tous les passants, une sorte de lourdeur, un sentiment intraduisible. Individuellement nous ne pouvions pas savoir à l’avance mais collectivement nous étions prévenus, je ne saurais dire avec précision comment mais j’en suis encore convaincu aujourd’hui, car cela c’est répété.

Codicille : Pour la 17, en fait je ne m’interdis rien y compris à écrire un livre que je ne lirais pas. Pour la 18, cela me semble impossible d’écrire un fait réel sauf à l’écrire au moment où je le vis, ce qui est encore moins possible. La solution serait d’être écrivain en toute circonstance et de vivre en transposant tout en écrit dans sa tête au moment où on le vit. J’ai essayé de purger le texte de tout regard à postériori. Je réessaierais volontiers de l’écrire en n’ayant pour information que le passé de ce fait et son présent le plus brut sans connaissance de son futur. Ou l’autre solution : être toujours en train d’écrire au fond de soi en prenant le risque de faire de sa vie une sorte de fiction. Peut-être, écrivons-nous et réécrivons-nous chaque instant notre vie. Tout est réel depuis la proposition 1 à l’exception de la ville de Kaznii bien que Kazniv soit bien du slovène.

Le sentiment intraduisible est celui qui porte en lui le plus de liberté d’interprétation.

16. Tentative du traducteur à reconstituer dans la même langue le texte original d’une oeuvre sciemment modifiée.


proposition de départ

1. Turo ou Turault, chemin surélevé autour de terres labourées, afin de ne pas déranger la terre.

2. Plusieurs fois par an les habitants de Kaznii se tenaient par la main autour des terres labourées et entonnaient des chants, ou plutôt émettaient des sons dont les vibrations étaient considérées comme bénéfiques à la croissance des semis.

3. Kaznii nom d’un village situé dans la région des Météores, certains étymologistes y voit un lien avec le slovène Kazniv traduit parfois maladroitement par punissable, le terme juridique délictueux est plus pertinent. Le nom de ce village est certainement postérieur à l’époque dont parle l’auteur puisque l’histoire de celui-ci, si le lien avec Kazniv devait être retenu, correspond d’avantage aux temps des expéditions punitives trois cent ans plus tard.

4. Fioturo, peut-être le nom du village avant Kaznii. Nous sommes certains aujourd’hui que le nom le plus ancien était Bhuturo, à rapprocher de notre Futur. Il est intéressant de noter que fio et bhu correspondent à notre verbe Etre au sens profond du mot. A l’époque plusieurs mots exprimaient différents niveaux d’être.

5. Un temps fort qui mobilisa beaucoup de monde à travers le monde sur internet pour sauver le hérisson de l’extinction.

6. Tour de vis, allusion au terme que le gouvernement et les médias empruntèrent à l’unisson du jour au lendemain pour expliquer les mesures sanitaires mises en place lors de la première pandémie.

7. Nous n’expliquons pas encore le parcours historique du mot Exaction. Ici l’auteur fait référence à ce qu’il entend le soir d’une manifestation à la télévision au cours d’un reportage montrant un pavé traversant la vitrine d’une banque. Or, le sens premier du mot d’après le Littré est l’action d’exiger une chose due. Il y est fait référence à l’acte d’un percepteur des deniers publics qui exige ce qui n’est pas dû ou plus qu’il n’est dû, parfois à des fins punitives. Du latin Exationem que l’on retrouve dans Exacteur, celui qui exige et particulièrement celui qui exige l’impôt. Il est donc difficile de rendre le terme exacte qui correspondrait au glissement contemporain vers un acte de violence envers quelqu’un, des sévices, traduit en anglais par Atrocities. Terme très fort pour la situation dans laquelle il est employé ici, un simple pavé dans une vitrine. Cependant il n’y a pas de doute quant à la traduction de celui-ci puisqu’il est en français dans le texte, le sens doit simplement en être réactualisé.

8. Crémaillère, autrefois lorsque la construction d’une maison était terminée, il était d’usage d’inviter amis et parents à un repas au cours duquel on pendait le chaudron à une crémaillère, pièce de métal à plusieurs crans permettant de rapprocher ou d’éloigner le chaudron des flammes. Cet acte étant le dernier de l’installation, on appelait ce jour festif et convivial pendre la crémaillère.

9. La chasse au cerf n’était pas pratiquée par les peuples de l’antiquité. On y préférait la chasse au sanglier, beaucoup plus dangereuse, elle était considérée comme un rite de passage à l’âge adulte pour le jeune homme qui la pratiquait. Le cerf, animal psychopompe dans de nombreuses traditions, est symboliquement l’animal qui conduit les âmes dans les territoires de la mort. Cela vient du fait que chaque année le cerf perd ses anciens bois pour de nouveaux.

10. Orange percussion, fait allusion à l’intensité de la couleur de veste de traque des chasseurs de cerf. Il est interessant de noter le contraste que l’auteur souligne entre le courage et le fait qu’une quarantaine d’hommes en veste de traque orange percussion entourent quelques arbres.

11. L’auteur insiste sur les lignes blanches de la route qui traversent ce tableau abstrait.

12. Ici, jeu de mot pour le terme Abstraire, entre le système anti blocage des roues sur une automobile, ABS, et Traire, tirer le lait.

13. Difficile de traduire de l’ancien français corrompu au nouveau français cette notion ancienne. L’auteur aurait-t’il eu vent dans les réseaux qu’étaient les siens à cette époque troublée que son oeuvre allait être réécrite pour masquer que celle-ci serait en réalité censurée. Peut-être un lien avec l’apparition du personnage d’Alexandra ( cf. NdT 20 page 176 )

14. Allusion qu’une crise appelle à des remèdes provisoires, que ce provisoire devient d’une certaine manière pérenne et fait place à une nouvelle société où l’on peut avoir constaté la possibilité de tirer quelqu’avantage des règles qui au départ n’étaient pas faites pour durer.

15. L’auteur décrit ici un choc artistique qu’il aurait vécu lors d’une rétrospective du peintre, dessinateur et sculpteur américain Cy Twombly.

16. Odyssée d’Homere traduction de Jean Char

17. Id. traduction de Leconte de Lisle ( 1867 )

18. Eos Titanide, déesse de l’aurore pour les grecs anciens.

19. Certainement une passion survenue au cours des nombreux voyages de l’auteur en Crète du sud, dans un village longtemps préservé où ils se retrouvaient à la fin de l’été et en automne chaque année.

20. Alexandra, référence à l’autre nom donné à la mi-déesse Cassandre, dans la bouche de laquelle Apollon cracha afin qu’elle ne soit plus jamais crue ou entendue lorsqu’elle prévenait l’avenir. Ici l’auteur insiste sur le fait que la logique n’appartient pas qu’aux mathématiques.

