le roman de Will

- bio et liens

9. Couleurs café


proposition de départ

« Ah… c’est raide ! –- C’est pas moi aujourd’hui, c’est JC. » Momo pose sa tasse noire sur le bord du frigo, il l’ouvre, sort la bouteille d’eau du compartiment de la porte, elle claque en se refermant, le café vacille dans la tasse à moitié pleine et la petite cuiller cliquette, il rallonge son café d’eau, ajoute deux petits sucres, et reprend son touillage avec la petite cuiller qui sonne, qui sonne, mais sans se retourner, face au mur, face au poster des lavoirs de la Saintonge, face à la cafetière sur le frigo, une cafetière rouge, d’un rouge sombre étincelant, qui racle le fond du marc, qui le ronge, goutte à goutte, cliquetis, et sans se redresser, les yeux au fond de la tasse, entassés, au fond de leur vague reflet, qui sonne, qui sonne, au fond du trait de lumière, entassés, l’œil dans l’œil, Leïla, le dos voûté, racorni, se balance, la chemise bleu marine, piquée de points blancs, la chemise bossue, en voûte céleste, sur l’Atlas, Leïla, Leïla, c’est la nuit, il fait froid, c’est la nuit, plus de course, plus de course aux étoiles, plus de fausse piste sur la montagne, le dernier tour, qui sonne, qui sonne, le dernier arrivé en bas, au fond, raïa, Leïla, c’est la nuit, de nouvelles lunes, entassées, touillées, pressées, corps à corps, au compte-gouttes, rongées, sucrées, sur tes lèvres, sucrées, la goutte noire, et c’est fort, fort Leïla, encore, et c’est froid, la goutte sur la langue, noire, au fond, froide et amère… « Alors… t’as rattrapé ton caoua ? – Reste des infusions ? »

Elle me parle… ? c’est à moi qu’elle parle… ? -– Non mais c’est la pause là… c’est pas possible… – C’est pas à moi… – Pas maintenant… ! –- Pas possible que ce soit à moi… ça se voit… ça se voit trop que c’est pas elle… ! –- C’est quoi ces arguments… ? où c’est qu’elle a pris ça… ? – Tout ça pour avoir raison… mais on voit bien que c’est pas elle… on voit bien que ça la gêne… – Et voilà que ça la reprend… elle peut pas s’en empêcher… ça vient d’où cette position…. c’est quoi cette posture désaxée… ? –- C’est pas elle qui tremble comme ça… -– C’est pas possible… – Pas elle… –- Ce tremblement du genou… ces bras croisés… comment elle peut se poser comme ça… ? –- C’est un truc qui lui remonte… c’est pas possible… – Pas croyable… ! –- C’est un truc qui déborde… ça vient des profondeurs et ça la déborde… –- Pas croyable… ! elle nous regarde même plus… –- Si ça continue c’est son café qui va déborder… comment elle peut se tenir comme ça… ? une tasse en main les bras croisés… -– Mais qu’est-ce qu’elle regarde… ? – Mais qu’est-ce qu’elle raconte… ? c’est n’importe quoi… ? –- Il y a quelqu’un derrière… ? c’est Sophie… ? si je me retourne ça va faire louche non… – Si ça continue on va finir par pleurer de rire… –- Elle va croire que je l’écoute pas… et ce sera pas faux… si elle s’écoutait moins parler aussi… –- Oh le café… je l’avais senti… et elle continue… ma parole… ! – Elle comprend ce qu’elle dit… ? –- Elle a rien vu… ? la giclée de café sur le bras… par terre… – Pourquoi elle regarde dans le vide… ? Sophie est sûrement revenue… elle se sera glissée dans notre dos… tant pis… -– Quand je te dis que c’est pas elle… elle est pas dans son état normal… -– Si j’ai pas l’air normal tant pis… –- Elle aurait pas bu en douce dans son bureau… ? c’est quoi cet argument… ! -– Allez qu’est-ce qu’elle a vu… ? c’est Sophie… ? –- Ça vaut rien ça… –- Tant pis pour moi… -– Pourquoi je l’écoute d’abord… ? c’est la pause là… et si ça se trouve c’est pas à moi qu’elle parle… si ça se trouve c’est à personne… – Rien… – C’est même dans le vide qu’elle parle… elle nous regarde pas… -– Personne… – Ah ben quand même… pas trop tôt… ! –- J’aurais pourtant juré que Sophie… -– Il serait temps de le boire ce café… et c’est ça va te resservir… y en a plus… -– Elle aura fixé la cafetière ou la bouilloire… –- C’est vide… comme toi… ça doit être ça qui te gêne… ça qui remonte et qui déborde et qui s’écoute… -– Ça arrive ça… les gens qui ne supportent pas qu’on les regarde parler… –- Si ça se trouve c’est même lui qui l’a fait venir… par l’espèce de couloir imaginaire qui traverse les portes ouvertes du Lieu Ressources à la salle info à la salle de cours… –- Ou qui essaient de voir de quoi ils parlent quand ils parlent… ils veulent voir quel décor plantent leurs mots… –- Et c’est ça retourne z’-y… ! où y a de la gêne… -– Et ils ont besoin de voir ailleurs… ils ont besoin de s’appuyer sur ce qui est… la cafetière ou la bouilloire… -– Et Sophie, dehors, qui fait des signes… ! je comprends rien… ! –- Les lavoirs… ?

Claudette, vers 17 h, arrive toujours avec une ou deux minutes d’avance. Le temps de saluer et d’échanger deux quelques mots avec Sophie à l’accueil, Naïs, aujourd’hui Coco, elle accroche son sac et sa veste en jean au portemanteau et commence son service. « Ben et toi là-bas, on t’a encore mis au coin aujourd’hui ? » Elle jette d’abord le filtre plein de marc de la cafetière, dans la petite poubelle noire à couvercle basculant gris devant le frigo, et les touillettes des tasses et des mugs (si on ne l’a pas fait). Elle ouvre le placard à côté du frigo, ressort de l’étage le plus bas (porte la plus à gauche) le plateau blanc parsemé de petits cœurs pleins ou vides, comme dessinés à la main et presque aux couleurs de la structure – du label APP, précisément : bleu céruléen, vert tilleul ou jaune moutarde, pourpre –, et rassemble dessus la verseuse de la cafetière, les tasses et les mugs (parfois avec leurs petites cuillers, et parfois un couteau ou une fourchette sales) posés sur le placard, le rebord du frigo ou l’étagère en coin juste au-dessus. Elle part tout nettoyer aux toilettes, en ouvrant la porte du coude et d’un coup d’épaule. De retour, elle va reposer le bord du plateau sur le rebord de la fenêtre pour refermer la porte d’entrée, et va le poser sur l’ancien bureau d’écolier en bois, à côté de la porte de la direction, où se trouvent les petits tas de prospectus et dépliants (et une paire de lunettes de soleil oubliée, ou une clé USB, un cordon pour charger son smartphone). Elle va ouvrir la dernière porte à droite du placard pour en sortir un vaporisateur de produit de nettoyage et un chiffon bleu turquoise. Elle va asperger le dessus du placard et frotter plusieurs fois sur les deux ou trois ronds de café, passer un coup sur le rebord du frigo, la bouilloire et la cafetière (elle aura refermé le compartiment du filtre), et les étagères en coin, en soulevant la boîte de sucre en métal et le sachet de touillettes en plastique sur l’une, les paquets de café et la boîte d’infusion sur l’autre, un coup rapide sur celle du haut, vide. (Elle pourrait aussi nettoyer les portes du frigo et du placard.) Elle va laisser le vaporisateur et le chiffon sur le rebord du frigo, replacer la verseuse dans la cafetière, ouvrir en grand les quatre portes de placard et ranger les tasses et les mugs (à l’envers) au premier étage de la partie gauche (les petites cuillers et les couverts dans de grands verres). Et, elle va sortir le sac de la poubelle et le poser au sol, à côté de sa tête décrochée, le temps d’en installer un nouveau, détaché du rouleau pris dans le placard (étage le plus bas à droite), et de replacer la tête en faisant basculer le couvercle, et elle va prendre le sac pour aller vider les poubelles des autres salles. (Elle fera aussi la poussière avec le vaporisateur et le chiffon, elle passera ensuite l’aspirateur et, de temps en temps (l’hiver), un coup de since avec le seau de lavage en plastique bleu, un essoreur vert, et la serpillière espagnole à franges grises et rouges.) Elle reviendra pour fermer le sac noir et le sac jaune de la grande poubelle (entre le portemanteau et la petite poubelle), essentiellement rempli de feuilles de papier (documents périmés, mauvaises impressions, doubles inutiles, textes ratés, exercices à refaire). Et, elle ira les jeter dans les grandes poubelles, au bout du Chemin Noir.

CODICILLE

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Ici, on pense à voix haute pas mal de paroles en l’air. L’idée d’une présence de l’écriture au cœur du passé simple (dans la 7) reste un plan sur la comète – ce qui me fait penser que je n’ai toujours pas repéré la comète Neowise ; ce soir, je réessaierai, même si les chances de la voir diminuent : « Emmanuel -– 1 août à 2 h 55 –- Elle doit être vraiment très atténuée car j’ai scruté tout le secteur aussi avec mon 300mm et je n’ai rien vu :o/ Pour moi, elle est vraiment très basse dans le ciel et vers le Ouest-Nord-Ouest, pile dans l’axe oranger de la Région Parisienne. Dommage ! Hé bien j’attendrai 6700 ans pour la revoir ;o) Il y en aura peut-être d’autres d’ici là… » Et pourtant, je suis persuadé qu’il y aurait été possible de donner corps à cette présence, sans passer par l’imagerie conventionnelle (une bibliothèque, des livres, des feuilles, des stylos et des crayons, ou un tableau et une craie, etc. -– même si ça compte parce que c’est bel et bien –, mais pire : la petite liste de genres de l’écriture de soi, maladroitement détournée par association à des genres de la photo, du cinéma). En creusant un peu ce qui n’est au fond qu’un premier jet, on pourrait trouver quelque chose, là, quelque part, valant ces « entailles dans la roche […], des encoches exécutées à l’aide d’instruments […], des lignes que je pouvais suivre, jusqu’à ce qu’elles se combinent en signes, en figures » que découvre la Médée de Christa Wolf, en rampant dans la totale obscurité d’une grotte – quelque chose de l’ordre du diagramme ? – D’ailleurs, c’est peut-être ça qu’il faudrait faire quand on veut décrire un lieu, même une plage noire de monde, l’été, le soleil à son apogée : se faire aveugle, à défaut éteindre les lumières.

2

Ne pas faire attention au titre « Pratique des complexes ». Le mot complexe de la première phrase m’a interpellé ; j’ai lu sa définition dans le Grand Robert ; dans une perspective de psychologie de la perception, je suis tombé sur la théorie des complexes ; je me suis dit que dans le cas présent (un petit travail l’écriture) il s’agissait moins de théorie que de pratique ; j’ai peut-être pensé aussi que la structure du texte valait bien une « construction formée de nombreux éléments coordonnés », comme un complexe cinématographique –- voilà.

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Une salle de cours, de réunion, un cadre idéal pour de multiples énonciations. Mais est-ce bien « celui qui vous semblerait le plus en affinité avec ce que vous explorez par l’écriture » ?

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Pas un cadre, une embrasure – « mais irrationnellement, mais obscurément » : alors le coin café : où l’équipe peut se retrouver, où l’on peut rester seul ; au travail sans travailler ; où l’on voit, on entend, les autres travailler ; d’où l’on part quand untel arrive – et si le point de vue c’était celui de la cafetière ? –« Même café, même heure, même table, même paysage » (Helena), « après guerre, attablée au café, sa cigarette entre les doigts, son esprit part, assailli d’images » (Rudy), « au café ‘Le Trait d’Union’ » (Annick), « une tasse posée sur la table a laissé une auréole de café sur la nappe bleue » (Sylvia), « nettoyant pour de bon l’affaire • expédiant dans les airs la suie noire et poisseuse • "le café des pauvres" a dit Woun » (Vincent).

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Je nomme le lieu où je travaille structure. Boîte, aurait évoqué l’entreprise, l’économie libérale (« la promesse du pire », chère à Forrester), qui ne convient pas à une association (pas pour moi, parce qu’au fond, les conditions et le fonctionnement…). –- L’asso ? –- Non. Je ne crois pas avoir l’esprit associatif. –- Organisation ? –- Non plus. On est beaucoup trop petit. Et « l’organisation, c’est la technique qui se fait passer pour du naturel, la naturalisation de la technique » (Barbara Cassin, Google-moi), le comble de l’artifice comme l’unité de lieu, de temps et d’action, un théâtre impossible. Mais structure, oui. Parce que l’association propose un ensemble de services variés. Et puis – défi : « chaque structure a sa fréquence de résonance, il faut jouer le bon accord au bon moment » (La Science des rêves, de Michel Gondry).

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Qu’est-ce que j’explore par l’écriture ? –- J’ai dit, pour aller vitre, moi au travail. Mais quel travail ? Celui qui permet, naturellement, de gagner sa vie, comme on dit, une autre sorte de "métier de vivre" –- en sachant qu’à la fin, comme disait Dada, « j’avons travaillé tout notre crevé » ? Ou le "métier d’écrire" qui permet l’exploration ? Ou l’un dans l’autre ?

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Presque 22 h, déjà. Je m’en veux de m’y mettre si tard. J’ai laissé traîner. Ça fait près d’une heure que je range ma collection d’Inrocks dans les toilettes, en essayant de tous les faire rentrer sur l’étagère des vécés suspendus, sur toute la largeur. Et ça rentre. C’est serré, mais ça rentre. Et ce sont les personnages qui sortent. C’est Momo, quand sa femme le quitte et il boit. Et Naïs, quand son mec la trompe, elle veut le tuer et fera tout ce qu’il demande. JC, qui nous raconte des blagues à la pause et prend des notes sur ses employés dans son bureau. Coco, ses travaux de maison interminables, ses problèmes de santé inquiétants. Aurélie et sa nouvelle aventure. Sophie, quand elle m’a pris sous son aile ? – Mais tout ça, c’est ce qu’on ne peut pas dire. De toute façon, dit comme ça, on n’a encore rien dit. Trop serré. Alors, qu’est-ce que j’en fais ?

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« Ça vient, ça vient. » (Romain)

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Et si les secrétaires successives se retrouvaient toutes les trois à la pause-café ?

