Internet & rémunération des auteurs

article qui aurait dû être synthétique : les droits d’auteurs désormais un système non-clos, petit point sur les enjeux en cours


note du 20 octobre
Alors que se tiennent à la SGDL 2 journées sur le numérique avec plusieurs échos sur le web (Aldus notamment), je repasse en Une ces réflexions sur la rémunération de l’auteur, développement aussi dans commentaires à La Feuille N’ayez pas peur. En tout cas, la conviction de plus en plus profonde que ces discussions sont d’arrière-cour : il était temps d’appréhender grandeur nature de nouveaux modèles, de laisser tranquillement ces expériences s’affirmer et prouver leur viabilité, ce qu’est pour nous publie.net.
Donc réaffirmation ici de 3 points essentiels : limitation à 10 ans du contrat auteur/éditeur, pas de droits numériques à moins de 25%, pas d’hésitation pour nous, auteurs, à utiliser un SIRET dans un contexte où la part des « droits d’auteurs » est de plus en plus annexe dans notre activité globale, où notre présence numérique joue un rôle de plus en plus essentiel.
Avec pour corollaire : oui, l’économie naissante d’Internet se base sur la profusion et l’accès gratuit à une part de notre travail (en opposition à sites qui se cantonnent d’être la médiation de ce travail), mais c’est grâce à ce déport que d’autres partages se révèlent...
De plus en plus, ce qui compte, c’est de changer de paradigme : l’éco-système qui concerne la création littéraire ce n’est pas l’industrie du livre et son éventuelle transposition dans le numérique (elle n’y arrive pas), c’est un éco-système où transmission/éducation d’un côté, médiation/prescription de la lecture de l’autre (appui sur les bibliothèques qui sont ici la force active) sont partie nécessaire du périmètre.
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ajout du 6 septembre 2009
consulter les récents billets de Gilles Herman (éditions Le Septentrion / Québec) et éventuellement nous rejoindre à Québec se livre ce jeudi 10, 17h à 19h, pour échange :
introduction _ glossaire _ prix _ agrégateur

1ère mise en ligne à Québec, vendredi 28 août, 15h54 – version 1.d
Pourquoi c’est à moi qu’on envoie des courriers, demande de renseignements sur les avenants, les contrats et les droits ? Ici c’est un site personnel, et il y a des grandes institutions ou associations ou centres régionaux des lettres pour tout ça [1] – à preuve, tiens, cette nouvelle journée d’étude annuelle de la SGDL fin octobre [2].

Plusieurs billets sur Tiers Livre à propos de la rémunération des auteurs [3] mais allons-y d’un petit synopsis.

- 1 _ le modèle de contrat d’éditeur actuel est condamné
- 2 _ l’édition classique n’est pas apte au portage numérique
- 3 _ quasi aucun de nous pour vivre de ses droits d’auteur
- 4 _ une économie à penser autrement pour le numérique

 

1 _ le modèle de contrat d’éditeur actuel est condamné

C’est le point le plus décisif, mais désormais irréversible. Énonçons-le à nouveau :
La France, sous l’impulsion de Hugo, Balzac et des fondateurs de la Société des Gens de Lettres, s’est doté d’un système pionnier de protection des droits d’auteur. Pour en assurer l’effectivité commerciale, l’auteur en a délégué l’application à l’éditeur, superposant les deux domaines distincts que sont la propriété artistique [4] et la propriété commerciale.

On le rappelle : un contrat commercial de plus de dix ans n’est pas compatible avec les lois européennes, et cette exception au droit commercial est spécifiquement française. Ni en Allemagne, ni en Italie, ni au Québec ou US un auteur ne cède ses droits à un éditeur pour plus de dix ans, renouvelables par tacite reconduction ou renégociables.

Cette spécificité historique obsolète est bien trop une vache à lait pour l’édition française pour qu’elle y renonce facilement. Mais la montée en pression de cette revendication (lire Alain Absire de la SGDL notamment) et l’internationalisation des échanges fait qu’elle va tomber irréversiblement, les éditeurs le savent bien. Proposez-leur gentiment, à signature, avec un bien sûr prononcé très naturellement, la limitation du contrat à 10 ans, aucun ne le vous contestera.

