sur la palanche d’Ugo Pandolfi

Journaliste honoraire et scripteur, vit dans l’île de Corse (42.40 N 09.30 E) depuis les fins des années 1980.

Deux romans policiers a mon passif : La Vendetta de Sherlock Holmes (nouvelle édition, enrichie par les illustrations du dessinateur Jean-Pierre Cagnat, Albiana, 2010) et Du texte clos à la menace infinie (Albiana, collection Nera , 2011).

Paroles Kali’na, Entretiens avec deux amérindiens d’en France, (éditions BoD, 2018) est mon dernier ouvrage paru.

Sur le pire des réseaux sociaux, mon avatar est une maîtresse femme qui soutient mon vieux blog. Il m’arrive aussi de parler franchement sur ello.co.

9. La femme a la chevelure défaite


proposition de départ

De marbre, géante, lisse, douce au toucher, sur un lit de gravillons blancs. Blanc, le fil tracé par le peintre. Verte, la céramique fontaine. Pierres, les murs dans le bassin miroir.

L’Oeuf d’abord, comme un sourire. Puis la fourche, comme un appel. Rien n’inquiète dans ce dédale sous les pins. Sauf elle, seule, semblable à ma défaite.

Forme de formes qui appellent les mains. Pas le marbre seulement. Les rondeurs comme autant de désirs charnels de seins, de cuisses, de fesses.

Codicille : lieu retenu,dans la proposition précédente, le labyrinthe de Joan Miró. Pas inutile de préciser que toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite. J’avais aussi envisagé de décrire le paysage vu par un oiseau (conformément aux indications fournies). Cela s’est avéré impossible dans la mesure où dans le lieu choisi et précisément non loin de la femme à la chevelure défaite, l’oiseau est lunaire.Et cela complique tout !

8. marques


proposition de départ

Un vieux, blond et odorant parquet dont toutes les lignes guident le regard jusqu’au bay window. Les trois ouvertures de la fenêtre en saillie, héritage de ces anglo-saxons que le maire de la ville, du temps de Vichy, traitait d’écraseurs pédérastes, invitent,la nuit, à un lent panoramique sur les lumières inégales de lieux dramatiques : le cimetière juif, la Promenade des Anglais et puis, au loin, l’aéroport international et son extension sur la mer.

Un orage sans fin. Des éclairs terribles. La trentaine de petits carreaux de l’étroite fenêtre de la chambre d’hôtel n’était qu’une suite d’écoulements encadrés de bois, des cases de gouttelettes, le soigneux rangement d’un chaos sans fin inondant Québec un 14 juillet.

Deux, trois morceaux de bois fumant. Le foyer, creusé dans la terre battue du sol, est au centre du cercle de la case. La fumée est lente, verticale et droite. Elle tient loin les insectes de Lifou.

Tout un mur dans le dos, de livres et d’objets aimés. Rêve ancien d’un lieu d’études. Une table de travail minimale. Résine lisse, grise. Une large baie vitrée, neutre, laisse la mer, l’horizon, une île envahir le lieu.

Mur fontaine, pierres sèches, béton décoffré. Le labyrinthe de Joan Miró, dédale de ciment, de marbre, de fer, de bronze, de céramique. Un chemin de lumière où la tortue géante est enfermée dans le sexe d’une déesse.

Poufs et fauteuils dévastés par les chats et le chien. Deux vieux tapis. Un cordage retient des tentures aux couleurs passées. Quelque chose d’un peu nomade pour une banale terrasse dominant la mer qui aurait des envies de prendre le large.

Le vent bouge les murs. Le ciel est le toit. Les lianes de jasmin tapissent le sol. Au milieu d’une petite forêt de bambous, une cabane indicible.

Le sol conserve les traces des chutes successives. Marques d’un intense passé, d’une activité incessante. Fleurs mâles en chatons, bogues et châtaignes, des feuilles enfin. A son pied, reposer, s’asseoir, s’allonger. Et écouter-voir son ombre. Entendre sa caresse fraîcheur en plein cœur de l’été.

Tenter sans rien voir ailleurs. Pour voir. Sans doute à refaire. Mais grande paresse.