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Christa Wolf écrit : « nous ne pouvons disposer à notre gré des fragments de notre passé en les recomposant ou en les défaisant au gré des besoins du moment. » Je sais qu’il faut se méfier des mots des écrivains, surtout à travers la voix de leurs personnages. Mais parfois, quand même, mieux qu’un imposant essai, il y a de ces fulgurances qui vous renvoient au mur des évidences ! Et alors : qu’est-ce que j’en fais de mes bouts de souvenirs ?

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Dans le premier fragment, il y a trois voix. Deux en mode direct, qui servent de cadre. Et une plus diffuse, qui se fond d’abord dans une description d’où elle se dégage peu à peu, dès qu’on entend le petit son de cloche à répétition, je crois. Dans le second fragment, il y a encore trois voix. Au début il n’y en avait que deux : celle qui parle ; et celle qu’on n’entend pas et dont on parle. Et puis, avec cette énonciation saccadée, hachée, les bribes de phrases ont semblé se décoller, le discours se décaler. C’est donc qu’une autre voix poignait, qu’on a découverte à l’aide de tirets. Mais est-il sûr qu’il n’y ait que deux voix ? C’est ce que j’ai du moins imaginé : deux personnages, leurs pensées, en même temps, qu’ils taisent à un troisième qui leur parle, qu’on n’entend pas et dont on ne sait rien de ce qu’il raconte – et un quatrième personnage, comme perdu dans les pensées.

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Pour le troisième fragment, j’allais dire que je voulais quelque chose de plus simple. Mais je ne sais pas si raconter, décrire, ce que fait la femme de ménage, à partir du coin café (en passant vite sur ce qu’elle peut faire ailleurs), soit plus simple. D’autant que le temps semble se figer. Les fois où elle part faire autre chose, ailleurs, le temps saute : le futur proche succède au présent ; le futur au futur proche –- il y a même une sorte de futur éloigné dans la dernière phrase (un futur proche conjugué au futur). Ce n’est pas une accélération du temps puisque la pauvre femme de ménage en est encore, au présent, à faire la vaisselle des autres. Mais si c’en est une, elle provient du point d’énonciation -– « trois variations de point d’énonciation », c’était ça la consigne. Elle pourrait provenir de celui à qui elle s’est adressée, là, dans le coin café, qui la regarde d’abord faire, et qui va se préparer pour partir, parce que c’est l’heure, et qui s’en va.

8. Dans la structure


proposition de départ

Je me souviens le vieux tableau noir, criblé de petits trous, tapissés de craie. Les interstices du mur, grandes dalles béton gravillonnées, c’est la poussière. Mon premier bureau au fond à droite, sans soleil. Les deux tablées de trois tables accolées. Les posters écornés, déchirés (leurs jeux de mots faciles). La trotteuse de l’horloge noire, ronde, bloquée, sautille. Le radiateur difficile à rallumer et qui chauffe mal, l’extincteur à côté. Cloison préfabriquée, baie vitrée, rideau à lames verticales défilées sur rail grippé, cordon noué. Quand il vente, la porte siffle par en-dessous. – Quand on ouvre, on tombe sur un nez de voiture, souvent la Fiesta de Naïs entre les érables dont les feuilles mortes roulent jusqu’au cabanon de chantier repeint aux couleurs de la structure, parois blanches, armature rouge, porte battante.

Les toilettes, avant rénovation, c’est deux chiottes à la turque, une encrassée, l’autre condamné, deux coulures marron et un filet d’eau sur les pissotières, les tuyaux d’eau sont tordus, gelés l’hiver, les murs cendrés s’écaillent, et les robinets, c’est des vannes à poignée rouge sur un grand bac rayé de toutes parts, fissuré. Comment tenait-il ? Un jour, on a libéré le chiotte condamné. Je suis passé par-dessus la porte, bloquée par un tas d’affaires, et moi aussi. Il y avait de tout. Du hublot jusqu’au fond du trou.

Par la fenêtre du secrétariat, les jours de pluie, cette grande flaque d’eau sous l’érable qui absorbe chaque jour une peu plus les feuilles mortes. Quand les beaux jours reviennent, qu’on est venu nettoyer la place, il reste comme une marque plus claire du tapis de feuilles agglomérées, séchées, effritées. Mais on ne le voit pas du secrétariat, les stores sont baissés, les lames refermées.

La Formation en salle info ? Six écrans, six claviers, six souris (tout est noir), répartis sur deux rangées de tables qui se font face, les tours dessous, au milieu le réseau de fils électriques et câbles Ethernet mêlés par-dessus les multiprises, le commutateur réseau et son câble rouge courant sur le linoléum gris clair, le long du mur blanc cassé, la prise. – Ça gronde. La voiture qui arrive fend le mélange de gravier et de cailloux sur la place où goudron et terre s’entrechoquent. Et ça vole. On voit le nuage de poussière s’élever, passer par-dessus la toiture plate de l’autre salle info. Le soleil aveugle. – Ah ! le cordon coupé, le rail bloqué du rideau à lames verticales déchirées. Et les claviers luisent, les souris suintent. La plante grasse, recroquevillée sur le caisson en métal vide. La boîte de feutres effaçables. Le tableau blanc parsemé de traces noires, bleues. L’autre commutateur près de la porte, de travers. La portière.

Le bureau de la direction, où je m’installe pour les positionnements, est une pièce isolée. La lumière du jour entre directement par de petites ouvertures tout en haut d’un pan de mur, d’où l’on ne voit que des ciels. Les autres sources proviennent des portes vitrées donnant accès d’un côté à mon bureau (donc le Lieu Ressources ; mais la porte est condamnée), de l’autre au secrétariat. Ou plutôt, juste avant, sur la droite en sortant, enclavé, le coin café. Aux heures de pause, les stagiaires vont dehors, devant la porte, sous les érables ou dans le cabanon, et l’équipe de la structure se retrouve là. On parle, on regarde les autres par la fenêtre, le temps qu’il fait. On est là, autour de la cafetière. Son grommellement.

CODICILLE

1. Pour un lieu en quelques lignes, relire quelques fragments de Je me souviens. Juste pour l’impulsion, le rythme, la cadence. Et emboîter le pas pour les « voir, sentir et entendre d’un lieu extrêmement précis ».

2. Les intérieurs peuvent-ils être ouverts ? Un extérieur peut-il être plus fermé que la pièce par où on y accède ? Comment considérer une cour intérieure ? Et la fenêtre qui donne dessus, même ouverte est-ce vraiment une entrée, une sortie ?

3. On aura beau passer d’un lieu à l’autre, de l’intérieur à l’extérieur, je crois qu’on sera toujours dans le même bouge, peut-être un plus réduit.

4. Le premier lieu se veut double. C’est l’heure de la pause-café, tout le monde sort : de l’intérieur on passe à l’extérieur. – On pourrait continuer ainsi, l’extérieur donnant sur un autre intérieur qui mènera à une nouvelle sortie, etc. Mais qu’est-ce qu’on se traîne ! Non. Si le lieu est double, c’est comme un bel œuf qu’on va casser pour séparer le jaune du blanc qui doit être battu. C’est le seul moyen de rendre bien visible, et plus consistante (et imaginaire, rapport à la neige), cette chose visqueuse, transparente, insignifiante (mais bien réelle), qui nous file entre les doigts.

5. Surtout, ne rien forcer. Ne prendre que ce qui vient, que ce qui veut bien revenir. Balayer le lieu comme on ferait un tour sur soi, en équilibre instable : qu’est-ce qui reste ? Le temps, le travail, ça vient après. On le réserve à la langue, c’est pour pétrir et réduire la phrase, presser l’énoncé, couper. – Oui, mais il faut s’attendre à ce qu’une grande partie de ce qui va disparaître, ici et là, soit remplacée par un détail là, et un là, un autre là-bas, et encore un ici même.

6. Aujourd’hui je n’ai rien écrit. Normalement, dès que la première pierre a été posée, je poursuis chaque jour un peu, beaucoup, passionnément… Mais aujourd’hui, j’ai passé la journée dans le garage, à faire le tri, à jeter, à ranger, nettoyer (l’inverse bien sûr, et pas tout seul), bourrer le coffre de la voiture, le vider à la déchetterie (« ah non trop tard revenez demain »), acheter le pain et quatre roulettes fixes à platines, monter les roulettes sur une palette (percer les lames de pin, visser les vis à tête hexagonale, charger la batterie de la perceuse visseuse, enfiler une tige de métal dans une clef à pipe, tourner la clef, serrer la vis, seize fois en tout, et ça sent bon le pin quand on le perce), emporter la palette à roulettes sur la terrasse, installer la base du pied de parasol sur la palette, poser les dalles de béton pour le maintenir, ficher le parasol dans son pied, essayer de le faire rouler, déployer le parasol, le reployer à cause du vent, boire (une bière blonde légère bien fraîche, douce-amère, de marque inconnue). –- Et en soirée, pas le temps de s’y remettre ? –- Non, il y avait un reportage sur la bombe atomique. Mais si je n’ai pas eu (pris en fait) le temps d’écrire, j’ai pu y réfléchir. Je me demande même si je n’ai pas mâché et remâché les textes en cours autant que la poussière. – Alors… pas vraiment rien écrit ?

7. Ce que j’avais prévu, pour la 7, c’était parler de l’évolution ma façon de travailler sur une dizaine d’années. Je n’avais pas prévu d’en faire un récit relativement extraverti, dans l’espace et dans le temps. On est loin de la narration, de la description. Mais de l’analyse, en sommes-nous si loin ? De l’analyse logique, oui, certainement. Mais de ce qu’on appelle l’analyse de pratique ?

8. La mention des feuilles mortes, ça fait deux fois, et ce n’est pas la première. Je me souviens avoir déjà noté quelque chose là-dessus, un jour où le vent balayait les feuilles dans la rue. Ma fenêtre était ouverte, j’étais en train de lire, et le bruit des feuilles en roulant faisait qu’elles semblaient trotter. J’ai alors parlé de transhumance. Mais la véritable migration, c’était celle qui se réalisait entre les feuilles dehors, qui s’envolaient, et celles du livre que je tenais entre les mains.

9. Chiotte est un mot féminin. Mais j’ai déjà entendu dire un ou le chiotte. C’est peut-être ça que j’ai voulu libérer, nommer les choses comme on l’entend ? (Et tant pis pour l’incohérence des deux genres employés pour le même mot, dans la même phrase. Ça doit être la faute aux attributs.)

10. Entrer, sortir, rentrer, ressortir, d’un fragment à l’autre, mais aussi dans un fragment, en aménageant comme des sas. J’aime assez le coup de la portière : en elle-même, elle permet d’entrer ou sortir ; dans le fragment, c’est le sas permettant d’en sortir pour entrer vers le fragment suivant ; mais aussi, dans la description de la salle où il intervient, c’est l’introduction d’un élément du dehors : de là un système d’emboîtement et de réversibilité, où un mécanisme d’entrer-sortir, à l’extérieur, est saisi de l’intérieur ? et c’est l’écriture qui saute dans le vide, ou l’inverse ? – Et comment tout cela va-t-il se terminer ?

11. Un truc qui se casse la figure. Un fragment qui mêle intérieur et extérieur, qui se fiche de bien les distinguer (tirets à l’appui). Un moment où l’on arrête d’entrer-sortir, où l’on finit par se poser. Oui, mais voilà : si la portière c’est un coup sec (même réverbéré dehors-dedans), la cafetière, elle, ça n’en finit pas !

7. Pratique des complexes


proposition de départ

Avec le temps, la structure est devenue un vrai complexe. Quand on rejoignit l’équipe de formation, on ne l’imaginait pas, tout affairé qu’on était, soucieux de comprendre le fonctionnement de la structure, les règles à suivre, celles qu’il faut contourner (mine de rien), de connaître ses relations avec la structure porteuse, les organisations partenaires, le milieu de la Formation (de loin), des sigles à foison, et de savoir ce qu’il faut vraiment faire lorsque les gens se multiplient, quand les trajets de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre, s’allongent, les pistes partent en tous sens, les lieux de formation doublent, triplent, et se réagencent (le Lieu Ressources, mille et une cordes y pendent), se délocalisent aussi (sur la Communauté des 4B, son maillage de cours d’eau), et la direction qui change (il fut même un temps où, de JC à Isa, la structure fit sans – avouons-le : ce ne fut pas pour me déplaire).

Au début, c’était facile. Il y avait un programme pour tout le monde, on le suivait. La seule petite difficulté consistait à savoir se dédoubler. D’un côté, la salle de cours commun, le tableau noir devant lequel je parle, je piétine, gesticule, à l’occasion j’écris dessus (pas trop, juste le plan de ce dont je vais parler ; et pourquoi pas quelques croquis ?), et la grande table ronde autour de laquelle je gravite, de l’un à l’autre, entre principale et subordonnée, pour l’inconnue de l’équation qui en compte deux, tel muscle, tel os du squelette écorché, « au fait mon ARE ! », l’argument qui ne veut rien dire et l’exemple qu’on ne retrouve pas, et la mitose et la méiose, une suite logique alphanumérique, la règle de trois pour les deux absents la dernière fois, les règles d’accord masculin-féminin, singulier-pluriel, « on peut s’inscrire à l’AS et l’AP en même temps ? », systèmes du corps et structure des cellules, résumé-discussion, et pourquoi, et comment – ça dépend avec qui. De l’autre côté, autoformation en salle info.

Le lendemain, le programme disparut, il fallut improviser – et c’est aujourd’hui encore mon seul programme, sans cesse à réinventer. Le matin, j’arrivai en retard. Quelques minutes comme ça. Deux ou trois d’abord, bientôt cinq à dix. Et autant de siècles, autant de vies gagnées. C’est du moins ce qu’on croit. Il n’y a pas d’autres vies. Il n’y a que l’APP ici, que le Lieu Ressources. « Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Un autre matin, ce fut table ronde. Je distribue la parole et j’écoute. Toute la journée j’écoute, c’est la seule chose à faire. Des récits de vie, des romans autobiographiques, des journaux intimes, des mémoires sans histoire, des correspondances secrètes, des écritures de soi en tous genres (photos de charme et films d’horreur compris pour certains, même des poèmes d’amour – oui, on est allés jusque-là ; certains livrent parfois, comme ça, leur douleur, leurs malheurs, les grands comme les petits, de façon naïve ou alambiquée, touchante et insignifiante ; alors vite : apprendre à se dessiner sous forme d’arbre en deux coups de crayon, selon la technique SQUID). Je n’en sus rien pendant longtemps, tout affolé que j’étais de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une pièce à l’autre.