21. Description d’un état curieux après la visite nocturne de tableaux de Vélasquez. L’enchaînement avec son expérience, toute aussi forte, d’une exposition du peintre crétois El Greco lui donne l’occasion de souligner le caractère éphémère de tels chocs artistiques lui donnant l’impression de ne pas avoir le temps. Il s’inquiète de ne pouvoir garder plus de quelques jours cet état qu’il aime ressentir, mais se rassure : mon sang circule mais n’est plus le même.

22. Kriya Yoga, pratique de techniques de nettoyage du corps et de l’esprit dans le sytème du yoga.

23. Expérience de l’auteur vécue lors d’un voyage en Inde. L’auteur insiste sur l’impossibilité d’être omniscient en écriture car le texte ne pourrait porter, dans notre dimension, tant d’informations à la fois ( cf. Entretien radiophonique )

24. Democrite, philosophe grec du Vème siècle avant notre ère qui eut l’intuition que notre univers était constitué de particules qu’il nomma atomes. Aristote s’y opposa avec vigueur ce qui relégua l’atome derrière le concept des quatre éléments.

25. Où brame le cerf… cerf animal psychopompe ( cf. NdT 9 page 83 )

26. Midorijo Abé, poetesse, haïjins japonaise.

Bêchant la rizière,
un homme
retourne son ombre.

Traduit du japonais par Makoto Kemmoku

Codicille : ainsi les pages apparaissent peu à peu. Bon remède contre le syndrome de la feuille blanche.

15. La fille de l’horloger


proposition de départ

Il pleut. Dans son ciré au col remonté jusqu’aux joues, elle longe le mur, elle a oublié son parapluie. Le petit homme à la moustache grise, bien qu’il soit brun, traverse la rue en marchant tout droit bien au milieu du passage clouté. Les automobiles vont et viennent à vive allure, un roulement de tambour sur un champs de bataille, lointain dans l’espace et dans le temps, les horloges dans la vitrine font certainement leurs tic-tac habituels. Le petit homme, non pas petit parce qu’il faut le rapetisser dans cette histoire, mais simplement parce qu’il n’est pas grand de taille en le comparant à ceux qui l’entourent. Tenez, par exemple, ce gars en redingote à côté, est immense, à moins que ce ne soit un effet d’optique, notre petit monsieur a oublié son pardessus. Il aime tellement son gilet jaune moutarde que quelques gouttes de pluie n’auraient pu l’empêcher de sortir le montrer. Nous verrons plus avant dans l’histoire que ce petit monsieur ne réapparaitra pas, jamais. Il n’est là que par accident au moment ou l’horloger passe dans la vitrine pour remonter quelques montres tandis que sa fille ayant oublié son parapluie revient sur ses pas. S’il avait été renversé par l’omnibus, cela aurait changé beaucoup de choses puisqu’il se trouve être exactement dans notre champ de vision, cependant il ne lui arrive rien, si ce n’est que, naturellement, il pose un pied sur le trottoir et le voilà en train de croiser mon amie qui la main sur la poignée de la boutique de son père, déjà en train de la tourner, de pousser la porte… Vous comprendrez bien que ce petit monsieur, et je le répète, on se moque qu’il soit petit, c’est juste à cause des lois relatives de notre monde, il est passé et personne ne l’a vu passer, il m’a intéressé un moment parce qu’il nous croisait lorsque je regardais mon amie et fut surpris qu’elle n’ai pas pris son parapluie. Et si ce petit homme n’avait pas eu une moustache grise bien qu’il était brun et s’il avait enfilé un pardessus sur son gilet jaune, certainement ne l’aurais-je pas remarqué, ou du moins, rien en lui n’aurait attiré mon oeil. En attendant devant la boutique je repense au son des tambours que j’ai entendu plus tôt, le petit homme peut-être me rappelait-t’il un camarade du temps de la guerre. Je remet à demain ces souvenirs, nous allons être en retard.

Codicille : j’ai d’abord été surpris de ne pas trouver la définition d’empathie dans le Littré et dans d’autre dictionnaire. Ce concept d’empathie est récent et cependant serait un des éminents caractères de notre espèce. J’ai écrit ce tout petit fragment d’histoire avec distance alors que j’écoutais l’adagio Spartacus de Khachaturian, j’ai essayé ensuite d’avoir une forme d’empathie pour ce texte tout en en retirant les traces. Le narrateur, a une marque d’empathie lorsqu’il parle du gilet jaune et suppose que le petit homme veut le montrer. Il se reprend en dévoilant que celui-ci ne réapparaitra pas dans l’histoire, mais à la fin, il y’a ce vague souvenir de la guerre et à nouveau le risque d’empathie. Peut-être la curiosité du lecteur aura-t’elle été piquée au point de vouloir en savoir d’avantage sur ce petit homme, au point de regretter qu’il ne réapparaitra pas. L’empathie ce sera demain.

J’ai aimé le passage dans Bartleby sur le vague on-dit, un seul, qui sera rapporté plus loin ou ces vagues commérages, dont il sera fait mention plus tard. Une promesse d’empathie ?