7. harponner à présent


proposition de départ

Et elle fut la première. C’est elle qui vient vers lui. Il la regarde depuis l’ouverture du bal. Depuis bien avant même. Sur la place du village déjà. Elle l’invite à danser. Ils se parlent à peine. Ils dansent encore. Et leurs mains se touchèrent. Loin du bal. Loin du village. Ils marchent se tenant par la main. Ils se rassurent. Ils s’arrêtent. Ils s’embrassent. Dans un long et lent silence, leurs langues se parlent, avides de lèvres, de salives, de peau, d’air et de nuit. Et leur histoire s’acheva. Il l’attend sur le quai de la gare. Elle descend du train en provenance de Paris. Il ne veut pas lui cacher la vérité. Il ne veut pas mentir. Il sait qu’il va la faire pleurer. Il sait qu’il va lui faire mal. Il lui parle. Il lui dit. Il en aime une autre à présent. Elle ne dit rien. Elle ne pleure pas. Elle s’écarte de lui, se retourne et s’en va. Et il apprit à aimer. Il sait être attentif à elle. Il promet tout. Trop. Il se conforme à ce qu’il croit qu’elle attend de lui. Trop. Il se malmène. Il la mal-aime. Et il se fuit. Le temps lui fait peur. Les projets lui font peur. Les enfants lui font peur. Le mariage lui fait peur. Le couple lui fait peur. La vie lui fait peur. Il ne sait vivre que l’instant. Et il enfouit. N’en faire qu’à sa tête. Ne rien entendre. Demain n’existe pas. Il cloisonne ses peurs, ses amours, ses peines, ses joies, ses pulsions, ses jours. Il sait bien que cela n’est pas tenable longtemps. Et il voyagea. Il remonte le fleuve. La forêt primaire partout. Le temps ne l’effraie plus. Voyage vers une sortie de deuil. La pirogue livre sa cargaison d’alcools. Les femmes dansent. Une toute jeune femme vient vers lui. Elle lui tend un bol. Il boit, la remercie en inclinant la tête. Il ne parle pas sa langue. Elle ne parle pas la sienne. Elle vient de le choisir pour époux. Et il s’isola. La mer est une peau. Derme assurant à la fois protections et contacts. Il ne décide rien. Il se laisse porter par les circonstances, les hasards, les opportunités. Maintenant, c’est la mer qui le porte. Il va là où elle décide. Elle l’installe dans une île, ce lieu sûr où qu’il se trouve. Et il sut enfin. Il s’enamoure là. Il sait enfin que craindre n’est pas vivre. C’est là qu’il mourra. La date n’a pas d’importance. Il sait enfin que cela n’est pas évitable. Il sait enfin que c’est le lieu qui compte. Pour la dernière image.

Codicille. Me suis tenu à la difficile exigence : harponner le passé par le présent. Les prouesses et la force des harponneurs à bord m’ont beaucoup aidé même si souvent elles m’incitaient à débarquer. Quitter le navire pour aller relire paisiblement Moby Dick ? Même pas en rêve !

6. dix noms et non-dits


proposition de départ

Petit Wallés assista à la fête sans jamais lâcher la main de son père. Il n’avait jamais vu autant de monde. Il n’imaginait même pas qu’il puisse y avoir tant d’hommes, de femmes et d’enfants sur cette terre.
Dans le petit monde des meilleurs spécialistes internationaux de l’analyse textuelle, Antoine Desanti avait la réputation d’être le plus tatillon des experts francophones.

A sa mort, Rose-Adelaïde Desanti avait laissé à son unique fils un amant et un cochon. L’amant s’appelait Ours-Marie Ceccaldi. Le cochon répondait au nom de Socrate. Il était nain et sa robe était toute noire.

Clotilde Devaux était l’une des meilleures spécialistes françaises de la lutte contre le blanchiment d’argent. La Police nationale n’ayant pu la recruter, la Gendarmerie lui avait offert le poste convenant à ses compétences. A quarante ans, Clotilde avait rang d’officier supérieur. Ses travaux sur les réseaux de l’argent sale faisaient autorité.

Au tout début des années 70, André Pastorelli était un jeune prof adoré par ses étudiants. Il revenait des Etats-Unis où il était parti en 1968. À Los Angeles et à Chicago, il avait fait partie des rares privilégiés qui avaient pu suivre les enseignements de Georges Dumézil.