Un jour, je décidai qu’ils me suivraient. Ils iraient avec moi, tout comme je les accompagnerais. C’est peut-être à ce moment-là que le Lieu Ressources s’organisa vraiment. La structure venait de perdre sa direction. L’équipe de formation monta à Paris pour se former dans un autre APP. Ce fut sans grand intérêt. Mais le voyage… la chambre où l’on se marche dessus, le petit bar du coin tout en lumières, le resto spécialiste de la viande, la nuit d’été sans air, du monde dans les fontaines, le métro en sens inverse, Shuguet qui part rejoindre une amie on ne sait où, Momo qui veut aller chez Tati à Barbès, les Nouvelles Galeries Tour Montparnasse avec Naïs pour une paire de tennis, le LGCT-LPEJ au pied du monument des Droits de l’Homme, la porte automatique de la RATP plein la tête, gueule de bois dans le TGV jusqu’au retour – et le petit déjeuner, les baguettes industrielles, la mie effritée sous les coups du couteau, le morceau de beurre trop dur, la barquette de confiture gélifiée, ça coule au fond du grand bol de café corsé. La structure d’accueil fut quand même impressionnante. Pas simplement pour ses dimensions incomparables, son matériel plus neuf ou son fonctionnement interne, mais ici, ce sont les bénéficiaires de la formation qui vous accueillent pour vous la présenter, concrètement, comme si vous étiez le nouveau venu, jusqu’au système d’emprunt d’une page ou deux pour travailler – car tous les manuels ont été scannés page après page, les milliers de pages des manuels éclatés ont été rassemblées par thème, chacune constituant désormais l’élément d’un nouveau livre virtuel, ouvert.

Le jour d’après, tout le monde s’installa dans la salle info. Autoformation avec la plateforme Assimo, sorte de méthode Assimil appliquée aux besoins alvéolés de la formation professionnelle que personne ne connaît (je parle des besoins alvéolés). Je distribue quand même la parole, on me la remet noir sur blanc sur une feuille A4, police 12 Calibri, alignée à gauche. Même l’hiver, quand il y a du soleil il fait chaud. On finit souvent par ouvrir.

Une autre fois, on m’envoya dans un RSP. On commença dans une salle isolée, à l’étage, avec vue sur la petite gare, les rails, le TGV furtif. Personne ne savait vraiment lire ni écrire. Et c’est tout juste si on acceptait la parole que je distribuais. Il y en a un qui n’en voulait pas du tout. Il ne voulut même pas savoir dans quel lieu il put dormir une seule fois. Il ne viendrait pas à la médiathèque. Il ne viendra plus. On finira par s’installer dans la salle de réunion. C’est là que je tombe sur une vieille brochure, constituée surtout d’images et de légendes, couverture rouge et noire, titre jaune, qu’enfant je feuilletais longuement, au fond d’un tiroir. – Midi. Je file à l’université. Deux séances de TD, pour des LEA troisième année, sur les images du monde post-industriel. Par groupe de deux ou trois, les étudiants présentent un projet de fin d’année, une petite recherche du moment, l’analyse d’un livre, d’un film ou d’un artiste en lien avec le thème, peut-être un de ceux que je leur ai proposés à titre indicatif en début d’année. Comment s’appelle, déjà, ce photographe qui rôdait, à la tombée de la nuit, sur le territoire d’un tracteur monstrueux, d’une étrange moissonneuse, pour les prendre dans un reste de contre-jour ? Sur le chemin du retour, ma vieille Uno me lâchera. En pleine quatre voies, une durite. J’avance par saccades. Avec nuage de fumée, vitesse et son d’un tracteur. Et si je m’arrête, c’est mort. À la fin de l’année, ce sera l’université.

Et puis, je m’installai un temps au secrétariat. Toujours sans direction, Naïs partie, je distribue la parole, on remet les feuilles à la nouvelle, qu’il faut bien aider, perdue dans les dossiers, les factures, les prescriptions, les entrées, les saisies, les sorties, les attestations, entre mille et un appels, et ses fragments de notes prises au cours du tuilage pleines de sigles illisibles qu’elle doit apprendre par cœur même si demain ils auront disparu et d’autres auront pris la place. On s’en mettait partout. Surtout avec la formule consacrée : « APP-AAISC – prononcer « aïsk » – point conseil VAE des 4B, bonjour ! »

Le Lieu Ressources enfin prêt, j’y installai mon nouveau bureau. Au fond à gauche, passé le secrétariat et droite gauche, derrière l’étagère de manuels et brochures en tous genres, et quelques livres. Avec vue sur tout l’espace, même celui de la nouvelle direction (Isa), par la porte vitrée. La nouvelle rangée d’étagères, les range-revues rouge, vert clair, vert foncé, bleu ciel, bleu marine, gris, noir, teintes en à-plats francs, encadrées par les montants jaunes et les plateaux blancs, pour un décor carton-pâte, où les documents bien rangés, bien tassés entre ces barres jaunes et ces plateaux blancs, ne serviront plus que de range-couleurs à la mode Mondrian. Idéal pour la pause, couleur café.

CODICILLE

1. Tout de suite, quand vient la consigne -– « jouer de cette distension entre bref énoncé au passé simple et bulle au présent qui la contextualise » –, je vois comment, depuis toutes ces années, on va toujours de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre (s’il y a du monde) –- d’une zone à l’autre même (plus rare, cela dit). Et comment cela, projeté sur le papier : de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre, le temps basculerait, la chronologie sauterait –- et l’identité ?

2. Et si c’était avec le passé simple que la présence de l’écriture se faisait la plus forte ?

3. Parasite. On changerait aussi de lieu. Le formateur, dans ses vieux préfas, redeviendrait, l’espace d’un instant, le prof d’université qu’il fut jadis en parallèle (quelques années de vacation).

4. « Immense étendue de marécages que mille talus traversent en tous sens. Sur les talus, partout, s’égrènent, en files indiennes, des chapelets de gens aux mains nues. L’horizon est un fil droit comme avant les arbres ou après le déluge. » Dans cet extrait du Vice-consul de Duras (un rêve), quelque chose par où commencer.

5. Ou un plan large, très, et flou, sur la structuration du texte à venir ? – Mais, quelque chose.

6. Isa : au sein de la structure, c’est la nouvelle direction ; mais est-elle si nouvelle ? : car ce nom de chat, de la famille des diminutifs directeurs, n’est jamais que le féminin de Iso ; Isa est donc aussi croisé de préfixe, cette grande famille dont les membres, si insignifiants semblent-ils, développent une énergie forte et structurante dans l’organisation du sens, comme les hommes de l’ombre dans une organisation politique. Sinon, sur le plan humain, elle est sympa Isa. J’aime bien son rire qui s’étouffe en se déployant.

7. Quelques ruisseaux et rivières au sud de la Charente : le Né, le Trèfle, le Condéon, le Beau Ruisseau, Rau de l’Eau Morte, la Gaveronne, la Tude, le Toulzot, le Palais, Rau des Marceaux, l’Auzonne, la Corre, la Rivollée, la Maury, Rau des Majestés, la Maurie, le Reteuil, l’Astier, la Viveronne, le Neuillac, le Ruisseau de Chaverrut, le Guinelier, la Velonde, la Beuronne, l’Arce, la Dronne, Rau de la Grande Fontaine, l’Écrevansau.

8. Effet chat de Schrödinger. Si je comprends bien, la théorie du chat de Schrödinger consiste à faire comprendre que, tant qu’une possibilité n’est pas vérifiée par l’expérience, elle existe tout autant et simultanément que l’autre (et il faudrait imaginer là un univers de possibles) avec laquelle elle est en concurrence, tout comme pile et face dès lors que le jeu est lancé, la pièce roulant dans les airs (c’est l’instant où le chat est mort et vivant). Et même, chaque possibilité n’a d’existence qu’avec la perspective de l’autre (un univers des possibles est un monde de réversibles). Ce qu’il y a de bien avec l’écriture, c’est que ce qui passait pour de la théorie se vérifie en pratique. Avec un léger retard, j’en suis à la proposition formelle 7. Je ne m’intéresse pas à la proposition suivante tant que le texte ne semble pas abouti. Mais pour une fois, j’ai lu en même temps la proposition 8. Bien m’en a pris : ce que je fais pour la 7 m’a permis d’entrevoir ce que je peux faire pour la 8 ; et cela comme prolongements, ou voies parallèles, de ce qui me reste à faire dans la 7, dont je n’aurais pas eu l’idée sans cette lecture anticipée. Donc : un effet chat de Schrödinger ? – Je me demande si Kafka n’a pas fait la même expérience de pensée avant lui, et en sens inverse (mais comme une main négative par rapport à une autre, positive, dans l’art rupestre ; et d’une autre couleur), avec un arbre : « Nous sommes en effet comme les troncs d’arbre dans la neige. On dirait bien qu’ils sont juste posés bien à plat et qu’on pourrait les faire glisser en les poussant un peu. Mais non, on ne peut pas, car ils sont solidement attachés au sol. Seulement voilà, même cela n’est qu’une apparence. » – Donc, la 7 et la 8 : de l’écriture en parallèle pour une lecture croisée ?

9. Pas si simple de lâcher-prise. Lorsque je prends une piste que je ne comptais pas emprunter, et m’y laisse glisser non sans un plaisir parfois, l’arrivée reste souvent semée d’un doute. C’est vraiment là que je voulais en venir ? Non, mais certainement pas plus que ce que j’avais prévu. Et puis trop tard pour remonter. Si l’on n’a pas confiance en soi, faisons au moins confiance en l’écriture.

10. Surtout, ne pas rechercher l’exhaustivité, pas même de cohérence. Juste quelque chose du réel, juste ce qu’il peut en rester. Je le dis déjà dans la 8.

11. J’anticipe sur la suite, et voilà qu’à la fin je reprends des fragments de la 4 ! Je ne les avais pas du tout prévus comme ça, « ces points disjoints et précis, discontinus ». –- Idéalement, ce sont des fragments des autres, qui jouent leurs vies sur le même atelier, qu’il aurait aussi fallu intégrer.

12. Les « besoins "alvéolés" de la formation » : drôle d’image, qui provient de la façon dont la plateforme de formation professionnelle en ligne organise son interface : l’ensemble des thèmes se présente, et chacun se déploie en catégories, sous forme de ruche sommaire : une image du monde du travail ?

13. Sigle volé à Dan Roam : SQUID

6. mon vieux collègue


proposition de départ

Momo… c’est bien un surnom ? -– Un surnom de l’espèce formateur, précisément, comme il y a des ours paresseux, des abeilles coucou et des chouettes à lignes noires. Mais une part de moi relève aussi de la famille des diminutifs. –- D’un autre prénom donc ? –- Pas exactement. C’en est un depuis la nuit des temps, bien sûr, et il sert aujourd’hui encore à baptiser chaque jour des milliers d’enfants du soleil, en comptant ses variantes évidemment. Mais, l’histoire l’a transformé en une sorte d’icône, en nom propre à part entière, qui n’a besoin d’aucun autre nom pour exister, comme pour les noms de pays. Et qui renvoie à une histoire précise. -– Celle qui raconte, j’imagine, sa métamorphose ? –- Voilà. Et aussi comment elle se perpétue avec le temps, si on lit bien entre les lignes. –- Qu’est-ce que vous voulez dire ? –- Eh bien, sans cette métamorphose, sans cette tension iconique, pas de Momo ! Ce n’est pas que je n’existerais pas en tant que surnom, mais je ferais partie de l’espèce plus répandue des surnoms communs, pas des formateurs qui se différencient par leur propriété de représentation. –- Mais tous les noms, quelle que soit la famille, ont une part de représentation, même restreinte. Si je dis Will, je sais tout de suite de quoi il s’agit parce que ça me concerne, mais pas vous. –- Ah si, je connais. Et même très bien, c’est mon vieux collègue ! Vous n’avez pas de chance. Mais je vois de quoi vous voulez parler. Ça marche très souvent. Si je dis papi, vous avez une image en tête, moi aussi, mais sûrement pas la même. Si j’ajoute Omer, je conserve mon image, mais pas vous, vous pensez à tout autre chose, et peut-être avec une autre orthographe. Bref ! on se comprend. Seulement, moi, j’ai une fonction, disons… plus idéale… -– Ah justement, je voulais en venir à ça : la fonction, idéale ou pas. – Disons double. Parce qu’au sein de la structure où nous sommes, vous vous en doutez, je gère la formation bureautique, tout ce qui relève essentiellement du traitement de texte et de la navigation en ligne. –- Oui, et aussi les bases de données relationnelles, les tableurs, les présentations, la publication assistée, le courrier, la prise de note… j’ai lu tout ça sur la plaquette de la structure. -– C’est ça, mais à plus petites doses. Surtout la prise de notes qui me prend la tête. En tous cas, ma fonction de base, c’est de représenter tout ce qui a trait aux Suites bureautiques. Mais j’ai aussi une fonction, disons… de bégaiement, sans quoi je n’appartiendrais pas à l’espèce formateur. –- C’est-à-dire… ? –- Eh bien, ça va parler de soi-même… Momo… Momo… Momo… – temps mort – Qu’est-ce que vous entendez… ? Momo… –- temps mort -– Deux syllabes ? -– Presque ! Deux mots en fait. Vous devinez ? – temps mort – Mot ? – Oui ! le mot mot… mot à deux coups… Et c’est là la petite particularité, un peu facile, voire idiote avouons-le. C’est en ça que la petite métamorphose, la tension vers l’icône, se reproduit. –- Hmm… Vraiment, je n’y étais pas. -– Je me doute. Personne n’y est jamais. –- Donc, si je vous suis, vous possédez un caractère relativement symbolique, littéraire à la limite… –- Comme vous y allez ! –- … mais replié sur de la matière littérale, une forme de réel du langage. – Là, moi, je ne suis plus… Le réel… franchement… c’est comme dans La Création d’Adam, il n’est pas né celui qui le touchera du doigt ! Vous voulez plutôt parler de l’imaginaire, ou d’un ersatz, non… ? – temps mort –- Si… un peu comme le prénom d’où je viens : au plus haut de ce qu’il représente, on trouve également ce qu’il signifie en lui-même, on entend comme par écho le bloc de sens, la petite phrase en somme, sur la base de quoi il est fondé ? – Et quelle est cette petite phrase ? – « Celui qui est digne d’éloges. » –- Rien que ça ! Et alors vous aussi… –- Eh bien… oui… mais dans le cadre de la famille des diminutifs, et avec un côté détraqué parce que ça bégaie. Dans le genre éloge, je relève moins du panégyrique que du dithyrambe ou de la flagornerie, ou dans un autre style de l’oraison funèbre. -– temps mort -– Vous savez, les métamorphoses, ça se reproduit dans le temps, mais pas toujours à l’identique… –- temps mort -– Et… j’imagine que vous n’allez pas pouvoir me répondre, et que vous allez trouver ma question idiote puisque, bien sûr, vous ne vous appelez jamais vous-même, mais… savez-vous, quand les autres vous appellent, ou vous interpellent, s’ils vous articulent à d’autres mots… ? –- temps mort –- Je veux dire : est-ce qu’ils vous associent à un ensemble de mots qui constituerait un même univers… une espèce de… paradigme ? –- Oh là ! vous me parlez chinois ! Je crois que pour ça il faut vous adresser à mon vieux collègue Will. C’est lui qui s’occupe de tout ce qui concerne la Remise à niveau. Mais n’utilisez pas cette expression devant lui, il la déteste et vous dirait qu’il n’y a de mise à niveau que de l’eau, de l’huile ou de l’essence. Utilisez plutôt Montée en compétence. Il trouve l’expression aussi idiote que l’autre, mais elle le fait moins bondir. –- Et savez-vous où je peux le trouver ? -– Bien sûr, il est là, juste à côté. Mais il est en pleine en formation et il n’aime pas beaucoup être dérangé. Vous allez devoir attendre la fin de la séance. –- temps mort -– Will… c’est aussi un surnom ? – Pas vraiment non. Ce n’est même pas un nom pour lui. Il vous parlera plutôt de verbe ou d’auxiliaire, de l’espèce modal même. Mais moi je n’y comprends rien, vous verrez avec lui. D’ailleurs, il n’aime pas beaucoup qu’on parle à sa place, faites comme si je n’avais rien dit. –- temps mort -– C’est comme ça avec lui : tant qu’on parle de ce qu’on fait au sein de la structure, ça va, mais… dès qu’il faut parler de soi… vous parliez d’univers, eh bien c’est ça : dès qu’il faut parler de soi, avec lui, on n’est plus vraiment dans le même univers, on n’est plus sur la même longueur d’onde. –- temps mort –- En attendant, je peux m’entretenir avec votre collègue secrétaire ? -– La petite Naïs ? mais bien sûr, allez-y, elle est toujours prête pour accueillir du monde. Elle n’attend que ça même ! Et vous allez voir, avec son petit bout de prénom tronqué, ce petit a privatif qui n’a jamais si bien porté son nom et qui fait d’elle une belle métisse, entre prénom dérivé et sobriquet affectif : un vrai régal ! Mais je ne vous en dis pas plus, elle vous en parlera mieux que moi. Et attention : elle a la langue bien pendue et pas toujours dans sa poche ! Mais et vous, au fait, c’est quoi votre petit nom ?