14. Souffle


proposition de départ

Je ne peux pas te parler. Je ne peux pas t’écrire. J’ai besoin de la matière pour ça. La porte claque, ce n’est pas moi, juste un courant d’air. Tu m’as tenu la main dans un hôpital il y’a quelques années et tu ne venais pas seulement pour m’accompagner, tu voulais aussi comprendre, voir si quelque chose, une couleur, une forme, allait se poser quelque part dans la pièce et tu n’as rien vu, tu t’attendais à quoi ? J’ai sourit, j’ai expiré longuement, et je n’ai plus inspiré. C’est tout. Il n’y a pas à chercher plus loin. Et aujourd’hui, je ne peux pas t’en dire d’avantage parce que je ne peux pas créer de son et ton oreille a la nécessité d’épaisseur pour recevoir un message. Je ne suis plus dans cette épaisseur. Déjà avant de mourir, je ne pouvais plus interagir avec le monde, mes forces s ‘amenuisaient de jour en jour et d’heure en heure, de minutes en minutes, sans le temps qu’est-ce-que je peux faire pour toi : rien. Pour en revenir à ce temps juste avant ma mort, j’ai pris soin de laisser des objets, des petites choses de rien du tout qui étaient là pour vous dans le tiroir de la table de nuit, quand vous avez trouvé une boite d’allumette, un vieil autocollant et le blason de la ville de Salvador Dali, vous vous êtes interrogé, mais il n’y avait aucun mystère à cela, je parlais déjà comme je pouvais, sans pouvoir rien dire, la matière me quittait lentement alors que d’autres en sont extirpés, vivement, sans sommation, pour moi ce fut lent et j’ai eu le temps de m’y préparer. De temps en temps, je levais les bras vers le plafond-ciel et prononçais le prénom de ma soeur, ma toute grande soeur partie avant moi, c’était parce que je n’étais plus vraiment dans ce monde de la vie depuis de longs jours et de longues nuits, je me préparais et cherchais un peu de réconfort auprès de celle qui était morte en éclaireuse dans ce territoire, alors, inconnu, ce monde de la mort je l’ai lentement pénétré par le seuil, je m’y suis aventurée, encore vivante sans fil pour retrouver la sortie. D’autres sont mort depuis le début, ont toujours été mort, pour moi, ce ne fut pas le cas, car je ne me suis pas dit : si j’avais su. Cherches dans les théories de Démocrite sur l’atome ou relis De Rerum Natura de Lucrèce, ils te feront certainement du bien, je ne les ai jamais lu, je ne savais même pas qu’ils existaient, mais toi oui, et c’est un peu grâce à moi. S’il y’avait eu un halo vert ou que sais-je sur l’armoire pour accompagner mon dernier souffle, tout aurait changer pour toi comme pour moi. Et la radio qui s’allumait toute seule chez ta mère ? La mort n’y est encore pour rien, c’est le vivant qui est incroyable. Tu voyais juste lorsqu’enfant, tu t’imaginais ce moment d’après où il n’y aurait plus rien, le noir si noir qu’il n’y a plus d’espace, le temps qui s’étire tellement qu’il n’y a plus de temps, et cela c’est l’infini. Alors, ça ne fait pas très envie, c’est angoissant même, c’est compliqué pour celui qui se projette dans la mort, mais pour celui qui y est et qui n’a plus les sens pour s’en apercevoir ? Qui suis-je, ici et maintenant ? Une ancienne de chair et d’os, qui a rendu son dernier souffle comme on dit et tu as la preuve que cette expression populaire n’est pas fausse, cette information a bien plus de valeur qu’un hypothétique halo spectral multicolore, ou qu’une poignée de porte qui tournerait toute seule, c’est un peu comme manger les pissenlits par la racine, n’est-ce-pas aussi frais, léger et tellement vrai ? Pourquoi ne pas se satisfaire de la beauté de la réalité ? La réalité de la décomposition, la beauté de la dispersion des atomes indestructibles qui nous composent créant des forêts où brame le cerf. Partout des morts, du humus. Où sommes nous depuis le temps que nous mourons, nous toutes, anciennes vies sur terre et dans les airs, et dans les mers ? Sous quelques rectangles de marbres entre quatre murs par ci par là ? Depuis des millions d’années ? Non, nous sommes une partie de la vie et il ne nous est pas nécessaire de parler au reste de la vie dans l’épaisseur de la matière, car nous, le subtil, nous sommes le souffle avec toi, à chaque instant.

Codicille : qui parle ? Je me suis posé la question plusieurs fois lors de l’écriture de ce texte. J’ai voulu au maximum ne pas être celui qui écrivait. Dans un sens, j’ai peut-être réussi à entendre mon témoin vivant de la mort et mon futur moi-mort. Ponctuation et corrections sont mes intrusions dans le texte.

13. Factus sum


proposition de départ

Le fait que le temps passe vite, que tout le monde se repasse le concept comme sous le manteau pendant une dictature, c’est incroyable ce que le temps passe vite, oh, je ne vois pas le temps passer, mon pauvre, ce que le temps passe vite, le fait que personne ne sait vraiment quelles en sont les causes et le fait que tout le monde est d’accord avec ça, bien que ce n’est pas universellement reconnu, car vingt-quatre heures cela fait et fera toujours vingt-quatre heures et qu’il en sera ainsi encore longtemps, le fait que le découpage d’une journée est établie sur la base du nombre vingt-quatre, le temps ne bougera pas de sitôt, et pourtant cela passe de plus en plus vite, le fait que tout le monde se refile cette idée dans l’intimité d’une conversation au hasard entre la météo et les nouvelles dents de la petite dernière, le fait que l’on sera forcément d’accord et donc que cet état de fait est porteur de paix et le fait que cela fait du bien de s’entendre, les larmes montent aux yeux lorsque l’autre acquiesce, le coeur presqu’à nu, soudain, on espère s‘en apercevoir avant d’être touché pour de bon, alors, un simple pincement discret des lèvres, une sorte de roulement du pourtour de la bouche comme le ferait un édenté, une pression invisible et le fait que par cette auto-manipulation les larmes retournent en effet en arrière dans leurs canaux du coin des yeux ou s’assèchent, le fait que le paysage émotionnel, ainsi à table, se désertifie, le fait qu’une zone tampon, comme il y’en a de plus en plus aux frontières désertiques du monde, est en place apportant une utile neutralité pour aborder la problématique suivante, le fait qu’il n’y a plus de saison, le coeur se cache, oui il n’y a plus de saison je vous dis, et là encore, on est heureux de faire le même constat même si on ne se souvient plus très bien de ce que fût l’été mille neuf cent quarante-trois ou l’hiver mille neuf cent quatre vingt-quatre, le fait qu’on se rappelle sa tenue de la rentrée des classes vingt ou trente années auparavant suffit, et en effet, il fait plus chaud cette année, le fait que l’on a envie de rire car on est encore d’accord sur ce point, il était temps, le fait qu’il y a eu un moment de doute, que celui-ci a plané au point qu’on a cherché au plus profond de ses souvenirs, la joie soudaine de devoir trouver une autre petite manipulation de soi pour réfréner ses larmes de bonheur devant l’expression d’une telle harmonie de penser, le fait que surgit à l’esprit le geste qui ne convient pas dans la situation présente, celui qui consiste par exemple à se pincer le gland pour ne pas être en érection, le fait que l’on range ça rapidement dans un tiroir de la tête et que l’on se contente d’une morsure de l’intérieur de la joue, le fait que demain on aura un aphte et que cela vaut mieux qu’une guerre, au centre de la zone tampon, un roast-beef, le fait qu’Hawking a questionné pourquoi se souvient-t’on du passé et pas du futur ? Le fait que les fourchettes, depuis longtemps passées à quatre dents et non plus deux comme la première de François Premier, s’arrêtent nettes devant les bouches entrouvertes, les langues chargées de boeufs, le fait que oui, alors le futur ? Souviens-toi du futur et c’est parti on ne retient plus rien, le fait que c’est le gouffre, le vide intersidéral et que la table est déjà prête à valser, les fourchettes tombent, les serviettes se serrent entre les poings, s’étalent sur les cuisses après un rapide et sec passage sur les lèvres comme le ferait du papier de verre, le fait que ça va dérouiller, que le temps va remonter dans un présent incontrôlé, le fait que de tels apports savants puissent diviser la paix régnante, cette guerre latente, le fait qu’un cerveau n’aime pas être retourné n’importe comment et par n’importe qui, on en revient au temps qu’il fait et c’est bien ainsi, tout va pour le mieux, la porcelaine sur le plancher se reconstitue et remonte sur la table, intacte, et c’est une chance la météo est clémente et le ciel aussi, on remet au ciel cette extravagance pourtant déjà posée là mais qui ne sert encore à rien, le fait que combien de ces retournements de conscience ont vécu seuls, ont traversé les contenus spatio-temporels comme des âmes en peine avant de s’incarner dans une époque, le fait de les repousser, retarde et rassure, permet de se concentrer sur l’essentiel : qu’allons-nous manger demain ? Le fait que l’estomac lourd, plus personne n’ayant faim, il est impossible de se projeter car c’est bien de projection dont il s’agit, le fait que le lance-pierre est l’outil préhistorique du lanceur des navettes spatiales importe peu, repu, pas de projet, le fait que l’heure de la sieste approche et qu’il vaut mieux aller se coucher que de se souvenir de s’être reposé dans le futur, afin de mieux appréhender le présent, le fait que le présent domine avec son apport du passé, il ne peut pas faire de place au futur, le fait que les presque cinquante six pour cent de cela, les quarante deux pour cent parmi les vingt-sept pour cent de ceci, auxquels s’ajoutent les trente-neuf pour cent restant de tout ça, écrasent les mémoires et re-configurent le présent, le futur étouffe avant même de passer la tête ou le siège, le fait que la première expression à la naissance est un cri projeté et que celui-ci se transformera jours après jours en mots, en agencements de sons construits, le fait que de ce futur là nous en soyons certains ne change rien, le fait qu’au commencement était le verbe, le Livre aurait dû s’arrêter là pour laisser chacun-e-s en inventer la suite, le fait qu’au commencement était le logos, de legere, et le fait que cela a donné lectus, puis lire, après avoir été d’abord accueillir et choisir, le fait que le désir de s’entendre n’est pas d’aujourd’hui et qu’il puisse avoir poussé à faire des raccourcis pas toujours heureux, le fait que tout peut tendre vers la passivité quand l’équilibre devient difficile, c’est peut-être au coeur du verbe qu’est le futur, le fait que bhu et fio ne sont pas sum, le fait qu’être, que croître n’est pas simplement exister et qu’il est bon de marcher sur le turo.