Cet inconnu qui gardait en mémoire les paroles qu’Emile Zola, si bouleversé, avaient prononcées devant la fosse d’une voix étranglée, ce Sigerson, brusquement me semblait proche. J’oubliais sa volontaire assurance, son profil d’aigle, l’outrecuidance de son câble. Il admirait Maupassant et cela suffisait.
Le texte intégral des carnets de l’ingénieur Ugo Pandolfi (1852-1927) concerne la période comprise entre septembre 1889 et avril 1895. Dans son journal intime, Ugo Pandolfi, géologue d’origine corse, prétend avoir été, durant dix ans, l’ami et le guide de l’écrivain Guy de Maupassant. Dans ses carnets, l’ingénieur Pandolfi révèle également qu’à la mort de Maupassant, en 1893, il devint le compagnon du détective Sherlock Holmes.

Je suis né en 1952, un 12 août, le jour où, à Moscou, treize intellectuels communistes yiddish, membres du comité juif antifasciste, sont fusillés sur ordre de Beria dans une prison de la Loubianka. Si j’en crois celui qui me connaît le mieux pour m’avoir sorti de l’ombre, je m’appelle Rigobertson, John Rigobertson. Je suis ornithologue. Je ne sais rien de mes origines islandaises. Mes deux passions : les oiseaux de l’Antarctique sur lesquels j’ai longtemps travaillé et les littératures policières qui m’ont toujours accompagné, y compris dans mes plus froides missions d’observation en Terre Adélie.

C’était au début des années 1980. Ugo Pandolfi n’existait pas, pas encore. Il avait commencé son métier de journaliste à la fin des années 70 sous le pseudonyme de Jean Crozier, le nom de jeune fille de sa mère, qu’il fit ajouter à son patronyme et légaliser comme nom d’usage dès que la loi française le permit. Les raisons pour lesquelles il choisit de ne pas utiliser le nom du père sont sans doute complexes. Elles relèvent de la psychanalyse, une épreuve qu’il n’eut jamais le courage d’affronter. Ma rencontre avec lui fut d’abord virtuelle : il s’intéressait comme moi au tragique destin de la violoncelliste Lisa Cristiani, victime du choléra, morte à Novotcherkassk, chef-lieu de la province des Cosaques du Don, le 24 octobre 1853. Nos nombreux échanges de courriels nous amenèrent à envisager ensemble l’écriture d’un ouvrage sur l’aventure en Sibérie orientale de cette jeune femme et de son Stradivarius. A partir des années 90, quand il partit s’installer en Corse, au nord de l’île, au début du cap corse où j’avais moi aussi élu domicile, nous commencèrent à nous fréquenter régulièrement : au moins une fois par semaine nous passions des heures à échanger nos points de vue, autant sur notre violoncelliste que sur tous les sujets qui excitaient nos esprits. Au fil des années, notre amitié prit un tour fusionnel à un point tel que nous décidâmes que John Rigobertson serait l’unique auteur d’un roman noir, un sinistre et glauque polar, où le passé saute à la gorge du présent. Nous commençâmes alors à inventer des personnages, à établir un scénario. Nous étions deux à la manœuvre et j’étais seul face à moi même.

Codicille La « googlisation » des noms de personnages que l’on pense avoir inventés peut avoir des effets indésirables et entraîner chez l’auteur l’aggravation de ses tendances schizophrènes, voire l’apparition d’un foutu foutoir dans sa tête.

Sources qui attestent que c’est peut être mon cas :
- scripteur.typepad.com
- www.albiana.fr/blog/decameron-libero/foutu-foutoir-ugo-pandolfi