codicille

1. Quand on s’est soi-même donné un nom de chat, qui n’aime rien tant que laisser des empreintes (de pattes et de sabots), parler du pourquoi comment de ce nom semble ici une occasion d’autant plus belle qu’on pourrait enfin combler la case bio dans laquelle on n’a jamais su quoi mettre -– comme si les nom, prénoms, âge, adresse, mensurations, téléphones (fixe et portable), études, travail, famille, patrie, le monde comme il va, la vie comme on la voudrait belle, etc., comme si ça n’apportait rien. –- Et est-ce que ça relève des notes autour du texte, ou du texte même ?

2. Il me vient à l’idée que chaque personnage devrait se présenter soi-même, un peu comme un tour de table lors d’une réunion exceptionnelle (déformation professionnelle peut-être, et je n’ai pas l’habitude de parler pour les autres -– déjà que pour soi…).

3. Drôle d’heure pour avoir des idées. Même les chouettes (chevêches d’Athéna ou chevêchettes d’Europe), qui se répondent chaque soir durant des heures, seront allées rêver. -– Ou chasser.

4. Est-ce un surnom ? –- Ça pourrait, mais il n’y a que ma sœur qui m’appelle comme ça.

5. Un petit texte, sur une femme (imaginaire) dont on veut écrire depuis longtemps, vue à travers les yeux du grand-père (réel). Le texte s’ouvre et se referme avec le grand-père. De la femme, on en apprend peu. Elle entre dans un square pour la première fois, le grand-père l’observe, la déshabille du regard. C’est pour ça qu’elle remplit l’espace, « son corps, trop gros, le monde trop étroit » ? Oui, pleine du souvenir de la jeunesse du grand-père, de quand il séduisait les femmes, de quand il a rencontré sa femme. –- Et alors, on se dit qu’il y a erreur sur la personne. Ce n’est pas sur une femme imaginaire qu’on veut écrire. Ça pourrait être le grand-père, qui prend beaucoup de place. Mais n’est-ce pas plutôt sa femme, au final ? N’est-ce pas la grand-mère, « solaire et rigolote », qui avance sous le masque de la fiction ? Fiction de l’amour, de la mort, que le nom du grand-père fait rayonner (tel le Rêve de Mallarmé, j’aurais conservé la seule occurrence du milieu) ?

6. Un tour de table où ceux qui se présentent le feraient à travers leur nom ; tout ce qu’ils diraient ferait vibrer, résonner ce nom de tout son espace intérieur ; tout ce qu’on entendrait serait comme la première visite d’un lieu, d’une maison inconnue – même si ce nom est celui qu’on connaît le mieux, ou qu’on croit connaître.

7. C’est un diminutif ? –- Oui, d’une certaine manière. Un diminutif de diminutif. Plus exactement, ce serait le diminutif d’origine, mais circoncis. – Et pourquoi t’as fait ça ? –- T’as pas eu mal ? –- Non, pas sur un prénom. Mais j’ai ça justement pour qu’il devienne plutôt un nom. –- Ah… t’as coupé prénom… ? –- Oh… c’est nul ! Laisse-le parler. – Oui, j’ai fait enlever sa petite queue en y parce que, avec, le prénom correspond à un nom, dans une langue étrangère, que je n’aime pas beaucoup à cause des surnoms qu’il m’a valus. Au début ça allait, on lui rajoutait une sorte d’épithète homérique, l’abeille, l’ourson. C’était mignon, naïf. Et puis ça a été le titre d’un film avec une orque en danger, et alors je passais insensiblement pour quelqu’un toujours dans le besoin, en mauvaise posture, trop faible pour s’en sortir seul. De là, et l’âge bête n’aidant pas, ceux qui aiment vous piquer ici et là, et là, ou vous donner un bon vieux coup de patte, et vous coupent sans cesse la parole, ont préféré l’épithète « petite bite » – ce que je détestais, bien sûr, mais n’était pas faux non plus parce que, justement, dans l’autre langue, c’est exactement ce que signifie mon prénom en tant que nom commun. Alors, oui, pour couper la chique aux mauvaises langues passées et à venir (on ne sait jamais), j’ai circoncis le prénom. – Mais… tu n’aurais pas pu le rallonger ?

8. Se présenter : ça signifie dire je ? ou on peut parler de soi comme si on était réalisateur de documentaire animalier ? – ou mieux : s’entretenir directement avec les noms, prénoms, surnoms, initiales, comme Primo Levi le fait avec des animaux dans Dernier Noël de guerre (dont le vers solitaire) ? –- Attention cela dit, Emmanuelle Pireyre nous prévient : « pourquoi t’entêter dans cette carrière de peintre animalière ? »

9. Jusqu’à présent, rien n’avait voulu se coucher sur le papier. C’est qu’il faut en faire, des nœuds aux boyaux, avant de tout jeter comme une corde dans le vide et de s’évader, et de disparaître la nuit dans le bayou avec Zack et Jack (rapport à Down by law, de Jarmusch).

10. Tu sais que will, dans la langue de l’autre, c’est un autre nom commun qui peut vouloir dire la volonté, la détermination en général, ou plus spécifiquement les dernières volontés, le testament ? -– Je sais. Mais moi, j’entends surtout le verbe. –- Le verbe ou l’auxiliaire ?

11. Voilà. Il aura fallu quelques heures, deux ou trois reprises dans la journée. Laissons reposer avant les dernières touches. Mais il n’y a qu’un seul personnage. Je pourrais parler des personnes qui sont avec moi en formation. J’utiliserais leur prénom. Je les insérerais à la suite du personnage principal, comme s’ils étaient en formation avec lui. Mais avec moi, avec lui, peu importe. Je pourrais faire un peu plus court, comme des entrefilets : « Jacques : en fait, il est entré en formation il y a longtemps maintenant, sous l’ancien marché Savoirs Citoyens, avec le projet de savoir utiliser un ordinateur (bien qu’il n’en possède pas et n’a ni l’envie ni les moyens d’en acquérir) et naviguer sur Internet (principalement pour s’occuper de ses papiers en tous genres) ; son projet n’a pas changé ; à la rentrée il sera enfin en retraite. – Sébastien : entré lui aussi en formation sous l’ancien marché pour améliorer ses connaissances en français et en maths (orthographe et grammaire pour lui, arithmétique élémentaire ; et l’atelier d’écriture ? il connaît pas, ça lui dit rien ; il préférerait de l’anglais), en attendant de trouver du travail ; il revient parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. – Claude : tailleur de pierre formé aux Compagnons, déformé par une pierre de taille sur la colonne ; entre en formation sans bien savoir pourquoi, il ne sait pas ce qui l’attend, mais il prendra les choses comme elles viennent ; son objectif est le même que Jacques, parce que tout se fait en ligne, aujourd’hui ; et si on pouvait l’aider à trouver un nouveau logement, pas trop cher et pas trop insalubre. -– Hammou : routier depuis près de quarante ans, dont les convois exceptionnels sur la fin, à travers toute l’Europe et le Maghreb, avec des souvenirs plein la tête, et des tonnes de photos, on ne l’arrête plus et il faut savoir saisir l’occasion de la moindre pause silencieuse pour l’atteler à la tâche principale de sa présence : améliorer sa maîtrise de la langue, et le traitement de texte (mise en page et insertion d’image) ; une fois lancé, on ne l’arrête plus. – Sylvette : ne fait rien ; a une réputation de personne qui « prend de la place » du fait de troubles psy (schizo) ; veut apprendre plein de choses ; veut savoir ce que devient sa fille ; attendait la formation avec tant d’impatience qu’elle s’est endormie très tard : “J’voulais tuer la nuit”. » – Ce n’est pas ça, copié-collé des notes prises au travail, qui serait dans le texte, mais c’est à partir de ça, sur le même rythme.

12. En relisant, on s’aperçoit que les épithètes désignant les espèces d’ours paresseux et d’abeilles coucou correspondent aussi à des animaux. Un pur hasard. Mais pas à chouettes à lignes noires. Dommage. À moins de forcer le trait et d’y voir quand même quelque chose d’animal.

13. Il y en a beaucoup d’autres au travail dont on pourrait parler, après toutes ces années – dont un qu’on peut traiter ici très rapidement (et trop facilement, tant pis) : si je vous dis que l’ancienne directrice on l’appelait JC… Et les autres bien sûr, hors de l’espace du travail, à la maison, ME, les petits Loulou et Boubou, et les mamies Lulu et Dada, tonton Nanard, etc. Et qu’est-ce que ça bégaie ! Et mon premier sobriquet, tiens, lui aussi déjà : Painpain, c’est comme ça qu’il m’appelait mon vieux papi Omer.

5. slide-to-unlock


proposition de départ

Une espèce de son de cloche très pur, cristallin, do aigu issu d’un métallophone qui n’en finit pas de se disperser, s’affaiblir, de faire tourner la tête, jeter un œil sur l’écran. Son mec ? Elle se redresse et se remet à taper en haussant les sourcils. Maman ! c’est l’iPhone à deux mains, menton rentré, un coup de pouce vers la droite, un coup sec du gauche, texto, repli sur l’écran, clavardage.

C’est la nuit, il y a la lune, la lune jaunâtre, qui vient de se lever, la lune et son reflet dans l’eau, quelques vagues, et c’est tout, partout ailleurs c’est la nuit, le fond d’écran noir, l’heure blanche en haut, dessous la date en petit, sous la lune qui se lève en mer neuf points blancs alignés, et tout en bas, tout petit, Free, Appels d’urgence. « Ben regarde pas ! »

Ça sonne. Tout le monde regarde la place vide, la porte ouverte. Ça sonne. De dehors, on arrive au pas de course, au bout de la table. Ça sonne. On attrape le téléphone, en extension, sur un pied. Il glisse. Un réflexe de la main fait voler la sonnerie, un autre rebondir, elle retombe entre les deux mains. Un cri. Le téléphone main droite, un coup du pouce gauche sur l’écran. « Ça va… ? Oui, mais attends je sors, je suis en formation. » Ça claque.

« Au fait… ! » De l’autre côté du Lieu Ressources Momo vient vers moi, passe sa main gauche derrière son dos, la ressort avec une sorte de miroir fin et assez long, s’arrête, dessine ou écrit quelque chose dessus avec l’index droit, l’éloigne un peu de son visage, reste planté là un instant à l’observer. Le coin du petit miroir brille. Momo fait demi-tour. Il sort.

Un doigt vient frapper la touche Accueil, l’écran s’allume, l’heure en haut, dessous la date en petit, Faites glisser votre doigt sur l’écran pour déverrouiller, trois icônes en bas, le tout sur fond d’écran noir, la lune qui se lève et son reflet dans l’eau. Ça s’éteint au bout de quelques secondes. –- Le même doigt tombe sur la touche Accueil -– « tu sais que ça me fait lecteur d’empreintes ? » –-, l’écran s’allume, l’heure, la date, le message de déverrouillage, les icônes, la lune, l’eau et la nuit. Ça s’éteint. -– Le même doigt (le majeur ?) retombe plusieurs fois ainsi dans la journée sur la touche Accueil du smartphone à portée de la main droite. Le plus souvent l’écran s’éteint au bout d’une dizaine de secondes. Mais il arrive qu’on laisse le doigt appuyé sur l’écran, qu’on le fasse glisser doucement autour du cadenas au milieu d’un cercle qui viennent d’apparaître sous le doigt, de façon à faire s’ouvrir ou fermer l’anse du cadenas, trois arcs de cercle d’intensité lumineuse différente tournant autour du cadenas en suivant le doigt. L’écran s’est assombri. -– On peut aussi tapoter subitement sur l’écran, le cadenas et le cercle apparaissent de façon fugitive, et en tapant rapidement à différents endroits sur l’écran, on a l’impression que le cadenas est sorti du cercle. L’écran peut se déverrouiller.