Rappelez-vous que les enjeux ne sont pas seulement économiques : Balzac signait avec ses éditeurs des contrats valant pour un et un seul tirage de 1500 ou 2500 exemplaires [5], ou bien pour une durée de 2 ou 4 ans – renégocier ce contrat échu lui permettait (et l’obligeait aussi) à une version augmentée ou révisée, ou réorganisée, du texte initial : il n’y aurait pas eu La Comédie Humaine sans ce système de contrats. À l’inverse, aujourd’hui, un auteur qui ne publie pas chaque 2 ans un nouveau livre est irréversiblement sans ressources. Autre exemple : Baudelaire à bout de dettes (alors qu’à sa mort, merci le notaire Ancelle, il lui restera encore largement la moitié de son héritage paternel sous tutelle) vend globalement à Michel Lévy l’ensemble de ses traductions d’Edgar Poe pour 5000 francs, au moment même où elles auraient pu lui être un viatique définitif...

Addendum pour les parutions en revues, actes de colloque, commandes institutionnelles : le contrat dans ce cas ne vaut que pour la parution initiale, contractuellement mentionnée. Vous restez libre d’utiliser votre texte ultérieurement [6] [7]
 [8].

Il y a urgence, parce que l’enjeu est double : d’une part, l’édition, dans ses processus de diffusion, n’assure pas la pérennité de diffusion des ouvrages (même s’ils sont objets pérennes de papier), et on sait bien comment chaque éditeur s’arrange pour en garder quelques dizaines en stock pour éviter restitution des droits. D’autre part, si le numérique rend à nouveau accessible les textes, c’est un autre métier, une nouvelle étape de diffusion, où l’auteur a un rôle central, et où l’accès aux ressources s’effectue différemment (ce qui n’empêche pas que les libraires y aient un rôle majeur à jouer).

Il y a urgence, parce que la propriété artistique ne se confond pas avec l’exploitation commerciale, et la superposition qui s’en fait en France est un cas isolé, très historiquement spécifique et manifestement désormais un frein plutôt qu’une protection. L’auteur est apte à exercer son droit de propriété artistique et le faire respecter, et l’enjeu commercial, avec le numérique, se diversifie et appelle la conjonction de métiers différents. D’autre part, voir ci-dessous, c’est aussi pour l’auteur la possibilité d’insérer gratuitement des contenus anciens dans une logique globale de diffusion de son travail.

 

2 _ l’édition classique n’est pas apte au portage numérique

Le droit français est basé sur un principe d’exclusivité : ce qui n’est pas spécifiquement prévu dans un contrat ne participe pas de ce contrat. L’édition numérique de vos textes n’étant pas spécifiée par contrat, l’éditeur ne peut la proposer sans l’aval négocié de l’auteur.

Mais l’auteur libre pour autant de négocier ou diffuser son travail sous contrat d’éditeur pour le livre ? Mes contrats éditions de Minuit de 1982 à 1986 mentionnent une clause « en cas d’exploitation électronique » [9] [10]. Une telle diffusion, sans agrément préalable, mettrait l’auteur en situation de concurrence déloyale. Pour autant, l’éditeur ne saurait diffuser une version numérique sans l’accord explicite de l’auteur, d’où la diffusion en ce moment de ces avenants.