5. occurrences doublées


proposition de départ

Il ferme la porte. Il ne craint pas les voleurs. La nuit, ce sont ses rêves qui lui font peur. Elle ferme la porte. Toujours deux tours. Chaque soir, elle vérifie. Deux fois parfois. Elle n’est jamais bien sûre. Il se couche. A reculons. Comme pour remettre à plus tard. Avec toujours le même protocole : verre d’eau glacée, dernière cigarette, encore un verre d’eau. Jamais facile d’affronter une mort provisoire. Elle se couche. Toujours trop tard. Toujours après s’être endormie avant, dans le canapé du salon, devant la télévision. Il se réveille. Envie de pisser, envie de manger, envie de fumer, envie de contempler la nuit, envie des étoiles. Il se rendort toujours facilement, toujours avec des regrets. Elle se réveille. Rallume la lampe de chevet. Lunettes, livres, smartphone, soucis. Elle attend que le sommeil revienne. Elle s’exaspère aussi. Il s’éveille. Ce n’est pas son truc. C’est souvent le chien qui s’en charge. Une truffe humide, un aboiement. Il fait l’effort alors. Ses yeux n’aiment pas la lumière. Vraiment pas. Mais il y a le chien qui insiste. Elle s’éveille.Tout de suite debout. Elle sait déjà tout de sa journée. Tout ce qu’elle doit faire. Elle passe une main dans ses cheveux. Elle s’inquiète tout de suite de l’heure. Elle est déjà en action. Il enclenche la machine à café. Geste lent. Café « basso » à l’italienne. Le premier d’une suite qui va se traîner. Deux petits doigts. Pas plus. Il partage un biscuit sec avec le chien. Ne pas oublier les médocs. Et fuir la lumière trop forte. Elle enclenche la machine à café. Elle fait autre chose en même temps. Elle allonge son breuvage avec de l’eau. Avale tout d’un coup, très vite. Il boit son café. C’est le cinquième. Toujours « basso ». Il est à l’ombre, les yeux dans la verdure. Il fume, paisible. Attentif seulement aux mouvements et aux chants des oiseaux. Elle boit son café. D’un coup. En pensant à ses rendez-vous, aux enfants qui vont arriver, au comptable, à la météo. Elle n’a pas le temps. Il se met à écrire. Deux mots. Deux phrases. Il relit ses notes de la veille. Rature un passage. Referme son carnet. Range son beau stylo dans son étui de cuir. La suite, plus tard, à l’ordinateur. Pas tout de suite. Elle se met à écrire. Une liste. Les choses du jour à faire. Sur un petit carton étroit. Elle souligne deux rendez-vous. Elle glisse le bristol dans l’étui de son téléphone mobile. Elle ne va pas avoir le temps. Il regarde la mer. Les îles italiennes à l’horizon. Les navires dans le canal de Corse. Un milan royal qui cherche sa proie. Il fait signe au rapace comme toujours. Comme toujours la grande buse l’ignore. Elle regarde la mer. Un court instant. C’est beau, elle dit. Elle s’interroge sur l’évolution des nuages. Pluies ? Chaleur ? Elle prend deux vêtements différents. Au cas où. Deux paires de chaussures aussi. Il inspecte le réfrigérateur.Vérifie les légumes. Trois belles carottes. Deux poireaux. Deux courgettes. Il est rassuré. Courses inutiles : il a de quoi pour la soupe. Elle inspecte le réfrigérateur. Elle y fait de la place. Constate le givre, les saletés qui s’installent. Faut le nettoyer, elle dit. Il ouvre le livre. La page est cornée, en haut. Pas de crayon pour souligner ce passage. Il fait une corne à la page, en bas. Elle ouvre le libre. Toujours un marque-pages. Plusieurs parfois. Elle en a toute une collection. Certains en métal même, fins et souples. Il referme le livre. Retient, dans la dernière phrase de Segalen : « Jusqu’au bout, d’ailleurs, nous serons de tristes messagers... » Une date aussi :janvier 1903. Un lieu : les îles Tuamotu. Elle referme le livre. Encore un Exbrayat qu’elle avait déjà lu. « Ils furent un temps avant de comprendre que c’était les jumeaux qui, pour la première fois, riaient. FIN Nice, le 7 février 1972 ».

Codicille : Gamme (ou game) au jeu prenant. D’abord une liste ( merci à Jérémie Tholomé oubliant Emily Artaud). Il et elle font le reste. Exbrayat (Deux enfants tristes) et Victor Segalen (Journal des îles, suivi de Vers les sinistrés) étaient les lectures de Il et Elle au moment des faits. Bloc respecté.