Des coups répétés sur l’écran de verrouillage et ça fait comme des bulles colorées qui s’échappent de la zone du point frappé, qui se dispersent vers le haut de l’écran, des petites, des plus grosses, des moins petites, des minuscules et des un peu moins qu’énormes, et comme sur l’écran de verrouillage se trouvent des montgolfières de toutes les couleurs, mais si petites, obtenir une série de bulles en nuances de rouge, de jaune, de gris, de vert ou de blanc, sur fond de ciel bleu, devient un jeu qui oppose à la constriction des exercices de "remise à niveau" (sous-entendu, des « savoirs de base » ; pour ce qu’on imagine, des maths et du français –- réduits à de la grammaire et de l’orthographe, et de l’arithmétique élémentaire), la débâcle voluptueuse des bulles de couleurs imaginaires. « Si tu déverrouilles, t’as perdu. »

Ça sonne. Une sorte de jingle publicitaire, du marimba sur fond de ressac, une mélodie rythmée, un petit groupe sur la plage, un feu de camp, une paillote, des palmiers, la jungle, son bestiaire invisible, FARC et otages compris. Ça sonne. On fouille, on fouine, un trousseau de clefs, un portefeuille en cuir rouge, deux boîtes de médicaments, un tube de cachets d’aspirine effervescents, Télé Z, un livre de poche écorné (Le Défi du prince). Ça sonne. On pose le téléphone sur la table, on place sur son nez les lunettes qui pendent sur la poitrine, les bras tendus on observe le téléphone. Qui sonne. « C’est quoi ça… ? Encore un qui veut me vendre un nouveau forfait… ! Comment on baisse le son déjà ? –- l’index passe vite sur l’écran –- Ah ! raté, on recommence… Ah non, ça vient de se tuer. »

Ming Ming utilise peu les machines de la structure. Elle préfère se servir de son téléphone, même pour les vidéos. Mais le plus souvent, c’est pour un mot inconnu avec Translate Google, ou de petites phrases avec une application qui scanne les mots et les transforme en idéogrammes (vue en perspective au besoin). Et ça revient souvent dans une journée de formation. À chaque fois, elle doit reproduire de l’index le même modèle pour déverrouiller l’écran. Elle est très appliquée. Combien de chances pour qu’il corresponde à un idéogramme ?

Ça vibre. Une petite coque noire se déplace doucement sur la table beige, une fois, deux fois, trois, se rapproche du bord, quatre… Une patte velue s’abat dessus et la fend d’un coup de pouce. Ça vibre. Un signe noir clignote sur un petit écran carré, bleu clair, brillant. Un gros doigt sur le clavier minuscule et l’écran devient terne, gris foncé, comme de l’argent oxydé. Le téléphone ouvert retrouve sa place sur la table. D’un coup de patte, le clapet se referme. La petite coque noire, variété de Nokia, reprend sa forme de fruit de mer fossile.
« Pour commencer, aujourd’hui, un p’tit jeu que j’appelle slide-to-unlock. – Qu’est-ce c’est c’t’histoire ? –- Pas d’panique, j’vous explique ! Vous vous souvenez du duel à trois à la fin du Bon, la brute et le truand ? -– qui est donc un faux duel, mais qui en reste un vrai parce que le flingue d’un des trois cowboys est déchargé, sauf qu’il ne le sait pas –, eh bien tous les quatre vous allez jouer à ça. –- Non… –- Si ! avec vos téléphones. Vous vous installez autour de la table, vous posez votre téléphone devant vous, je lance la petite musique du film, et quand c’est fini vous choppez le téléphone et vous prenez les trois autres en photo. -– Et qu’est-ce qu’on gagne ? –- Rien. Mais c’est le meilleur cadrage qui gagne. 

CODICILLE

1. Dans quelles mesures les textes des autres jouent-ils sur mon travail ? Les « Absences » répétées dans un texte où l’on dresse des portraits miniatures d’illustres inconnus, croisés au supermarché, m’interpellent encore. Qui a ces absences ? les modèles ou le portraitiste ? Mais peut-être que le questionnement est mal formulé, et n’a à vrai dire aucun intérêt ? On est au supermarché, temple de la consommation, de l’offre et de la demande. Ça commence avec des absences, ça finit sur des absences, régulièrement répétées, psalmodiées entre chaque portrait, comme un amen en fin de prière. Voilà donc un texte qui se bat pour déceler la présence d’une divinité, perceptible seulement dans le creux de sa force, tirées de nos absences ? Et ça, alors, en quoi ça me concerne ? est-ce que ça joue vraiment, ça ?

2. Et la vie continue d’Abbas Kiarostami, un travelling : on est dans une voiture, on regarde par la fenêtre ; défilent sur le bord de la route des maisons écroulées, des tentes de secours ; ce sont toujours les mêmes ruines, les mêmes gestes des gens qui fouillent dans les décombres, montent un abri de fortune -– on est fin 1990, peu après le séisme qui a frappé le nord de l’Iran -– ; mais surtout, surtout, Kiarostami semble filmer la séquence comme il le ferait avec un train laissant apparaître derrière, entre chaque wagon ou à travers ses fenêtres, le paysage : un paysage qui ne bouge pas (ou si peu) ; un paysage dont la lumière, les couleurs, contrastent avec le gris du monde qui passe ; un paysage en arrière-plan dont on sent que c’est ça, derrière, en fait, que le cinéaste filme ; c’est ça parce que c’est là, dans la montagne, les prés, les arbres, un peu de vent (il y aura un zoom, à travers le cadre d’une porte), que ça continue. –- Ça marchera aussi quand on fera défiler une dizaine de fragments ? Ce sera quoi le paysage de l’écriture ?

3. Un geste. Juste un geste. Mais qui en vaut mille. Un même geste, répété mille fois, mais chaque fois unique. Et totalement inaperçu, du moins en ce qu’il a d’unique. Comment on ramène ça, l’unique du geste, l’immédiat, peut-être ce qu’on appelle la beauté du geste, à la mémoire ? Profitons du léger retard dans ce cycle pour lire les fragments des autres. Je suis d’y trouver ces souvenirs que je n’ai pas su garder en mémoire. — Ah, si je pouvais coller ici ou là, dans le moment, quelque chose comme les Post-its dans les livres, avec son petit mot (même si on sait bien qu’il y a une chance sur mille pour qu’on le relise un jour).

4. Même pour ces notes je feuillette des livres… ! et vois dans le post-it cette fonction du haïku dont parle Barthes : « Demain, le souvenir. »

5. « Elle ne bouge pas. » Dix variations sur ce thème. Et c’est vrai que ça fait texte. Les phrases et petits paragraphes s’enchaînent sans réelle rupture. Pas d’action, mais ça dure. Et c’est comme si l’action était là, en puissance. On a presque envie dire, façon Beckett : « Bouger, faut bouger, ça va bouger, elle va peut-être bouger. »

6. Ça y est, je peux m’y mettre maintenant ?

7. Dans le cadre du travail, ne pas choisir un geste qui en serait représentatif, mais plutôt un autre tout à fait anodin, insignifiant, que personne ne remarque, que tout le monde fait d’ailleurs, au travail comme en dehors, et qui pour cela même est, peut-être –- non, j’allais dire une bêtise.

8. Pour trouver le geste, suivre l’objet.

9. Là où je travaille, on utilise surtout du papier et un crayon, surtout pour des brouillons – ah ! ça me fait penser que, dans ma page auteur (mon dieu !), j’aimerais lire, au lieu du "roman", « dans les brouillons de Will » (et aussi, il faudrait que je remplisse ma bio) -–, et des claviers et des écrans (de vieilles tours sous les tables). Mais on est toujours prêt à utiliser un objet qui n’est jamais très loin, souvent à portée de main, n’a pas lieu d’être, mais peut s’avérer plus utile que tout. Et alors le geste, ce serait ça : allumer son téléphone portable, le "slide-to-unlock". – C’est déjà pris ?

10. Revoir What shall we do next (Sequence #2). – « Les muscles allaient devenir douloureux, les bras raides et enflés. Autrefois les télégraphistes étaient affectés par un trouble semblable, appelé “bras de verre”, à force de taper sur un manipulateur morse mal placé. Mais cela faisait longtemps qu’ils avaient disparu, et personne ne s’en souvenait. »

11. « J’allais dire une bêtise… » donc, je me tais. Mais, si je ne dis rien, elle peut rester en moi, elle peut me hanter comme un mauvais esprit, et je deviens encore plus bête. Donc : il me semblait que plus un geste quotidien semble tel qu’en lui-même dans le cadre du travail, et plus le travail non seulement le récupère pour lui-même, mais peut-être aussi gagne hors de lui-même, sur la vie la plus commune, la vie qui ne cherche pas à se gagner, la vie qui s’oublie en elle-même, la vie qui n’a en vérité pas d’autre nom que son verbe.

12. Dix variations sur le même thème. Celles qui viennent de la réalité (quand la secrétaire vide son sac), qu’on va noyer dans l’imaginaire le plus simple (sonnerie marimba sur cocotier colombien), jusqu’à rejoindre une sorte de no man’s land inattendu (Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin). Pour les autres je ne sais pas trop. Le chemin inverse ? on s’arrête en chemin ? on ne sort en fait jamais du no man’s land ? Peu importe de toute façon, ce que j’ai dit au début ne vaut que pour la seule variation servant d’exemple.

13. Évidemment, par cadre du travail j’entrevois « la promesse du pire » d’un système que démonte Viviane Forrester. Là est peut-être aussi ma bêtise.

14. Le petit jeu des bulles de couleurs imaginaires m’a replongé dans L’Empire des signes de Barthes, au chapitre du pachinko, machine dans laquelle les Japonais enfournent des billes qu’ils propulsent en frappant un bouton devant une sorte d’écran (où l’on voit les billes jouer leur vie en un éclair) plus illuminé et coloré qu’un bouquet de feu d’artifice.

15. Et alors, ce paysage ? – Ben… c’est peut-être moi au travail. – Ah oui, en effet… dans le genre promesse du pire…

4. ni doux ni dur


proposition de départ

« Une phrase ou deux, ça suffit. Mais on verra ça après la pause ? » Tout le monde sort. Je retourne dans mon petit coin de bureau, m’assois sur le fauteuil molletonné. La porte se referme sur la rumeur des paroles. En s’évanouissant, elle laisse place au bourdonnement qui, jusqu’alors, et seulement de temps en temps, affleurait à notre conscience en léger bruit de fond, à peine un grésillement (un rayonnement ?). Sur la table d’en face, l’ordinateur offre sa page Word laissée ouverte. Quelques lignes du texte qu’on est en train d’écrire et deux images d’un chemin blanc poudreux. L’autre machine, derrière, se met à ventiler. « J’est apprit que c’été une encienne voix romane qui relit sainte (mediolanum santonum) à Pèrigueux vesunna. Si je creuse, tu croix qu’on y trouve des beaux pavés, desous, roman ? » Le mur du fond est tapissé de range-revues rouge, vert clair, vert foncé, bleu ciel, bleu marine, gris, noir, teintes en à-plats francs, encadrés par les montants jaunes et les plateaux blancs des étagères. Quelques livres aussi, les différentes dimensions offrant un peu de relief à l’ensemble, de légers coups de griffes ici, des creux et des bosses là (et les petits trous des œillets de préhension). Oh ! les porte-étiquettes en plastique tombent en miettes. Et les mots qu’ils protègent, lorsqu’il y en a, ont fini par s’effacer… Un effet répété du soleil, comme aujourd’hui, en illuminant le Lieu Ressource ? Le bleu du ciel est pur, la lumière vive. Les profils se découpent sur les fenêtres, comme dans un théâtre d’ombres chinoises. On parle. Mais voilà que tout se voile et qu’un rideau de pluie, en tombant, disperse les ombres et leur bourdonnement feutré. Sur la vitre du haut, l’abeille butine encore et encore le vide. « Eh dis… tu veux un café… ? –- Euh non… mais, merci ! »

« Tu veux un café… ? » non… j’veux mon temps mort… qu’on sorte… ! pas d’ton café… ou noir mais j’me l’f’rai… ! quand tout l’monde s’ra enfin sorti… dans mon coin d’bureau… dans mon box, hein… ? sur c’t’espèce de pouf ramolli… j’vais finir d’l’éventrer… mais va pas s’fermer c’te porte… ? i’ vont pas la boucler… ?! que j’m’entends plus… qu’ça bourdonne… qu’ça gronde… qu’ça pète une bonne fois… ! non mais l’autre… l’ordi qu’est resté en plan… ! j’lui d’mande de mettre en veille et non… et tout ça pour quoi… ? deux pauv’ images d’un ch’min poussiéreux en une ou deux phrases… « mais l’reste… on verra après hein… ? » non… à ventiler comme ça ses mots ça risque pas d’chauffer là-haut… pas comme la machine… ça dit quoi déjà… ? ancienne voie romaine… Saintes Périgueux en blablatin… pavés enterrés… avec ça on f’ra pas un roman… mais de rien ici… r’garde-moi ce mur… toute cette doc pour un décor carton-pâte… des verts, des bleus, d’la grisaille, du noir, du rouge qui tache… toutes ces feuilles ça sert plus que d’range-couleurs… des blocs bien tassés… entre ces barres jaunes et ces plateaux blancs on dirait du Mondrian appliqué à l’art de l’étagère vide… et les bouquins… juste de quoi gribouiller et trouer c’tableau lisse… ouf… ! d’toute façon ça tombe en ruines… du plastique qui s’émiette… des étiquettes illisibles… quand y en a… ! le soleil les aura englouties fissa… ! et ma parole aujourd’hui tout va prendre feu… ! ça cogne… i’ sont pas aveuglés dehors… ? on les voit plus… des ombres collées aux f’nêtres… pour c’que ça change… ! qu’est-ce qu’i’s’raconte… ? l’autre doit faire son cinéma… ah un grain… ! y a plus personne… ! « Dis, tu veux un café ? – Ah-oui-merci-c’est-gentil… » j’suis vraiment comme ce bourdon pas foutu d’voir la vitre… 

CODICILLE

1. Consigne : « bien choisir le lieu, le personnage, le contexte et la “non-action”. » Le lieu, au travail (Lieu Ressource ? coin café ?) ; le personnage, moi (ça peut changer) ; le contexte, en pause ou au chômage (technique, quand personne ne vient). Mais la non action… je vais devoir m’y mettre pour la connaître.