 

12. Modus


proposition de départ

Assis sur arbre couché yeux clos dos droit les épaules un peu en arrière comme l’aigle déploie ses ailes dit-on

poitrine ouverte et narines dilatées sur l’espace

qui sent bon le blé déjà mur

bruissement des épis le vent passe

plus rien

la dureté de l’arbre couché sur le flanc vaincu par la tronçonneuse les dents crissent changement d’image halo coloré paupières éclairées de l’extérieur

surgit la couleur du fond puis une image qui cherche à se poser là à s’affirmer comme une pensée ferait le tour un enfant pleure pas très loin des oreilles

un caprice certainement

une pensée d ‘enfant circule un cerf volant dans le ciel azur

non rien

ne lutte pas laisse passer que rien n’entre et ne sorte si tu veux que cela ne vienne pas laisse passer comme des oiseaux traverseraient le ciel et c’est trop de le dire en exemple

le silence est toujours là rien ne peut l’interrompre il est la toile de fond où tout se glisse et entre en scène

l’aboiement agressif d’un chien frappe à l’une des portes et passe par le tympan déclenche une chaîne ininterrompue de glissements sismiques de plus en plus subtils

choix d’être terrorisé ou pas de se lever ou pas de fuir ou pas d’ouvrir les yeux ou pas

où se situe-t-il

quelle distance parcourue avant d’entrer dans l’oreille

la conscience l’identifie comme une menace puis à un autre étage tout est calme

un son qui pénètre et circule dans la tête ondoie dans les muscles qui ne prennent aucune décision alors cela fait son chemin ce n’est plus un chien juste un phénomène électrique

déclencheur de joie chimique intense de caresses intérieures profondes d’ondes génératrices jusqu’à la pointe de la langue et du bulbe des cheveux du bout des doigts

géographie du territoire intérieur à cartographier par la mémoire conscience endormie pour ne pas en dévier la trajectoire naturelle se laisser couler pour explorer

la respiration accélère légèrement

signe que le retour de l’expérience est déjà sur le point d’être fait

Codicille : depuis une expérience vécue ce mode de narration est très intéressant pour dire ce qui n’est pas facile à expliquer et là je serais tenté de mettre un point à ce que je viens d’écrire mais je préfère continuer ainsi dans ce codicille afin que de mon corps immobile où ne bougent que les doigts surgisse l’essence du ressenti de cette expérience d’écriture

la pensée coule et le son des doigts sur le clavier en est le clapotis

Méditer du latin meditor, racine indo-européenne med comme dans modus : mesurer : le texte s’intitule Modus.

11. Manifestus


proposition de départ

Les mains étaient sur la place depuis tôt le matin. Elles pendaient au bout des bras, inactives, ou presque, car en y regardant de plus près, on pouvait remarquer une multitude de micro-gestes, de mouvements de phalanges, de frottements de doigts, des ongles en accrochaient d’autres, des pouces se glissaient dans les poches, parfois des index montraient timidement une direction. Un murmure dans l’air pesant. Cela continua toute la matinée, d’autres mains arrivèrent, certaines portant une fleur, d’autres un pamphlet, une affiche, des mains en serraient d’autres. Peu après le déjeuner, toutes les mains se soulevèrent, tournèrent sur elles mêmes et frappèrent paume contre paume. Jaillissant dans les airs, elles reprirent en cadence, mains poussant le vent, mains mélangeant l’air, avant de frapper comme l’orage. Mais un bruit plus sec retentit. Deux mains au milieu des autres glissèrent rapidement comme le long d’une paroi et disparurent. Toutes les autres mains se refermèrent. Le silence s’installa, au bout des bras, inactif. Une main descendit dans cette immense trou noir, vers la terre. Elle remonta. Elle se déploya. Rouge sang, tremblante… Les autres mains plongèrent et coururent sur le sol humide, creusèrent, griffèrent, fouillèrent, saisissant des gravats, des mottes de terre, des pierres, des poignées de sable, se redressèrent, fermées, violettes, et jetèrent tout, le plus loin possible, là-bas, devant. Les poings chargèrent, fulgurants. Les mains qui portaient fleurs et pamphlets, en arrière, se plaquèrent aux murs, vite prises par d’autres couvertes de gants noirs, elles furent enchaînées. Mais à l’avant, les mains battaient comme des coeurs. Elles s’agrippèrent aux grilles, les secouèrent puissamment et l’immense herse tomba.