3. quitter, fuir, rompre


proposition de départ
en long (roman)

Tous les détails de la journée avaient été minutieusement réglés, entre New York et Paris, par le cabinet du secrétariat général de l’ONU, les responsables du protocole du Quai d’Orsay, le secrétariat d’Etat aux Universités et le service des voyages officiels du ministère de l’Intérieur. Tout se déroula selon le programme et le protocole. Le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies arriva à l’heure prévue à l’aéroport de Nice Côte d’Azur. Le président de l’Université de Nice et le Recteur chancelier accueillirent leur prestigieux invité sur le tarmac. Ensuite le cortège officiel avec son escorte, deux motards en tête seulement pour ouvrir la route, s’engagea sur la Promenade des Anglais et traversa la ville de Nice à vive allure. En un rien de temps, les voitures parvinrent à Cimiez. Le cortège s’arrêta devant l’entrée du musée national « Message biblique ». Le secrétaire général de l’ONU s’engagea à pieds dans l’allée centrale du jardin où le peintre Marc Chagall l’attendait. La visite fut plus longue que prévue. La rencontre avec Chagall avait été la seule exigence posée par le secrétaire général de l’ONU pour sa venue à l’université de Nice qui lui décernait le titre de docteur honoris causa. La cérémonie officielle eut lieu dans l’après midi au centre universitaire méditerranéen. Le secrétaire général de l’ONU signa le livre d’or dans le bureau même qu’avait occupé l’écrivain Paul Valery. Il eut ensuite droit à trois discours dans l’amphithéâtre de la Promenade des Anglais, trop étroit pour accueillir tous les invités. Le Recteur de l’Académie, le président de l’université et le vice-président étudiant firent tour à tour l’éloge du nouveau docteur honoris causa de l’université de Nice. En fin d’après midi, le 5 avril 1976, Kurt Waldheim s’envola dés la cérémonie terminée. Ce n’est qu’en 1986, cinq ans après la fin de son second mandat à la tête de l’ONU, que le passé, sous uniforme allemand, du secrétaire général des Nations Unies durant la seconde guerre mondiale sauta à la gorge des différents acteurs de cette journée. La polémique fut mondiale. Kurt Waldheim n’en fut pas moins élu président de la République Autrichienne avec 54% des voix le 8 juin 1986.Inconscient acteur complice de cette mascarade universitaire, Clément n’oublia jamais le regard du vieux peintre juif accueillant un homme ayant rang de chef d’état qui mentait encore sur son propre rôle dans les troupes du troisième Reich. Aujourd’hui encore, parfois, Clément revoit la scène, les yeux éblouis, illuminés, pétillants, heureux de Marc Chagall. Ce qu’il n’arrive pas à retrouver, c’est le regard froid du secrétaire général de l’ONU. Un regard bleu. De petits yeux, étroits. Un visage lisse. Un masque qui ne laisse rien paraître. Mais rien d’autre. Rien de plus précis. Là où il s’était trouvé, Clément n’avait bien vu que Chagall. Et puis, pas un instant, il n’avait songé a examiner Kurt Waldheim d’un œil un peu critique. On est très con quand on est jeune. Encore plus con quand on est bouffi de certitudes et qu’on est le premier étudiant de France à prononcer un discours en l’honneur d’un trompeur secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, un banal juriste, un docteur en droit, un diplomate de carrière dont la biographie officielle ne commençait étrangement qu’en 1947. Plus de quarante ans ont passés. Les conneries que Clément avait fièrement prononcées en l’honneur de Kurt Waldheim ont quitté le disque dur de sa mémoire depuis longtemps. La vie avait fait son chemin, son œuvre, comme « une sorte de narration de soi sans cesse renouvelée ». Depuis longtemps il avait mis la mer entre lui et les rivages du mensonges. Il avait quitté Cannes sa ville natale. Il avait fui Nice. Il avait rompu avec la Côte d’Azur. Une question le hantait toujours : Qui suis-je, moi qui dis « je » ? — Qui êtes-vous ? Voilà la question que j’aurai du poser à Kurt Waldheim au moment où il serrait si chaleureusement les vieilles mains de Marc Chagall. Souvent, Clément devait chasser cette idée. Un geste lent. Un mouvement de tête. Une courte crispation dans la mâchoire. Comme on évacue le souvenir de quelque chose qu’il fallait faire et qu’on avait négligé. Sa seule certitude, c’est qu’il aurait dû poser la question, s’interposer entre le peintre et l’imposteur. Alors, il aurait été autre... Qui sait ?

en long (nouvelle)

Terminal 2. Écrasante chaleur, une journée d’août.Conscience que c’était la dernière fois. Il n’oublierait rien de toutes les raisons qu’il avait de fuir cette ville, de n’y revenir jamais, de rompre avec ces rivages de rêves artificiels et de mensonges. Il n’oublierait rien. Mais rien désormais n’avait d’importance. Cela faisait un bon moment déjà, plusieurs années, qu’il avait mis tous ses griefs dans la corbeille de sa mémoire-ordinateur. Là, maintenant, en franchissant la zone d’embarquement : vider corbeille. Envol, envoi. Seul un souvenir demeure, obsédant, récurrent, ineffaçable, sa honte : une journée d’avril, en 1976, où il avait été l’un des acteurs complices de l’opération de séduction des communautés juives d’un certain Kurt Waldheim.