2. Pour une voix douce, je verrais bien le journaliste Frédéric Pommier : même les événements durs, dans ses revues de presse, ont parfois des airs d’anecdote savoureuse ; et ça tient, je crois, à son flow : un timbre plutôt feutré, avec quelque chose d’enfantin mais léger, qui se déploie, sous le texte qu’il lit, comme une série de vagues en mer relativement calme ; mais c’est le ressac qui étonne, l’élévation de l’onde, la cassure et le fracas du petit rouleau, et l’eau qui alors glisse sur le sable : ça ne se déploie pas sur le corps d’une phrase, qui laissera place à un autre après une petite pause, reprise de souffle derrière le point, par quoi la terre est bel et bien une petite planète bleue ; non, là ça se fait à cheval sur deux phrases : élévation, cassure, fracas : l’accélération intervient régulièrement sur le point ; pas le temps de souffler : les arguments opposés s’associent. – Pour une voix dure, cet acteur au timbre rauque (son nom m’échappe ; on le retrouvera sur la Toile) qui autrefois animait l’émission de radio C’est beau une ville la nuit (il en aura fait un film et, à l’origine, c’est un livre).

3. Pour bien faire (vœu pieu) : un premier jet ni doux ni dur, qui disparaîtra.

4. Je m’applique à suivre les petits conseils de lecture, Kafka, Collobert, Aragon – oh… « qu’importe ce que je dis si les sons mués en mains agiles touchent enfin ton corps dans son déshabillé ». Je découvre au hasard les textes des autres, qui avancent plus vite. Je cherche de quoi, et, du comment. Et peut-être que je trouve, grâce à ce texte qui porte le nom du fils, doux avec l’il liquide, dur avec l’occlusion dentale tu : peut-être que, pour moi, le doux relèvera de l’objectif, de la description, du paysage (fût-ce un visage inconnu, ma page-écran) ; dans le dur il y aurait du subjectif, du sujet, de soi (du sens ? -– aïe !).

5. Poser une phrase ou deux, juste une phrase ou deux, sans quoi les notes risquent de se substituer au texte… -– Voilà, c’est fait, avec ce rayonnement qu’on imagine relever de celui qu’on dit fossile, tiré d’un côté des confins de l’univers, de l’autre des Chroniques des atomes et des galaxies.

6. Faut-il attendre que vienne la suite du texte ou fendre le fragment, en doux, en dur ? Du fracas sortira peut-être la suite ?

7. Résistance assez dure de la liste, de l’énumération de ce qui se trouve là, sous nos yeux, auquel on ne prête aucune attention et pourtant, c’est là, en suspension dans le vide où le regard tombe. On la lèvera en commençant par feuilleter Au bonheur des listes. Et on en accentuera les angles en se disant que, justement, là est le doux.

8. Tant d’objets si familiers que nous connaissons si mal. Combien saurait dire ce qui comporte un œillet de préhension ? Et surtout, quelles définitions donnera-t-on de cette chose en soi ? quelle fantastiques descriptions ? à quel monde englouti, à quel extraterrestre -– à moins qu’il ne s’agisse d’une fleur mutante -– peut renvoyer ce petit organe capable de voir et toucher en même temps ?

9. C’est court. La consigne dit une à deux pages, il y en a une demie. À peine une colonne. Tout ça pour ça ! –- Et alors ? Douze syllabes, une poignée de mots, trois lignes ou trois traits, un haïku : c’est pas suffisant ? –- Oui, mais la valeur de ce genre de fragment se mesure aussi au reflet en lui du petit univers éclaté dans lequel il se fond, avec les mille et un autres fragments qui gravitent autour, se croisent et s’entrechoquent. -– Et après ? Qui dit que ce petit texte, qui a pris un temps fou, ne constitue pas ce genre d’univers, et qu’il n’y a plus qu’à en explorer toutes les dimensions, comme on l’a déjà fait dans nos nuits sans sommeil (et peut-être nos rêves), mille et une fois ?

10. Et si on faisait une pause ? Si on allait voir du côté d’une nouvelle proposition d’écriture ? Peut-être trouvera-t-on d’ailleurs mieux là-bas la matière de ce qui nous manque ici ?

11. Dans la préface à Mauprat de George Sand, on lit : « Les sources profondes de l’émotion ressortissent davantage de l’atmosphère que du concret d’un lieu ou d’une situation. » D’accord, d’accord. Mais maintenant : comment ça s’écrit une atmosphère ? Un lieu se décrit, une situation se raconte –- et je crois que l’inverse est vrai –, mais une atmosphère… douce ou dure, d’ombre à lumière, le cru et le cuit, pour un oui ou pour un non, Abel et Caïn, entre chien et loup, ce que je dis et ce que je fais…

12. La première colonne de doux a été difficile à tailler. La seconde, de dur, s’est démoulée facilement. Y a-t-il à en tirer une leçon ?

13. La seconde se déploie à grands traits, on retouche la première ici ou là.

14. Et si on échangeait les modes d’énonciation ? Si je osait prendre en charge l’aspiration, l’affirmation de la douceur ?

3. 1     9     4     5     


proposition de départ
rythme nouvelle

1     9     4     5     Vingt secondes. Un bip par seconde. Refermer le boîtier de l’alarme. Prendre le sac et le panier sur la chaise. Sortir et fermer la porte à clef. Secouer la poignée et la serrure. Les bips plus forts. Ramasser les clefs. S’acharner sur la serrure. Relever la poignée d’un coup, sec ! Maintenant, tu peux rentrer. La voiture est souvent garée entre deux érables, à l’ombre, mais là elle se trouve en plein soleil, tout au bout du parking. J’étais en retard ce matin. Un dernier coup aux toilettes avant de prendre la route. Ouvrir la porte du coude, la refermer du pied, détacher un carré de papier toilette, attraper la poignée avec, fermer la porte, fermer le loquet, se défroquer, faire ce qu’on a à faire, se resaper, tirer la chasse avec un carré de papier, ouvrir le loquet et la porte, jeter le papier dans la poubelle, se laver les mains, les essuyer à son pantalon, pas au torchon à carreaux (lignes bleues, lignes rouges) trempé. On rentre. Le sac atterrit sur le siège passager, le panier au pied. Le démarrage, ça coupe toujours la musique qui vient de reprendre automatiquement. C’est toujours des disques du moment. Avec le temps, mille et un genres, mille et un styles sont passés, mais c’est toujours la même chanson au fond. Avec de moins en moins de paroles : moins de paroles, juste la musique. Moins de paroles, ou alors dans une langue inconnue. La rue, quand tu sors, s’appelle Chemin Noir. Pourquoi ce nom ? Quelle est l’histoire de cette rue ? Qu’est-ce qui a fait qu’on l’a baptisée ainsi ? Rapport direct à sa couleur, un charbonnier passait par là en charrette, des ramoneurs les seaux remplis de suie ? Ou rapport abstrait au mal, comme certains lieux passent pour être des coupe-gorges ? À gauche. Devant le collège, on roule au pas. Deux ou trois jeunes, assis sur le trottoir ou la levée de terre de l’autre côté, attendent. Ou bien ils font les fous. Au bout, à droite, descente sur le rond-point de l’espèce de rocade qui contourne la ville. À gauche, on remonte vers le centre. Il faudra que je repique à droite pour une longue descente vers un autre rond-point de la rocade. Et en face. C’est étonnant la façon qu’on a de dire que la route est belle pour signifier que la conduite devient facile, voire agréable, sans freiner, sans lever le pied, peut-être en regardant le paysage qui défile, à gauche, à droite, qui monte et qui descend, doucement, comme ça, d’une ville à une autre. On ne roule pas, on glisse, et même on vole. D’ailleurs, c’est étonnant combien le ciel occupe la plus grande place dans le pare-brise. D’autant plus que l’œil devrait rester concentré sur son point de fuite, sur la ligne devant, qui s’étire et se replie. Les lieux-dits qu’on traverse : le Gât (tout petit), Trop Vendu, Chez Giraud, la Maison Neuve, Champ des Doux, Chagneraud, Plaisance, les Fonteneaux, Bretagne, le Mancou (attention au virage), la Roche, les Coquilles, le Galembert, les Nauves, Bordeau, Saint-Ciers-Champagne, Chez Guibert, le Moulin de Jeannette, Meux, Font Chapeau, Chez Babaud, Champagnac, la Croix Blanche. Je ne m’arrête pas. Mais une fois, j’ai pris à droite au petit carrefour du côté de la Roche, j’ai fait demi-tour, je me suis garé sur le bas-côté devant le stop, je suis descendu avec le smartphone, j’ai attendu que passent les voitures, pleins phares dans la ligne droite, et j’ai photographié le ciel : la couverture nuageuse effilochée, ajourée, rose cuivré sur fond bleu argent, le coteau dans le contre-jour voilé, aux reflets d’un jaune doré, tirant vert aux extrémités, quelques formes sur la ligne d’horizon, deux ou trois arbres sans feuilles sur la droite, et si tu la renverses, la photo, elle évoque une planète qu’on verrait depuis l’espace, doucement attiré par sa force de gravité, la masse de nuages protégeant un petit soleil qu’elle aurait pour noyau –- à moins qu’il ne s’agisse d’une explosion atomique inouïe, ou les lumières d’une ville-monde –-, de deux ou trois réseaux racinaires emmêlés, sortes de protubérances signe d’anastomose entre l’atmosphère de la planète inconnue et la matière noire de l’univers, aimantée.

rythme roman

C’est le code qu’elle tape le matin, en arrivant, et le soir en partant. Elle l’écrit avec des espacements pour signifier la distance que peut parcourir l’index, et le laps de temps qu’il met, pour aller d’un chiffre à l’autre sur le pavé numérique. C’est venu comme ça. Des chiffres au lieu de lettres, un code au lieu de mots, de petites espaces pour un instant distendu : en phase avec un début de récit qu’elle conçoit, disons, tel un nuage de fumée subreptice derrière lequel le magicien va apparaître, mais comme un spectateur qui ne sait encore rien des tours qui l’attendent. Et ce nuage doit se dissiper doucement, le personnage doit transparaître. Elle poursuit donc avec des semblants d’actions, des bribes de phrase. Jusqu’au moment où, la fermeture de la porte valant un claquement de doigts : la phrase rentre dans son ordre courant ; le personnage est là, pied en cap parce qu’il parle, ou on lui parle. Vingt secondes. Un bip par seconde. Refermer le boîtier de l’alarme. Prendre le sac et le panier sur la chaise. Sortir et fermer la porte à clef. Secouer la poignée et la serrure. Les bips plus forts. Ramasser les clefs. S’acharner sur la serrure. Relever la poignée d’un coup, sec ! Maintenant, tu peux rentrer. La voiture est souvent garée entre deux érables, à l’ombre. Mais là elle se trouve en plein soleil, tout au bout du parking. J’étais en retard ce matin. Elle aimerait dire qu’il est souvent en retard. Pas de beaucoup, deux ou trois minutes, mais régulièrement. Et qu’il n’aime pas ça parce qu’il n’a pas le temps de sortir ses affaires et de se préparer. Mais qu’il aime peut-être encore moins arriver en avance parce qu’on ne lui laisse pas le temps de sortir ses affaires et de se préparer. Il est à peine arrivé qu’on vient lui parler de… lui demander si… lui rappeler que… faire ceci… ne pas oublier cela… penser à… Mais, de ce retour au début de journée, comment rattraper la fin ? Par quel tour en reviendrait-elle au moment de quitter le travail, la ville, et à terme le monde ? Le dernier coup aux toilettes avant de prendre la route. Et ouvrir la porte du coude, la refermer du pied, détacher un carré de papier toilette, attraper la poignée avec, fermer la porte, fermer le loquet, se défroquer, faire ce qu’on a à faire, se resaper, tirer la chasse avec un carré de papier, ouvrir le loquet et la porte, jeter le papier dans la poubelle, se laver les mains, les essuyer à son pantalon, pas au torchon à carreaux (lignes bleues, lignes rouges) trempé. Et… On rentre. Le sac atterrit sur le siège passager, le panier au pied. Le démarrage, ça coupe toujours la musique qui vient de reprendre automatiquement. C’est toujours des disques du moment. Avec le temps, mille et un genres, mille et un styles sont passés, mais c’est toujours la même chanson au fond. Avec de moins en moins de paroles – moins de paroles, juste la musique. Moins de paroles, ou alors dans une langue inconnue. En ce moment, son éternelle chanson, c’est avec Arca, On ne distinguait plus les têtes, avec Molécule, -22.7°C, avec les Savages, Silence yourself, avec NLF3, Waves of black and white, et deux ou trois autres petites vieilleries sur la platine de l’autoradio. Rien de neuf. Ça va tourner quelque temps, et deux ou trois disques vont s’inviter dans la ronde, remplaçant ceux qui regagneront leur place dans la bibliothèque. Parfois, le changement est radical. La rue, quand tu sors, s’appelle Chemin Noir. Elle se demande quelle est l’histoire de cette rue, ce qui a fait qu’on l’a baptisée ainsi. Rapport direct à sa couleur, un charbonnier passait par là en charrette, des ramoneurs les seaux remplis de suie ? Rapport abstrait au mal, comme certains lieux passent pour être des coupe-gorges ? À une étrange mélancolie, qu’elle imagine formulée sous l’espèce d’une expression, entrer en chemin noir. Et elle pense qu’on aurait dit : « Oh, toi, tu files un mauvais coton… tu ne serais pas entré en chemin noir ? » À gauche. Devant le collège, on roule au pas. Deux ou trois jeunes, assis sur le trottoir ou la levée de terre de l’autre côté, attendent. Ou bien ils font les fous. Au bout, à droite, descente sur le rond-point de l’espèce de rocade qui contourne la ville. À gauche, on remonte vers le centre. Il faudra que je repique à droite pour une longue descente vers un autre rond-point de la rocade. Et en face. Une belle ligne droite. « C’est étonnant, pense-t-elle, la façon qu’on a de dire que la route est belle pour signifier que la conduite devient facile, voire agréable, sans freiner, sans lever le pied, peut-être en regardant le paysage qui défile, à gauche, à droite, qui monte et qui descend, doucement, comme ça, d’une ville à une autre, qu’on ne roule pas, on glisse, et même on vole, et le ciel, c’est étonnant comme il occupe la plus grande place dans le pare-brise. » Les lieux-dits qu’on traverse : le Gât (tout petit), Trop Vendu, Chez Giraud, la Maison Neuve, Champ des Doux, Chagneraud, Plaisance, les Fonteneaux, Bretagne, le Mancou (attention au virage), la Roche, les Coquilles, le Galembert, les Nauves, Bordeau, Saint-Ciers-Champagne, Chez Guibert, le Moulin de Jeannette, Meux, Font Chapeau, Chez Babaud, Champagnac, la Croix Blanche. Elle n’est pas persuadée de l’intérêt de la liste des noms de lieux. Elle aimerait faire quelque chose avec, mais quoi ? Lui, il roule, il ne connaît pas ces noms ou très peu, ceux qu’il peut lire sur les panneaux. Elle voudrait pourtant qu’ils lui fassent signe, mais comment ? Par un retour au sens littéral des noms ? Par pure évocation ? Et alors le Gât : un escalier qui descendait de la rive à la rivière (à défaut de côte et de mer) ; ou un gars, un type, peut-être même louche ? « Oui, et après ? » Je ne m’arrête pas. Mais une fois, j’ai pris à droite au petit carrefour du côté de la Roche, j’ai fait demi-tour, je me suis garé sur le bas-côté devant le stop, je suis descendu avec le smartphone, j’ai attendu que passent les voitures, pleins phares dans la ligne droite, et j’ai photographié le ciel : la couverture nuageuse effilochée, ajourée, rose cuivré sur fond bleu argent, le coteau dans le contre-jour voilé, aux reflets d’un jaune doré, tirant vert aux extrémités, quelques formes sur la ligne d’horizon, deux ou trois arbres sans feuilles sur la droite, et si tu la renverses, la photo, elle évoque une planète qu’on verrait depuis l’espace, doucement attiré par sa force de gravité, la masse de nuages protégeant un petit soleil qu’elle aurait pour noyau – à moins qu’il ne s’agisse d’une explosion atomique inouïe qui dure depuis des lustres, ou alors les lumières d’une ville-monde, une ville sans fin –, de deux ou trois réseaux racinaires emmêlés, sortes de protubérances signe d’anastomose entre l’atmosphère de la planète inconnue et la matière noire de l’univers, aimantée. Et elle ajoute, pour voir, ne sachant si elle conservera les phrases : Une autre fois, c’était un chêne sur le bord de la route, un grand chêne dont le feuillage recouvrait la route et formait comme un champignon géant. Mais c’était par un autre chemin.