Deux lourdes portes plus loin, la pianiste s’installa devant son piano et il regarda ses mains. Il pouvait à peine respirer. Les mains délicates se promenaient sur le piano, le caressaient, le pointaient avec justesse, transformant la matière en son. Quel prodige. Les mouvements des doigts, subtils comme l’air, ne faisaient plus penser à des mains mais à des entités savantes, dansant leur liberté sur la complexité d’une sonate. Il avait tenté d’apprendre le piano mais n’avait pas eu la patience de l’apprentissage ou peut-être avait-t’il eu les doigts trop courts, c’était plus simple comme explication. Il pleurait maintenant et ne savait si ses larmes était dues à l’émerveillement que provoquait la vision de telles mains intelligentes ou s’il était blessé. Il se mit à pianoter dans le vide et ses mains prirent du temps avant de se libérer dans l’espace, jouant avec l’air comme il avait toujours cru que les choses fonctionnaient, que le coeur suffisait pour s’exprimer, que le reste suivait. Il n’avait pas eu la patience de devenir libre. Il devait l’être tout de suite et pour toujours à l’infini. Puisqu’il croyait être venu au monde libre, il suffisait de continuer à l’être, de prolonger cet état le plus longtemps possible et de se défendre contre tout ce qui aurait pu l’entraver. Il n’était plus question de cadre et de se libérer dans le cadre. Tout ça était bien loin et l’avait tant ennuyé. — O mes mains que n’avez-vous pas été assez autoritaires pour me réclamer d’en apprendre d’avantage. Que j’aurais fait de vous des génies, que je vous aurais transmis ce que j’avais dans le coeur, vous auriez dû me soumettre à votre volonté de savoir-faire. Pardonnez-moi de ne pas vous avoir donné le génie de ma liberté — Au piano, les mains dosaient savamment chaque phrases de la partition jusqu’à la moelle épinière. Et lui continuait à battre des mains dans les airs, cela entrainait tout son corps, le faisait danser dans la pièce, son corps en improvisation totale mené par ses deux mains comme deux chefs, il aurait décollé du sol. Soudain, il s’affaissa comme s’il avait été giflé. Il devait immédiatement intervenir à la télévision, une main posée sur l’autre.

Codicille : certaines parties du texte ont été écrites au stylo sur du papier et d’autres directement au clavier. Cependant tout est fait main. Manifeste du latin manifestus : saisi par la main, surpris avec la main.

4. Fusion


proposition de départ

Je me réveille naturellement après avoir bien dormi. Je me lève, m’habille, enfile un short et un tee-shirt, chausse des sandales et sors doucement de la chambre d’hôtel. Dehors, il ne fait pas encore jour, le ciel est un peu rose. Derrière la montagne, le soleil est déjà levé, mais pas encore ici. Les plantes aromatiques, la sauge, le thym, diffusent leurs parfums. Sur les feuilles des gouttes de rosée. Je prends la photo d’un escargot. J’entre dans le village désert. Tous les volets sont fermés. Entre deux maisons, il y’a un escalier qui descend sur la plage. Je m’arrête quelques instants et admire encore une fois la mer. Ce magnifique bleu et les scintillements orange pâle à sa surface. C’est toujours la première fois. Puis, je descends l’escalier, sors les pieds de mes sandales, me déshabille. Nu, j’entre dans l’eau. Au début, elle est fraîche mais si bonne. Je nage, sens l’eau glisser le long de mon corps. Je change souvent de mouvement, en brasse, en crawl, sur le ventre, sur le dos, toujours avec douceur pour ne pas troubler le calme du matin. Je m’allonge sur la surface de la mer et regarde le ciel changer de couleur. A cet instant résonne en moi le vers d’Homère : Dés que, fille du matin, parut l’aurore aux doigts de rose… Le soleil encore caché par la montagne ne va pas tarder à paraître. Le ciel rose blanchit lentement avant de devenir plus jaune à un endroit précis. Il s’annonce, diffuse ses rayons, s’étale autour de moi et sur ma peau. Le chant même de la mer sur le rivage change. J’ouvre les bras et les jambes, en étoile, flottant, je suis prêt à l’accueillir. Et elle paraît, Eôs, la Titanide, l’aurore. Son énergie et sa douce chaleur m’enveloppe. Je plonge et glisse sur le sable allumé, traverse des myriades de points lumineux. Plus loin je sors la tête, l’eau en cascade coule sur mon visage, je n’ouvre pas tout de suite les yeux, je regarde le soleil au travers de mes paupières, lui présente mon humble face humaine et l’intègre à ma force. Je me régénère. Je me laisse caresser par les doigts de rose. Le cher fils d’Odyseus quitta son lit… s’habilla, prit son appareil photo, embrassa son amour encore endormi, sortit silencieusement de la chambre, traversa le village endormi jusqu’au grand escalier, s’arrêta pour admirer la mer, quitta ses sandales et nu entra dans l’eau fraîche et attendit ton apparition la Titanide. Caressé de tes doigts de rose. Le cher Je, fils de… quitte son lit, chausse ses sandales, décroche son épée, arrive au grand escalier et nu admire la mer dans l’attente de l’aurore, plonge dans la mer, approche l’étendue sableuse, sort la tête de l’eau. Le Soleil est là. Il ouvre les yeux, intègre sa force, se régénère.

Je quitte mon sommeil, d’une nuit douce et enveloppante. Je me lève, m’habille, chausse mes sandales et sors doucement de la chambre de l’hôtel. Dehors, le jour point lentement, le ciel est rose. Derrière la montagne le soleil monte. Les plantes aromatiques, la sauge, le thym, diffusent leurs effluves. Sur les feuilles perlent des gouttes de rosée. Je photographie un escargot. J’entre dans le village blanc. Tous les volets sont clos. Entre deux jolies maisons, un escalier descend sur la plage. Je m’arrête quelques instants et regarde la mer. Son bleu profond et ses scintillements orange pâle. C’est toujours la première fois. Je descends l’escalier, sors les pieds de mes sandales, me déshabille. Nu, je pénètre dans l’eau. Elle est fraîche, matinale. Je nage, sens sur mon corps l’eau glisser. J’ondoie, sur le ventre, sur le dos, avec douceur pour ne pas troubler la paix du lieu. Je m’allonge sur la surface de la mer et regarde le ciel qui change de couleur. A cet instant résonne en moi le vers d’Homère : Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, parut… Le soleil, derrière la montagne, monte pour bientôt paraître. Le ciel rose blanchit lentement. Un espace jaune s’étend, il s’annonce, diffuse ses rayons, s’étale autour de moi et sur ma peau. Le chant de la mer sur le rivage évolue. J’écarte les bras et les jambes, en étoile, flottant, je suis prêt à l’accueillir. Et elle paraît, Eôs, la Titanide, l’Aube. Son énergie et sa douce chaleur me ceignent. Je plonge et glisse sur le sable allumé, perce des myriades de points lumineux. Plus loin, jaillissant, je sors la tête. L’eau, en cascade, coule sur mon visage, je n’ouvre pas les yeux, je regarde le soleil au travers de mes paupières, lui présente mon humble face humaine et l’intègre à ma force. Je me régénère. Que me caressent les doigts de rose. Le cher fils d’Odyseus quitta son lit… s’habilla, attrapa son appareil photo, posa un baiser sur les lèvres de son amour endormi, sortit silencieusement de la chambre, traversa le village vide jusqu’au grand escalier, s’arrêta pour admirer la mer, quitta ses sandales, et nu, entra dans l’eau fraîche, attendit ton apparition, la Titanide. Caressée de tes doigts de rose. Le cher Je, fils de quitte son lit… chausse ses sandales, décroche son épée, arrive au grand escalier, et nu, contemple la mer dans l’attente de l’aurore, y plonge, approche l’étendue sableuse, sort la tête de l’eau, le Soleil est là. Il ouvre les yeux. Il intègre sa force, se régénère.