Codicille : des traces de Paul Ricoeur et une constante pensée pour le J’accuse — A dark side of Nice de Graham Greene. Mais pas suffisant pour répondre correctement à l’exercice. Trop de mal a m’éloigner du réel. La question est peut être de savoir pourquoi si ce réel colle autant à mes gros sabots pourquoi je ne parviens pas à quitter mes chaussures pour tenter de courir pieds nus ?

4. 02101999WCAM.wmf


proposition de départ

02101999WCAM.wmf, 1

Assis, seul, face à la web-camera, Jonathan lance l’enregistrement. Il recule un peu. Il fixe la camera, sans rien dire, sans bouger. En fond, derrière lui, le mur de sa chambre avec le drapeau corse à tête de Maures. Jonathan, muet, fixe toujours l’objectif de la caméra. Les secondes défilent. Jonathan fixe toujours l’œil de la webcam. Les secondes défilent. Jonathan, seul dans le silence, perdu comme il l’est dans sa vie. Le silence seul. Pas de mots. Pas de gestes ce soir. Il ne se masturbera pas comme cela lui arrive parfois face au miroir-oeil-mémoire de son ordinateur.Pas ce soir. On ne sait jamais. Si elle l’appelle. Si elle lui dit de venir chez elle. S’il n’arrivait pas à bander. Elle aurait des mots durs. Elle savait, elle, qu’il se filmait en se branlant. Jonathan lui avait donné un jour un CD avec sa collection de vidéos quotidiennes. Il y avait celles où il chantait le Dio Salve Regina, celles où il proférait des insultes racistes, celles où il lui disait qu’il n’en pouvait plus de ne pas la voir, celles où il lui montrait qu’il n’en pouvait plus de ne pas l’avoir. Soudain Jonathan se penche en avant, il saisit la souris, il clique droit. L’enregistrement est terminé. Jonathan enregistre le fichier sous dans le disque dur de son ordinateur et le nomme à la date du jour sans espace 02101999WCAM.wmf. Ensuite Jonathan insère un CD et fait une copie du fichier vidéo qu’il vient d’enregistrer. Jonathan éjecte le CD, le remet dans sa boite sur laquelle est inscrit au feutre indélébile WCAM_1999. Il range enfin le CD dans le tiroir-coffre qui est sous son lit.

02101999WCAM.wmf, 2

Assis, seul, face à la web-camera, Jonathan lance l’enregistrement. Il recule un peu. Il fixe la camera, sans rien dire, sans bouger. En fond, derrière lui, le mur de sa chambre avec le drapeau corse à tête de Maures. Jonathan, muet, fixe toujours l’objectif de la caméra. Les secondes défilent. Jonathan fixe toujours l’œil de la webcam. Les secondes défilent. Rien. Le silence seul. Pas de gestes. Il n’a pas envie de se branler Jonathan. Pas prendre de risque. Si elle le siffle comme ça arrive, même tard. Peur de pas bander après. C’est qu’elle sait tout de lui, tout de ses vidéos à la con, glauques, absurdes, nauséabondes.Pas en rajouter ce soir. Ne rien faire. Ne rien dire. Attendre que le temps s’écoule. Encore un peu. Soudain Jonathan se penche en avant, il saisit la souris, il clique droit. L’enregistrement est terminé. Jonathan enregistre le fichier sous dans le disque dur de son ordinateur et le nomme à la date du jour sans espace 02101999WCAM.wmf. Ensuite Jonathan insère un CD et fait une copie du fichier vidéo qu’il vient d’enregistrer. Jonathan éjecte le CD, le remet dans sa boite sur laquelle est inscrit au feutre indélébile WCAM_1999. Il range enfin le CD dans le tiroir-coffre qui est sous son lit.