CODICILLE

1. Bref retour sur la #2 : sur ces mots techniques, protase et apodose : finalement, ce n’est pas ça ; ils condensent ce que leurs définitions diraient déjà mieux : le déploiement d’un mouvement de la voix, d’un ton qu’on cherchait à suivre dans un salut en deux mots, fût-il atone – donc un repli de la voix, dans une espèce de sans voix ?

2. Quitter la ville : il me semble que c’est impossible aujourd’hui, que la ville est partout. Donc, premier écueil : comment écrire l’impossible ? – Voilà, c’est dit, ce n’est pas nouveau, d’autres l’ont fait, d’autres le feront, je n’ai plus à m’en soucier.

3. D’autant qu’en fait, il suffit d’ouvrir la fenêtre et, tiens, ce matin le brouillard a absorbé la ville. Il ne reste que quelques ombres et bruits sourds. C’est encore la ville, mais réduite à rien par des particules d’eau et d’air mêlés, en suspension, disparue sous une couverture nuageuse largement déployée sur la terre, si métamorphosée par le ciel qui vient de tomber. La ville nous a quittés ? – Non, referme la fenêtre, et tu vas voir que tu es au cœur de la mégalopole.

4. Quitter la ville, avec infinitif : d’abord on suit ce mouvement, quelques lignes où l’on ne conjugue pas, où l’on reste à l’infinitif ; mais c’est pour mieux en sortir, sortir du lieu de travail, de notre usine à nous – ah… la sortie d’usine ! – ; c’est encore du travail, mais c’est la fin, ça reste mécanique, mais ça se détend ; quelques lignes pour un sas de décompression – c’est de la science-fiction ? –, pour entrer dans la sortie.

5. Ce soir, ça n’avance pas. Divagations, en écoutant un disque de Tortoise, It’s all around you.

6. Hormis les passages à l’infinitif, les petits paragraphes – qu’on va coller – font jouer l’un et l’autre, deux possibles. Je m’en suis aperçu au bout de la troisième fois. Un long, un court ?

7. Qu’est-ce qui fera décider qu’il s’agit d’un début de roman ou de nouvelle ? La capacité à en enlever ? la capacité à en ajouter ? Ou le courage de choisir un nouveau trajet, un autre moyen, pour sortir de la ville-usine ? tout en restant à l’infinitif ?

8. L’énonciation : je, tu, ne sont jamais très loin l’un de l’autre, c’est comme s’ils s’appelaient mutuellement.

9. Le côté roman pourrait se déployer à travers le réinvestissement de quelques-unes de ces notes dans le corps de la nouvelle, à travers une espèce de réflexion plus franche de l’écriture. Et ça pourrait même commencer par : « Il/Elle commence par inscrire ces chiffres : 1 _ 9 _ 4 _ 5 _ et ça enchaînerait avec le pourquoi des espacements. – Mais c’est aborder le roman du côté de l’essai ?

10. Il ou Elle ? – À terme, en creux, c’est toujours soi, d’accord. Mais quand même : Il ou Elle ?

11. Comme ci, comme ça : quel est l’intérêt des comparaisons ? Comme les mots techniques, elles induisent un univers parallèle qui fait vaciller, sinon renverse, celui dont il devrait être une expansion surprenante mais cohérente. Et puis, une autre comparaison ne serait-elle pas tout aussi éloquente, et donc insignifiante ? Méfions-nous du magicien et spectateur, son voile de fumée nous y invite. Mais ne tergiversons pas non plus et laissons-là s’exprimer d’autant mieux que : a. elle sort de la boîte crânienne d’un nouveau personnage, celle qui veut écrire, et c’est bien sûr la boîte noire par laquelle on écrit ; b. elle vient après coup, en droite ligne de la sortie de route finale, pour une photo de paysage qui nous envoie en apesanteur, avec laquelle elle peut faire écho.

12. Premier texte : la nouvelle. Copier, coller : le même texte pour le roman ; on ajoute de nouveaux paragraphes ; on voit s’il faut reprendre les premiers dans les articulations. Mais on peut aussi ôter un paragraphe ou deux du texte initial, une phrase ou deux. – Et alors, laissé tel que, côté roman, ce qui a disparu côté nouvelle a-t-il gagné en nouveauté ?

13. Style roman, pour ce qu’elle écrit ; italique pour la voix off qui parle d’elle.
14. Il se peut que l’ensemble ne tienne qu’à travers ces notes.

15. Quand vient le moment d’assembler le train des paragraphes : je copie le fichier, je colle les paragraphes (ici, pas de tirets séparateurs, le jeu des styles romans/italiques suffit), et il y a toujours une retouche à faire ici ou là.

16. 1945, c’est le code d’entrée/sortie. On me l’a transmis en arrivant, il y a près de dix ans. Pourquoi ce code ? Dans mon esprit, c’est la fin de la guerre, mais dans celui qui l’a choisi ? Peu importe, le code m’appartient désormais, et c’est la fin de la guerre.

2. masque


proposition de départ

Du dehors, ça faisait une drôle de portée l’ombre des lamelles des stores vénitiens sur les vitres embuées des fenêtres. On attendait qu’elle finisse sa clope en grelottant, et ça n’en finissait pas et on ne l’arrêtait plus. Les volutes de la fumée qu’elle recrachait entre deux phrases semblaient se figer sur place, former une espèce de brume pâteuse autour de son visage. Enfin, on rentre. Aussitôt, les lunettes se voilent. Le temps de les nettoyer, tout devient flou. Les autres semblent déjà installés. Elle fait le tour de la table pour les saluer un à un. Sauf… Il a bien eu droit à un bonjour et une bise, comme tout le monde, mais on a bien vu à son visage, les lunettes enfin à leur place, à quel genre de masque il a eu droit. On a bien entendu, aussi : « Bonjour… » Rien avoir avec les saluts habituels, les mots plus familiers, un ton plus enjoué. Le « Bonjour… », c’est plutôt réservé à la direction. Mais celui-ci ne conviendrait même pas dans ce cas-là. C’était si neutre, si monotone. Pas de modulations, pas de protase ni d’apodose, comme si l’interjection, son nom, devaient se prononcer sans accent. C’était si mécanique que tout le monde aura senti la force de l’émotion contenue qui fit naître l’ange qui, alors, passa, lentement. Et lui, si on a compris qu’il lui rendait son salut, c’est seulement parce qu’on l’a vu remuer les lèvres, grimacer presque, avec des yeux comme ça ! Et, le regard perdu, comme affolé, ne sachant sur quoi, encore moins qui, les poser, il a baissé la tête. Et il a sorti doucement les affaires de son sac au bout d’un petit moment. De l’autre côté de la table, on a vu, au moment où elle s’est approchée de lui, où elle s’est penchée pour lui tendre sa joue, tournant la tête comme si elle regardait tout à fait ailleurs, on a bien vu comment le sourire plus ou moins affecté qu’elle réservait aux autres s’est effacé, comment son visage s’est refermé d’un coup, comment elle l’a perdu même, tant celui qu’elle lui imposait, avant de le détourner complètement, eût été parfait pour une photo d’identité sans pliure ni traces, en fixant droit l’objectif, la bouche fermée, et c’est comme ça qu’elle a dit « Bonjour… », sans rien laisser paraître, ni sur le visage ni dans la voix, et comment la joue qu’elle a tendu d’un côté, de l’autre, n’a fait qu’effleurer celles de…, comment elle s’est redressée en regardant au-dessus de sa tête, comment elle est restée immobile devant lui l’espace d’un instant, comme pour lire les quelques mots projetés sur l’écran (mots clefs de la réunion), tandis qu’avec ses yeux comme ça !, lui, la tête relevée, la dévisageant… et comment elle l’a dépassé et s’est installée plus près de l’écran, lui tournant le dos, à côté de moi, près du bout de la longue tablée où le formateur aura sorti ses affaires, préparé ses fiches, allumé l’ordinateur, branché le projecteur, ouvert le fichier sur le bureau de son ordinateur – « Ah… les voilà ! » –, il a fait défiler rapidement les pages sur le grand écran, il a jeté un coup d’œil sur ses fiches en marmonnant, la rumeur s’est presque tue – « Bonjour… – Bjr… » –, il a relevé la tête, il a vu les regards tournés vers eux, on l’a vue se redresser, se figer une fraction de seconde, il s’est retourné – « APPRENANT AGILE - rendre visible l’invisible » –, il l’a retrouvée assise en train de sortir ses affaires, et on n’entendait presque plus que ça, farfouiller dans son sac, le cahier sur la table, l’agenda, le bloc-notes – « Moi je connais plutôt le Lapin agile… » –, les trousses, les fermetures éclair, les stylos, un rapporteur et une équerre – « Qu’il est con celui-là… » –, règles, marqueurs, tablettes et ordinateurs qui ventilent, un truc tombe. Du dehors, on n’aurait rien vu. Seulement que la salle de réunion était éclairée. On aurait aperçu, derrière le voile de condensation des fenêtres et les lignes noires des petites jalousies métalliques, des ombres découpées en mouvement. On aurait deviné quelques moitiés de têtes, et entendu la rumeur des bavardages à travers une fenêtre ouverte. – « Eh… c’est moi ou ça pue ? ». Deux autres ombres seraient apparues. L’une restant un instant sur le seuil de la porte, l’autre devant saluer les collègues en s’arrêtant et se penchant vers chacun d’eux autour de la table. La première ombre aurait fini par gagner directement sa place, près du bout de table. L’autre, en terminait son tour, se serait redressée, serait restée un instant immobile, et se serait installée juste devant. On n’aurait plus rien entendu de la salle. Juste la pompe à chaleur qui tourne, au pied de la fenêtre, avec cette odeur de fraîchin émanant de la salle. Et le branle-bas de la fenêtre.

CODICILLE
- 1. Avant d’écrire quoi que ce soit : un petit conflit pour rien, autant prendre celui dont j’ai été à l’origine suite à une mauvaise blague sur une affaire qui me concernait, mais que la collègue que j’espérais faire au moins sourire, d’autant qu’elle était en dehors de l’affaire, a mal prise – comme si les rôles avaient été inversés ! ; et voir ça du dehors, alors que j’étais le premier concerné et que je sais tout – enfin ça c’est ce que tu crois…
- 2. Avant d’écrire quoi que ce soit : du dehors, on ne sait pas grand-chose, mais on voudrait bien savoir, tout, et c’est impossible, mais on veut tout savoir, alors on imagine, on imagine, et se repasse le film, pour ça, du peu qu’on sait, en plongée, contre-plongée, image satellite, gros plan sur la pupille, mais on n’en sait pas plus que ces changements de plans, à moins d’affabuler – et alors on pourrait avoir quelque chose qui se répète et, d’une version à l’autre, quelque chose a changé, un peu comme dans L’Homme foudroyé de Cendrars, avec l’histoire – bon sang, je n’arrive plus à mettre la main sur le livre ! –, l’histoire de « la peau de l’ours ».
- 3. Le texte s’est d’abord déployé en quatre paragraphes dont on retrouve la trace assez facilement, en fonction de différents angles de vue.
- 4. La longue phrase centrale m’interroge. Il s’agissait de deux phrases-paragraphes finalement collées pour noyer dans la masse le moi qui devient, cela dit, central. – Un trait de subjectif, très direct, dans un point de vue qui se veut le plus objectif possible : ça fragilise l’objectivité, ou ça la renforce, comme une façon de rester conscient que l’usage de la parole implique un sujet, ou l’oblige ?
- 5. Il y a une petite contradiction, je crois : œil baissé/œil levé. Il me semble qu’elle est bien comme ça – et c’est purement subjectif.
- 6. Les voix qu’on attrape au vol, je ne sais pas, mais ça casse le rythme. Et c’est comme un sursaut de sujet qui entend, et se souvient, non ?
- 7. La phrase-paragraphe centrale est encadrée par deux paragraphes fantômes de facture plus courante, qui partent du même point de vue extérieur, du même dehors. Mais de l’un à l’autre, on a l’impression d’une plongée dans le subjectif : parce que les personnages se regroupent dedans, parce qu’on se retrouve dans le dedans d’un moi et d’une phrase, et parce que la sortie finale dehors se déploie avec le conditionnel passé, sous un angle imaginaire – le futur antérieur aurait offert un aspect plus objectif, même s’il aurait induit une présence, dehors ? quelqu’un qui passe ? la femme de ménage ?
- 8. Donc, avec une telle consigne : « Prendre totalement au sérieux, exagérément, outrancièrement, le fait d’être en dehors de l’histoire » : zéro pointé !