Codicille : au début je suis parti sur la volonté d’écrire un texte doux. Puis j’ai continué par sa version dure. Ensuite, j’ai relu la plus douce et curieusement, celle-ci n’était plus aussi douce. Alors je me suis retrouvé comme devant un curseur sur Photoshop, que lorsque vous en bougez un, tout bouge. Et finalement vous n’obtenez jamais le résultat escompté. En fait j’avais commencé par la dure… L’exercice pouvant durer à l’infini, j’ai pris la décision de m’arrêter. Cela se terminait un peu en un jeu des sept erreurs mi-dur, mi-doux. J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai recommencé par une version douce qui finalement est devenue la dure.

La plus douce est devenu la plus dure.

Ton doux, ton dur quelle belle expérience.

3. La mise en carton


proposition de départ
rythme roman

Tissus canapé, saladiers, presse-livre. Elle écrivit au gros feutre rouge sur le carton de déménagement. C’était un de ces gros feutre de graphiste à deux pointes, une fine et une épaisse. D’abord elle se trompa et reboucha la fine pointe pour écrire avec l’épaisse. Elle voulait que cela se voit afin de faciliter le travail des déménageurs. Elle ajouta un triangle et un trait en son centre pour renseigner que les saladiers étaient fragiles. Elle glissa le carton sur le parquet pour ne pas avoir à le porter. N’est-ce-pas ainsi que les égyptiens construisaient leurs pyramides ? Elle prit un autre carton qu’elle déplia, scotcha… le rouleau était arrivé au bout. Le film claqua net, elle dû recommencer. Combien de carton s’étalaient-t’ils dans l’appartement ? Tout ce qu’il y’avait sur les murs était maintenant en boite. Le lieu s’était vidé doucement par les placards, il n’y avait pas de grande différence, puis par les murs, c’était de plus en plus visible, ils partaient pour de bon. Le dernier carton allait être le plus important. Elle gardait de côté depuis le début, ce qui serait une sorte de remise de clé, quelques livres et objets qu’elle pensait qu’ils feraient le lien entre les derniers jours passés ici et les commencements là-bas. Ils quittaient définitivement la capitale où ils avaient toujours vécu. Elle y était née même. Elle pensait que cela lui ferait quelque chose de partir comme ça, d’aller s’installer dans un village à la campagne. Non. Elle était surprise et cela l’effrayait un peu, non pas de changer de vie en quelque sorte, mais de ne pas s’en inquiéter, de ne rien ressentir. Elle craignait que cet état ne soit latent de quelque chose qu’elle ne saurait expliquer, qui la saisirait par surprise dans son bonheur. Elle ne fuyait pas la ville. Cette étape était naturelle, allait de soi. Elle ne se projetait pas dans le futur. Elle s’était tout juste posé des questions qu’elle avait laissé sans réponse comme : cette objet aura-t’il sa place là-bas ? Le contenu de la bibliothèque, les albums du peintre Turner, de Cy Towbly ou de Dorothea Lange, que donneront-t’ils là-bas ? Le gros livre de la collection Barnes ramené de Philadelphie, par exemple, lui avait semblé si urbain, bourgeois même. Les peintures aux murs, pour la plupart des arbres, une cascade, la lumière dans un sous-bois, qu’elle aimait peindre, photographier et encadrer, ne dénoteront-t’ils pas quand les fenêtres seront pleines de végétations, là-bas ? Peut-être peindra-t’elle des immeubles, des villes. Ils avaient ri quand il lui avait dit ça, comme s’il avait lu dans ses pensées à moins qu’il ne se posât les mêmes questions sans en laisser paraitre. Ils s’étaient mariés dans cet appartement. Une belle fête en famille. Ils avaient dressés la table dans le fond de la salle à manger et des bouteilles de champagne avaient été ouvertes, les unes après les autres, toute la journée et toute la soirée. Le vin d’honneur, avec un peu plus de monde, s’était tenu dans la loge de la concierge. Un mariage urbain et populaire comme il y’en avait eu tant dans cette ville, peut-être dans l’appartement avant eux. Les quelques bouchons qu’elle avait gardé de ce jour ont été mis dans un des premiers cartons avec le contenu de la bibliothèque de l’entrée. Dans quelques jours ils partiront d’ici en voiture emmenant quelques affaires, le reste les suivra le lendemain dans un camion de déménagement. Leur appartement sortira par la fenêtre du quatrième étage de l’immeuble parisien et rentrera par le grand jardin qu’ils ont choisi avant la maison.

rythme nouvelle

Elle faisait des cartons depuis quelques jours. L’appartement se classait, se rangeait, se triait par le contenu des meubles d’abord, puis par les murs. C’était plus visible maintenant, plus concret. Cependant, peut-être parce que prise dans l’action, elle ne se projetait pas dans l’avenir. Quitter Paris pour une maison à la campagne, alors qu’ils y avaient toujours vécu, aurait dû la questionner d‘avantage. Elle trouvait cet état curieux, profondément ancré dans le présent. Parfois elle s’en inquiétait, craignant d’être surprise par un état désagréable qu’elle aurait gardé latent en elle et la suivrait enfermé dans les cartons. Elle avait juste eu quelques réflexions intérieures sur la place d’un objet ou d’un livre dans ce nouvel environnement. Comment son urbanité allait-t’elle se décliner en milieu rural. Ils en avaient ri, lorsque de temps en temps elle pensait à voix haute. Ils avaient fêté leur mariage en famille dans l’appartement au son de bouteilles de champagne débouchées les unes après les autres. Le vin d’honneur avait eu lieu dans la loge de la concierge et dans le hall de l’immeuble comme cela se pratiquait depuis toujours à Paris. Elle avait gardé les bouchons qu’elle avait rangé dans un des premiers cartons avec le contenu de la bibliothèque. Elle gardait pour la fin quelques livres et objets qu’elle mettrait en boite en dernier. Ils feraient le lien entre leur départ d’ici et l’arrivée là-bas. Dans quelques jours, l’appartement se viderait par la fenêtre du quatrième étage et entrerait dans une maison de plein pied par le jardin qu’ils avaient choisi avant la maison.

Codicille : j’ai été surpris de voir comme la version nouvelle pouvait éclairer la version roman. Et en effet, il y’a bien des temps et des choix qui s’imposent d’une version à l’autre. La nouvelle comme le roman sont des travaux d’orfèvre, l’un prendra sans doute plus de temps que l’autre. L’ouvrage peut paraitre insurmontable. J’ai le sentiment que les deux pourraient-être des débuts de nouvelle mais que la version nouvelle ne pourrait tenir le long chemin du roman. Je suis admiratif du travail de certains auteurs de nouvelles, notamment Raymond Carver, Anton Tchékhov ou Luis Sepulveda, qui parviennent à déplier des années de vie de personnages ou de lieux en quelque phrases bien placées de sorte qu’en quelques pages nous savons tout.