« C’est la mise en scène de soi face à une caméra qui est mon intérêt au départ. Avec une vaine recherche depuis longtemps de la voix à trouver pour un personnage brut de jeune homme sexuellement perturbé. Échec total de l’exercice. 2880 petits caractères. Ni dur. Ni mol. Voilà sans doute ce que c’est que de choisir un personnage malfaisant et de vouloir, sans raison, ni référence, tester son monologue imbécile. »

2. tourments


proposition de départ

Une histoire de rez-de-chaussée et de premier étage. Une histoire de vieille dame qui entretient tous les jours le minuscule jardin de la copropriété et y lâche son york à heures régulières. Une histoire avec sa jeune voisine qui n’aime pas les chiens. Une histoire de pisse sur le paillasson. Une histoire de verre pilé et de clous dispersés dans le minuscule jardin. Une histoire de main courante déposée à la gendarmerie. Une histoire de moto qui pétarade tous les soirs sous les fenêtres de la vieille dame. Une histoire de nouvelle main courante déposée à la gendarmerie. Une histoire de militaires qui ne peuvent pas faire grand chose pour cette vieille dame qui harcèle la gendarmerie. Une histoire qui finira mal, c’est sûr.

Codicile Minimal. Paresseux peut être. Désolé, je suis. Mais c’était ça ou des pages et des pages du polar que je suis censé être en train d’achever.

.1 tous les murs ne séparent pas


proposition de départ

Comme il en a l’habitude, tous les matins, dès la fin du printemps, Dédalus — c’est ainsi, il y a seize ans, qu’il avait décidé de se faire appeler — s’installe face au mur de vieilles pierres. Il attend les premiers passagers. Dédalus les connaît tous. Il ne peut jamais les prévoir. Il sait simplement qu’ils sont là, qu’ils vont venir. Ceux qui sortent du mur, ceux qui s’y promènent, ceux qui le traversent, ceux qui le suivent, ceux qui s’y cachent, ils sont tous différents, imprévisibles, incontrôlables. Ils n’obéissent à rien. A rien d’autre, imagine Dédalus, qu’à la lente progression de cette chaleur que tissent avec subtilité le soleil et les pierres quand, se rencontrant, ils se combinent. Là, brusquement, dans un trou d’ombre, un mouvement. Puis un autre, plus rapide encore. Un passager est là, le premier, immobile, bien visible. Il ne se cache pas. Son corps n’est que tâches. Brunes et vertes. Harmonieuses. Ordonnées. Il observe, attend. — « Cet homme est toujours là. Il me fixe. Il est assez loin. Ce n’est pas un danger ». Plus haut sur le mur, un autre mouvement, saccadé celui-là. Un passager identique au premier, mais plus petit, plus jeune. Il se fige, puis s’enfuit, disparaît entre deux pierres. « La chaleur n’est pas encore là. Je vais attendre caché ». Archaeolacerta bedriagae s’enfuit comme il est venu : à la vitesse d’un mouvement éclair. Tout en bas, au pied du mur, le bruit de feuilles sèches écrasées par un fossile vivant : Testudo hermanni ne se sent pas menacée, elle longe le mur où parfois Dédalus a placé un fruit à son intention. Un abricot, hier. Une tomate, aujourd’hui. Un bout de pomme sans doute, demain. Un éclair encore, tout en haut du mur. Mouvements furtifs, saccadés, de taches vertes sur l’arrête des pierres : Podarcis tiliguerta ne manquait jamais un rendez-vous quand la saison des danses du soleil commence chez les humains.

Codicille : *La promesse de Dédalus : tant qu’il n’arriverait pas au bout des 968 pages de la nouvelle traduction d’Ulysse parue en 2004 sous la direction de Jacques Aubert. Soutenir le regard d’un lézard au soleil : référence à la délicate épreuve que suggère un célèbre auteur sicilien. Pourquoi un tel choix ? En première intention, il y avait l’ambition d’aller replonger dans La Modification. Problème : en raison de la pandémie, la ligne Paris-Milan a été supprimée. Pas envie de me retrouver seul comme un con sur le quai d’une gare vide. Trop déprimant. Retour paisible donc vers Philippe Descola. Voir ici..

 



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1ère mise en ligne 28 juin 2020 et dernière modification le 1er août 2020.
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