1. histoire géographie


proposition de départ

« … non, non… allez, si tu veux on le fait ensemble… regarde, c’est pas difficile, fais-moi voir ton stylo : on coupe la page en deux d’une ligne : d’un côté, histoire ; de l’autre côté, géographie… maintenant, dis-moi à quoi ça te fait penser ces mots… juste un mot comme ça, sans réfléchir… allez, tu réfléchis trop… de tout ce qui t’attend dans ta future formation tu as retenu l’histoire-géo, mais pourquoi… ? donne-moi juste un mot pour commencer… c’est juste une association d’idées… ! si c’est cette matière qui te parle le plus, ou qui te déplaît le moins, alors on peut essayer de creuser… à quoi ça te fait penser ces mots… ? allez, si je te dis histoire, à quoi tu penses, là, tout de suite, paf… !? ma parole, se fout de moi ou quoi… ? si compliqué… ? choisit ses mots, et pas foutu d’en aligner d’autres… ! ou alors trop-plein, pas capable de choisir… ? ou mon exercice, idiot… ? merde ! fait quoi maintenant... ? – Mais je sais pas moi, j’ai aucun mot qui me vient ! – Ah ben voilà, moi ça m’en fait plusieurs à noter maintenant. » Il le regarde écrire bêtement ce qu’il vient de lui dire, puis détourne la tête quand vient la fin, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone, qu’il manipule en faisant défiler du pouce le rouleau de la page Internet, en bas, en haut, en bas, en haut, en bas… – « Bon, et maintenant histoire… » –, des images de scooters, sur Leboncoin, les divers modèles montant et descendant, comme une pellicule passerait d’avant en arrière, incessamment, comme ça, en repensant aux îlots en suspension dans l’air qu’on voit dans Avatar, au moment du combat final. – En face, une blonde obèse au souffle court, pantalon et haut bleu marine, un foulard blanc noué autour du cou, remplit peu à peu sa feuille blanche de calculs autour d’un schéma figurant, en perspective, un pan de toit brisé dont elle doit déterminer la surface à partir de mesures de longueur et d’angle, sans soupçonner Pythagore, sinus et cosinus, ni la tangente qu’elle voudrait prendre en chevauchant l’un des mille zébulons qui vont d’un nombre à l’autre, d’une ligne à l’autre, en faisant tourner sur elle-même la figure de départ, presque aussi nerveux que les segments du toit-toupie qu’elle retrace, les chiffres qu’elle inscrit, les signes qu’elle tape sur son smartphone en mode calculatrice, la souris qu’elle fait voler d’un doigt sur le pavé tactile pour relancer la vidéo du problème Dudu. De temps en temps, elle réajuste son chignon en le tapotant de la main droite trois fois. Son regard se tourne vers la porte ouverte : le temps est instable. – C… passe dans le champ de la porte. Elle entre par la porte latérale, se dirige vers le photocopieur, glisse des feuilles dans le bac, frappe le bouton qui clignote, ne le lâche pas des yeux, le photocopieur bourdonne, recto verso, et allez… pas se laisser déconcentrer… va le faire ces lettres de non-motivation… pas si dur et peut être drôle… quand même drôles les lettres de Prévieux… un téléphone sonne, faut les prendre à rebours… quand même pas les prendre toujours au sérieux… assez violent comme ça… ! même le curriculum… cur-ri-cu-lum, cur-ri-cu-lum… « Monsieur le Maire, Ja ba bo bu co lo ka kruk krax krax toulurpinouuuuille. Bo co gru gu co lo vo ta brix gretripunule. Prestalapapinaire avistabix avilililaviropire anlamissure zezurtibure. Iiiiiiiiiilistibôre acrik. Acrok… » vont accrocher à ça, tu crois ? je sais pas… même pas pouvoir le lire ça… prise pour une folle ma parole… ! et cette machine… – Le photocopieur bourdonne. Ming Ming se balance sur sa chaise. Ça craque, grince doucement. D’avant en arrière, du manuel au smartphone, d’une phrase toute faite idiote à sa mauvaise traduction mot après mot, de cette ligne couchée où elle sent bien que chaque chose est à sa place, à la colonne d’idéogrammes qu’elle bricole et qu’elle pourrait combiner autrement, elle pense qu’elle ne verra jamais le bout – ce qui, dans notre langue (cliché compris), pourrait se traduire en plusieurs temps : de hautes montagnes escarpées, boisées (avec beaucoup de vent dans les feuilles), un torrent qui gronde au milieu (on ne le voit pas) ; des rochers ressortent de l’eau tumultueuse, quelqu’un saute de l’un à l’autre, dans le sens du courant ; les eaux deviennent plus calmes, leur lit s’élargit, les rochers s’espacent, se font plus rare, on regarde plus souvent les autres derrière ; « Il va falloir se jeter à l’eau ! » – « Hi Mike ! – Hi ! » Michael rentre de la pause avec une chope de thé. Toujours cette démarche saccadée, comme si les jambes hésitaient sur l’endroit où poser le pied, sous la carcasse à supporter, aussi grasse que musclée, trapue, avec toujours ce poids sur les épaules et le cou de taureau incliné. « Ce matin, ma fils, premier travail, huit heures… moi pour… take to the shop… – Emmener au magasin. – Oui… ! moi levé à sept, pas lui… I wait… sept un quart… I wait… – J’attends. – Oui… ! sept demi… moi, monté à l’étage : “Hey boy ! – Oh ! what ? what ? – Time to go !” » – Et Naïs, la petite secrétaire à l’appétit d’ogre, entre les bouchées d’un sandwich riche et copieux, et d’un bon chausson aux pommes pur beurre ou deux chocolatines (deux trois cannelés sur le café), elle réduisait la tête de son jules à grands coups de textos… Jack, l’homme aux jambes de bois qui ne pouvait s’empêcher de faire des bulles aux commissures de ses lèvres, ses phrases finissaient par les éclater, et elles avec, sauf s’il se mettait à les écrire, sans majuscule ni ponctuation, erreurs à chaque mot, une marée noire et il aimait patauger dedans en marmottant… « Un petit retour en arrière pour vous montrer ce qui fait de mon passé le top background que vous recherchez. Remontons ensemble le temps jusqu’au printemps 92. Je termine alors 2ème aux championnats de France de skate-board / freestyle à Blagnac avec un run de mutant : switch stance flip 360°, impossible flip, kickflip nose manual to flip 180°, ... yeah ! ! ! old-style de tuerie, ça s’régalait dans tous les sens avec des crypto­tricks de taré… » ah… a y est la machine, pas trop tôt… Momo, le formateur qui avait l’air de rôder et de surveiller ce qui se passait quand venait l’heure de la pause, il consultait son iPhone en jetant un œil par-dessus dans toutes les directions possibles, et certains jours ses yeux papillonnent et roulent parfois, la fatigue le gagnant, rattrapé par la rumeur de la radio, qu’il laisse tourner dans ses nuits sans sommeil, alors qu’il tente de se souvenir de ce qu’untel disait, et il ne sait jamais ni quoi ni qui… et Maryline réajuste son chignon, trois petits coups de la main droite… Patricia les soirs d’hiver… arrivée en Monsieur Patate, habillée d’une salopette en toile de jute… repartie en jupe à carreaux et camisole aux lignes affriolantes… les exercices, les chiffres et les mots lui seront demeurés un mystère, mais elle aura achevé sa mue… elle sera sortie de la peau de bête qui la recouvrait… une peau d’ourse sous tutelle, qu’on a arrachée le jour où on a placé ses petits… elle ne manquait pas de les mentionner dans de drôles d’objets textuels, par une espèce de sortie de route désastreuse qui se terminait la famille réunie, à l’ombre au bord de l’eau, pour un pique-nique surprise… tartinne pin beure ramoili et dé dé copo chocola partout sur ses feuilles de brouillon… Stéphane, ou Hervé… très grand… et gros lors de son second passage au centre de formation… la fois où il a cassé la vitre de la porte en la claquant – celle à travers laquelle Ming Ming regarde souvent pour prendre de la hauteur, savoir comment passer d’un rocher à l’autre, voir le trajet parcouru et, peut-être, les sommets effacés de ses montagnes natales –, il a viré rouge, violet, bleu, son uniforme noir s’est désagrégé, il s’est mis à dégonfler, à rétrécir, et il a fini par ressembler à l’avatar du jeu sur lequel il gardait toujours un œil (il y avait toujours une fenêtre spécialement ouverte sur l’écran de l’ordinateur où il travaillait), une sorte de frêle humanoïde muet à la recherche d’une houppelande épaisse afin de se cacher et pouvoir dire quelque chose… oui, pouvoir parler, s’excuser, demander pardon pour la vitre… oui, et continuer à parler, continuer de parler, tel qu’en lui-même, et prier pour ça s’il le faut, oui…

CODICILLE

1. Voilà, on vient de regarder la vidéo de la proposition #1, et on hésite entre un texte déjà écrit du cycle précédent (Personnages), pas mis en ligne (une rue étroite, passante, un chantier au cœur de la ville), ou un nouveau texte sur le lieu de travail parce qu’il y a un peu de monde, et on se dit que ce ne sera ni l’un ni l’autre. Mais alors quoi ? – Et commence cette espèce de "dépression", avec des petits nœuds dans le ventre, et un air absent trop visible.

2. Finalement, on opte pour le lieu de travail, pour les deux mots qu’on n’a pas su déployer alors, in vivo, avec ce qu’ils peuvent représenter : d’un côté le récit et tout un monde, de l’autre la dimension espace-temps – et ce seul mot, dimension. – Et après ?

3. Parfois, on a besoin de consulter un livre qui pourrait aider. Là, c’était Debout payé, de Gauz, parce qu’il est question de son travail. Mais surtout les chapitres les plus fragmentés, où chaque fragment – un bloc-paragraphe – vaut un plan séquence, comme : « CACHE-CACHE 2. Cache-cache dans les penderies des grandes robes : le jeu favori des enfants agités. » C’était histoire de se relancer quand on n’avançait à rien. Et puis, les Lettres de non-motivation de Julien Prévieux.

4. À partir de « Time to go » – quand une voix se souvient de ce qu’elle a dit –, il a semblé qu’on pouvait aller ailleurs : après la zone floue de présent, bifurquer vers le passé avec des voix qui ne traversent plus le lieu où on se trouve, sinon dans la dimension flottante du souvenir.

5. Avec la possibilité de les entrecouper des voix actuelles : une façon de faire jouer la figure du double ? de mettre en scène les allées et venues ? et si les voix passées, qui arrivent après, hantaient déjà les voix présentes du début ? – Oh non, il faudrait tout reprendre depuis le début.

6. La question des noms : rien d’abord, puis une initiale, puis un nom étranger, des surnoms, enfin des prénoms courants.

7. Imaginer ce que Ming Ming peut imaginer dans sa langue maternelle, et tenter de le traduire : un casse-tête résolu en sens inverse, d’une certaine manière : énoncer de façon simple, courte, ce je penserais si j’étais en train d’apprendre le chinois ; le dire en faisant comme si ma langue marchait avec des idéogrammes, soit en trois ou quatre tableaux ou scènes ; ne pas oublier que l’idéogramme – et en voilà un beau bloc de langage – est un champ de forces dont les dimensions m’échappent, à moins d’utiliser des clichés (et pardon pour ça ; mais merci Shitao). Évidemment, sachant que Ming Ming est mariée depuis longtemps avec un Anglais, il est possible qu’elle pense aussi en anglais, chose qu’on a préféré oublier.

8. De la langue étrangère, oui, on finit toujours par en utiliser : pas nécessairement pour les autres langues, d’autant qu’on est loin d’être bilingue, mais pour le FLE : pour le français langue étrangère, au sens littéral. D’où le choix du lieu de travail ?

9. Fini. On relit la consigne : « un lieu où des gens se croisent, entrent, sortent ». Ici, pas tout à fait. Pour certains oui, d’autres non, installés, affairés. Ça pourrait être la même chose dans un hall de gare ou un lieu du même type, ouvert. Or, un lieu de travail, ou de formation, suppose a priori un cadre qui restreint, ou oriente, le champ d’action de ce qui peut se passer dans les têtes. Un écueil, ou justement ce qui permet de nous pousser dans nos retranchements, de « révéler d’autres pans » ?

10. Les tirets, ne serait-ce pas une façon de fissurer le paragraphe, de revenir à la ligne l’air de rien à l’intérieur du bloc, mais avec de gros sabots ?

 



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1ère mise en ligne 25 juin 2020 et dernière modification le 7 août 2020.
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Messages

  • Bonsoir Will,

    et bien, vos codicilles valent leurs pesant d’or, et même - si j’ose - ce sont sont les textes et pourtant je vois que vous suer grandement sur vos textes, comme nous tous, et cette sueur est nécessaire pour que les codicilles puissent vous venir, ce qui se passe dans les codicilles, une sorte de traitement en creux, en trois D inversée de la consigne, la langue des codicilles, dont vous ne cherchez pas à la rendre ni juste ni belle, ni rapeuse ou quoi que ce soit, juste là, franchement on s’y plonge, comme dans Gauz,

    Merci de la lecture, hâte de suivre les péripéties à venir, C/S

  • Merci. Et osez, osez Catherine (pour singer la chanson).
    C’est vrai que les textes me donnent du fil à retordre, et me demandent du temps — alors que, à écouter François, quelques minutes d’écriture, quelques lignes, pourraient lui suffire (comme dans son exercice du timbre-poste ?). Mais j’ai peut-être trouvé une parade avec ce codicille. Il permet de se détacher de la consigne et de tourner autour pour un commentaire libre, une analyse plus ou moins juste, une anecdote idiote, un prolongement insoupçonné, pourquoi pas une brève de comptoir...
    Bref : c’est un bon relais d’écriture qui évite de déchanter, quand celle-ci se fait attendre ou ne veut décidément pas venir. Le risque, c’est que le codicille se substitue au texte... Mais peu importe, pourvu qu’on ait l’ivresse (comme celle qui vous a emportée dans les roucoulements de la langue).
    Au plaisir de vous relire, Catherine.

  • oh ces codicilles ! comme une ombre portée du texte

  • Oui Brigitte. Et tout est dans le "comme". Je commence mes "gammes" avec les premières notes du codicille, le texte vient après, ou avec. Et je me demande si ce n’est pas lui, la véritable ombre portée des notes.

  • Merci Brigitte. C’est gentil de m’encourager, quand je suis justement en train de régler quelques comptes avec la 7 dans le prochain codicille... Je ne dois pas lire le même texte !

  • Qu’il est bon de lire le travail souterrain de l’écriture. Merci.

  • Merci Eva.
    Ca m’aide beaucoup ces petites notes, à tourner autour du pot avant d’y plonger la tête et de passer à la trappe. Ca permet surtout de commencer à écrire sans se soucier de la consigne — quitte à ce que les notes autour du texte tendent à prendre sa place.
    Je devrais peut-être penser à un codicille du codicille...?

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