Il n’y a pas de roman, non… ça s’appelait…

2. Dentisterie


proposition de départ

Depuis la salle d’attente, pas tout à fait en face de la scène. La porte est laissée ouverte… Par le docteur Sala, Chirurgien dentiste, son nom et son titre sont indiqués sur une petite plaque clouée au mur. Des pieds sont balancés nerveusement par un gars allongé dans le fauteuil, le visage caché par une serviette bleue. Il se raidit. Un instrument métallique tombe dans une cuvette. Il y’a de la musique, une sorte de tango puis du métal qui tombe une seconde fois, plus lourd. La serviette est jetée au sol par le gars. Elle git ensanglantée sur le linoléum avant qu’on ne la ramasse. — Quand je vous dis d’ouvrir la bouche, vous ouvrez la bouche, c’est tout ! Ouvrez la bouche ! Ouvrez la bouche ! Monsieur… Vous comprenez ce que je vous dis ? Les mains du gars se sont affaissées sur les accoudoirs. Le profil du dentiste et son ombre obscurcissent la pauvre figure du gars dont la bouche est maintenant ouverte, passive. Les doigts se plantent dans le fauteuil, les pieds se balancent, la lumière est crue — Gardez la bouche ouverte Monsieur ! Monsieur ? Ne serrez pas ! Voilà ! Quelques soubresauts, le souffle suspendu, le son du bandonéon puis celui d’une dent dans le fond d’une cuvette, des instruments qu’on remballe. Le gars se lève chancelant, une main sur la joue et sort rapidement. Ils ne se disent rien. Les premières notes d’un nouveau tango sont projetés hors de la pièce. La masse du Docteur s’approche et bouche le cadre de la porte. Le tango à la sourdine, il prononce votre nom. Oh ! Quelle sombre histoire !

Codicille : Je ne savais pas trop comment me sortir de cette histoire dans laquelle je ne devais pas entrer. Alors, j’ai utilisé par moment la forme grammaticale passive. ( J’en ai profité pour faire une petite révision ). Enfin, j’ai choisi de passer mon tour dans la salle d’attente. On est jamais trop prudent…

1. omniscience


proposition de départ

Les mots se sont mélangés, tout arrivait en même temps, simultanément et l’espace c’est démultiplié. Prise de hauteur, ça grimpe lentement, plus possible de reculer, de revenir, de redescendre. L’espace se rétrécit tandis que la plaine chaude se déroule jusqu’à et depuis la ligne fixe de l’horizon. Voile de brume matinale, éblouissant. Les yeux écarquillés sur un vertige naissant, une nausée, peut-être, elle est là, à la porte. Descente vers le plexus solaire et plus profond encore, quelque part en-dessous, entre la plaine et l’estomac ça grimpe lentement et ça sert la gorge. Les conversations autour font le bruit d’un moteur, un gros diesel. Les essieux craquent. Tout devient mobile, l’espace, le plancher, la ligne d’horizon. Les couleurs vomissent sous une nappe de tiédeur avant la chaleur. Colonne vertébrale rivière, la chemise se trempe, ça coule vers le sacrum. Sacrale égarée, tombée, accidentée dans le paysage, au milieu de corps broyés, enroulés dans la ferraille. Ce n’est qu’une vision fugitive de son imagination qui descend jusque dans ses jambes. Puis plus rien à retenir. Un plongeon dans l’inconnu. De l’autre côté de la route, une forêt d’acacia, densité de matière pour se raccrocher. Comme des poings serreraient une barre fixe, les pieds battant le vide. Accroché aux acacias, se débattre dans la plaine où siffle l’effrayant infini, une sorte d’acouphène. Un haut le coeur, puis le petit-déjeuner qui redescend, reprend son chemin normal vers les profondeurs, où il y’a forcément un fond, un réceptacle, un lieu ou prendre appui, un sol nécessaire, une terre porteuse, une mère rassurante. Même si, cette dernière présence-image semble encore plus ondulante. Accroché au sein, le nourrisson balaie des yeux pour être sûr qu’on le tient dans l’espace. Vu au cirque : un acrobate qui tourne à l’extrémité d’une barre qu’il serre fort entre ses mâchoires, au sommet du chapiteau, au-dessus d’une foule retenant son souffle, une émotion, une vague sur la piste. La plaine s’étire, se condense, s’allonge. L’autobus sans vitre aux fenêtres, continue son ascension, lentement. Par le déplacement de l’air dans l’habitacle, tous ont l’impression d’aller vite. Ils s‘en moquent, ils ont l’habitude mais pas lui, qui a la nausée parce qu’il est loin de chez lui, et se dit que si le bus tombe dans le ravin qui s’en souciera. Alors, tout à coup, il perd de son importance parce qu’il vient justement d’un pays, un autre monde où chacun a une importance. C’est ce que l’on croit chez lui. Ici, c’est différent, comme cette femme qui tient son bébé et sourit. De la ferraille ou de la chaire : de la matière. Cependant, lui, son passeport dans la poche, n’a pas vu les choses comme ça jusqu’à présent, et il vient de recevoir ça d’un coup net alors qu’il tient la barre pour résister aux coups de freins secs dans les virages. Toujours plus haut sous le ciel jaune. Il ne sait pas encore que cela lui aura fait du bien de n’avoir été personne. Il serre les dents, ne s’en aperçoit pas. La jeune femme à l’enfant, c’est ainsi qu’il la voit lorsqu’il la regarde et il joindrait presque les mains, se retourne et sourit dans sa direction mais pas pour lui. Elle est heureuse d’aller montrer sa fille à sa mère. Elle est attendue. Dans son sac bien fermé, il y’a un peu d’argent pour la famille. Le bébé ne tète plus mais continue à s’assurer qu’il est bien tenu et parfois quand la main qui le soutien lâche un peu, il exprime un début de pleur qui s’arrête aussitôt. Le bras qui le porte c’est raffermi, son visage s’adouci. L’homme à la casquette, fier dans son uniforme, avec agilité se déplace dans le couloir du bus et contrôle les morceaux de papier humides qu’il considère comme tickets. Il les poinçonne dans la montée en ligne droite parce que plus haut les virages reprendront, plus raides, et il devra aider le conducteur en le prévenant à coups de sifflet, depuis la plateforme arrière, si les roues risquent de quitter la route. Il n’a pas eu le temps de dire au revoir à sa femme ce matin. Il ne la reverra que dans quelques jours. Il sait qu’il n’a pas été très aimable avant de partir, il était trop tôt, il n’était pas bien réveillé. Il toise un gars qui n’a pas le morceau de papier de la bonne couleur. Ce n’est pas le moment de retirer sa casquette et de s’éponger le front. Ça ira pour cette fois en échange de quelques billets mous comme du tissu. Désolé, chérie pour ce matin. Le gars les lui donne en se disant que c’était les derniers, qu’il en aurait bien fait l’économie. Il touche la poche de son pantalon de grosse toile qui devait être blanc, il y’a encore un peu de monnaie, il sourit et le contrôleur se demande s’il ne se moque pas de lui. Dans une cage de fer, derrière le chauffeur, une télévision projette des couleurs et des chants d’amour passionnés, un chapiteau en carton où tournent des acrobates. Personne d’autre que le touriste ne regarde. Au dessus du bus le ciel blanchi. Le chauffeur est concentré. Il n’a pas mangé grand chose. Ça ira.

Codicille : Je passais par la proposition 1.

L’omniscience est un chaos. Comment peut-on ordonner la vision omnisciente quand toutes les informations arrivent en même temps ? Elle n’est pas sélective. Et si j’avais pu tout écrire en même temps de manière réellement omnisciente, je l’aurais fait avec grand plaisir. Cela aurait été un gribouillis, une juxtaposition de mots les uns sur les autres comme écrit par plusieurs claviers en même temps sur la même page. La proposition c’est essoufflée lorsque cette omniscience c’est épuisée, lorsque le tout commençait à se morceler ou à entrer en communication d’une manière ou d’une autre.

C’est sportif.

5. il se lève


proposition de départ

Le pied droit au sol

Le parquet sans écharde

Pourquoi pas le pied gauche ?

Ses premiers pas… il y’a longtemps…

Il faudrait dormir de l’autre côté du lit

L’empreinte dans la poussière lunaire

Les veines du pied, cela circule

Y’a t’il de l’eau sur la Lune ? Finalement, ils en sont où ?

Puis le pied gauche

La Terre est plate

Codicille : J’ai fais un détour par la proposition 5 qui m’attirait particulièrement après être passé par les 8 et 9. Et cet itinéraire est à prendre en compte. Même si j’ai pu aller jusqu’à la Lune et retour, quelle ascèse.

9. Cadran solaire


proposition de départ

Les volets de la chambre sont fermés. C’est de la pièce voisine, où ils ne le sont pas, que pénètre une lame acérée de lumière blanche pour se poser sur le mur juste en face du lit. Lentement, elle avance, se plante sur la commode.
Ah ! Ah ! forcément de traviole, un des tiroirs est ouvert. Mais froidement, elle en absorbe l’ombre du contenu, glisse sur le lit et se déchire sur les draps froissés.

Tiens… les volets sont fermés, la porte est ouverte. Des habitudes prises avant de se coucher, encore hier soir. Mais ce matin c’est pour regarder ce merveilleux rayon de soleil s’installer devant le lit et en quelques minutes le voir passer sur la commode un peu floue. Pourtant elle n’est pas loin de mon nez. Il faudrait que je la déplace ou que j’en change, maintenant j’en ai le droit.
Humm, la caresse d’un rayon de soleil matinal. C’est bon pour l’arthrose. Oui les draps sont froissés, et alors ! Hi hi hi…

Les volets étaient fermés. La porte était ouverte et ce matin dans l’obscurité de sa chambre un tir de lumière a percé le mur. La commode était encore là, exactement comme avant. Elle s’est éclairée. Puis la lumière s’est allongée dans son lit. Peut-être que cela froissera un peu les draps.

Codicille : J’ai choisi ce décor ( voir la proposition 8 ) car il me paraissait le plus accueillant pour cette proposition. J’ai cru que le choix allait être plus compliqué et prendre des jours mais non c’est venu naturellement. En même temps j’aurais pu être coincé par le peu d’élément qui s’y trouvait : des volets fermés, depuis une pièce voisine, donc une porte ouverte, un mur, une commode, des draps froissés… finalement il y avait de quoi faire dans ce décor. Et le cadran solaire ? Il est dans le titre.

Ça vient, ça vient.

8. jeux de construction


proposition de départ
extérieurs

Les bandes blanches se succèdent depuis des heures. Le paysage défile : des verts, des bleus, des gris, des rectangles jaunes, pailles en rouleau, du bois, du métal, des fils électriques, des éoliennes… Un train qui passe plus vite que nous. L’asphalte lisse puis crisse depuis les pneus jusque dans le métal du véhicule, dans le siège, le volant, mes mains, mes pieds, ma colonne vertébrale.

De la terre humide sous la joue. Vision inversée des ruines du clocher d’une église pulvérisé par un obus. Immenses, elles dominent ce paysage miniature où coule ma rivière rouge. Où les insectes affairés, gravissant des monts à leur taille sont les habitants aux langues inaudibles. Le silence sous un ciel d’herbes fraiches.

La Montagne, sur laquelle glissent avec contraste les ombres de quelques nuages, grimpe jusqu’au ciel. Ici, un champs remplis de fleurs. Multicolore. Des myosotis sous les silènes, les reines des prés, les grandes astrances, des orchidées et géraniums sauvages, le chardon bardane caressant l’érable sous le frêne noir. Une multitude de parfums… puis le fracas d’un torrent, plus bas, déjà dans la vallée au-delà des épilobes en épi. La frontière.

Quelle chaleur… La table, planche sur tréteaux, se dresse pour ce soir dans la cour d’un immeuble parisien aux dizaines de fenêtres alignées toutes pareilles si ce ne sont les couleurs et les motifs des rideaux derrière lesquels chacun, chacune attend de pouvoir sortir le nez dehors pour se retrouver autour de la grande nappe blanche et fraîche.

intérieurs

Les volets sont encore clos. Il fait juste un peu plus jour que pendant la nuit. Le matin, depuis la fenêtre de la pièce voisine s’immisce une ligne jaune d’or qui s’élargissant passe sur la commode ronde, glisse sur le mur blanc jusqu’au milieu des draps froissés où elle se réfracte. Au centre de ce lit-cadran solaire commence la journée.

Les ombres attendent sur les lignes jaunes montrant le chemin à suivre entre les rayonnages remplis de toutes sortes de produits ménagers. Sur les étiquettes des ciels bleus, des forêts, des cascades claires et fraiches, deux mains qui rejettent en arrière des cheveux lisses dans un mouvement si spontanée qu’elles feraient presque basculer le produit dans le vide, prêt à se donner à n’importe quel chariot dans la longue file d’attente jusqu’aux caisses.

En haut de l’escalier un visage ni doux ni dur, neutre, sculpté dans le marbre accueille les visiteurs. Le grand escalier monumental, après une longue ascension de marches recouvertes d’un tapis pompeux rouge et vert, se sépare en deux sur le premier palier. C’est précisément à cette intersection que la figure de marbre semble se retenir de donner une quelconque direction à celui ou celle qui est monté jusqu’à elle.

Un petit couteau à coté de quelques abricots bien en chair. L’image est facile. À droite un faisan pendu par les pattes, le bec pointant sur l’ombre circulaire d’un bol de cuivre sans reflet. Au fond une rangée de casseroles et au premier plan un téléphone portable sur une planche à découper.

Codicille : Des points de vue qui en appellent d’autres. Des petits jeux de constructions où je me suis laissé surprendre et où finalement ce sont confondus l’intérieur et l’extérieur.


page proposée par Romain Bert Varlez
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1ère mise en ligne 31 juillet 2020 et dernière modification le 10 novembre 2020.
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