Rappels :
- droits dérivés ou droits principaux ? Lorsqu’il s’agit de traduction, adaptation radiophonique ou théâtrale, diffusion en poche, les droits spécifiés sont de 50% pour l’auteur et 50% pour l’éditeur. Avant l’apparition de ces avenants, tout le monde pensait le numérique comme une extension des droits dérivés, et donc 50/50.
- ainsi, lorsqu’un de nos livres est repris en poche, l’éditeur poche verse en général une somme forfaitaire, correspondant à droits d’auteurs de 5,5% sur l’ensemble du tirage effectué. On baisse le taux, mais on gagne un cercle de lecteurs plus large.
- les coûts du numérique n’ont rien à voir avec les coûts de l’impression et diffusion papier. Plein de billets sur La Feuille et autres blogs. Si le travail de préparation éditoriale est le même, la conception PAO est différente : l’affichage écran n’est pas selon la même précision que la typo imprimerie, on élabore un « masque » css (feuille de styles) plus complexe, mais réutilisable plus facilement d’un livre à l’autre. Les coûts serveur et gestion d’entrepôt numérique n’ont strictement rien à voir, quoi qu’ils en disent, avec les stocks de cartons dans les entrepôts et le camionnage – mais le coeur du marché de l’édition est actuellement centré sur la distribution, d’où la pression. Si la TVA sur le « livre » numérique est effectivement de 19,6% [11], cela laisse quand même une large marge.
- autre point biaisé : quand les Mac et la PAO sont devenus accessibles à l’investissement personnel (vers 1996), la plupart des éditeurs, par souci d’économie, ont externalisé l’étape PAO. Résultat : ils ont le manuscrit auteur et le PDF final, mais pas le fichier source qui permettrait l’édition numérique, ni même la propriété des polices et logiciels utilisés pour ce PDF typo, inexploitable en numérique. Les frais de re-numérisation (depuis 2004/2006, ils font plus attention !) qui sont mis en avant ne sont dus qu’à cette imprévoyance.
- dans l’avenant type proposé par les éditeurs, on essaye de faire passer pour naturel un décalque de l’économie du livre : droits d’auteur de 11 à 14% selon le nombre d’exemplaires diffusés. C’est de l’esbrouffe : 1, parce que les modèles de diffusion vont être différents, notamment via les bouquets d’abonnement – il ne peut être basé sur un nombre d’exemplaires, notion qui n’a plus de réalité concrète, mais simplement sur les recettes perçues au prorata des consultations de la ressource. L’avenant type diffusé actuellement prouve simplement l’incapacité des éditeurs à quitter le modèle d’une simple transposition du livre. 2, parce que dans cette chaîne de diffusion numérique l’activité et le rôle de l’auteur, notamment via son site ou blog, ou le reste de son actualité éditoriale, est bien différent de ce qu’il est dans la répartition livre papier.
- Dans le bras de fer actuel, il ne devrait pas y avoir d’avenant qui descende à moins de 25% de droits pour l’auteur. C’est ce qui semble s’établir comme norme aux États-Unis et en Allemagne. A publie.net nous avons choisi de nous constituer en coopérative d’auteurs, chacun met la main à la pâte, y compris pour la diffusion, et nous répartissons 50% des recettes selon les consultations individuelles via abonnements ou téléchargement à l’unité [12]. Là encore, dire oui à l’avenant, mais rassemblons-nous pour dire à nos éditeurs : pas à moins de 25%. Ils disent oui ou ils disent non. S’ils disent non, cela veut dire que vous êtes libre – juridiquement et commercialement – de diffuser votre texte via une meilleure offre : nous sommes, pour une fois, en position de force. Pas un tribunal de commerce, dans droit actuel de libre concurrence, qui nous donnerait tort.
- le prix du livre numérique : le grand problème de l’édition tradi n’est pas technologique, il est mental. Ils n’arrivent pas à concevoir le numérique autrement que comme diffuser le même livre via un autre support [13]. Non et non : le numérique, selon leur propre vocabulaire, c’est diffuser un produit nouveau. Non pas choisir entre le livre et le numérique, mais avoir accès à une oeuvre elle-même composite, où on peut partir de chez le libraire avec le livre papier, mais disposer chez soi de la version numérique pour recherches d’occurrence ou annotations, et d’une version à emporter sur votre téléphone pour les transports. La discussion ne devrait pas être : vendre à 20 ou 30% moins cher (voire à prix égal...) la version numérique, mais bien d’inventer et définir quelle ressource numérique accompagne le livre, ou se vend sans le livre. La question risque bien d’être tranchée d’office par l’arrivée des géants, et le côté désormais très séducteur des nouvelles « liseuses », le Sony 600 ou le Kindle 2. L’offre numérique plafonnée à 10 euros, et alors : à 25%, c’est encore plus, pour l’auteur, que ce qu’il touche à 11 ou 13% sur un livre à 15 ou 19 euros. Et, même compte tenu de la TVA, c’est aussi largement la même marge pour les 2 autres acteurs, l’éditeur et le diffuseur, libraire inclus. On ne paye pas la propriété d’un objet, mais simplement la disposition d’un accès : aux éditeurs d’organiser la complémentarité des ressources papier et des ressources numériques, mais comparer les 2 prix n’a pas de sens. Un fichier mis à disposition 0,99 euros pourrait bien entraîner, pour nombre de textes, un surplus des ventes livre papier : les éditeurs qui le comprendront prendront la place de ceux qui ici ont reculé.
- MAIS, pour conclure : qu’on ne prenne pas cela comme un appel à rébellion contre nos éditeurs, qui ont peut-être un peu de mal à découvrir que la vie de notables et d’industriels qui est la leur depuis le modèle Grasset ou Gallimard né dans les années 30 entre dans une nouvelle ère. C’est juste que nous, auteurs, on doit entrer dans une phase un peu pédagogique : dire ce qu’on veut pour ces avenants et contrats, c’est le meilleur moyen de les aider à inventer.

 

3 _ quasi aucun de nous pour vivre de ses droits d’auteur

Le « droit d’auteur » a été conçu pour protéger l’auteur, dans une époque où la diffusion presse et théâtre était dominante, même bien avant la diffusion livre.

Ce qui a basculé, autant pour le livre désormais que ça l’est pour la musique ou le film, c’est l’économie de la profusion. Voyez les rayons de vente de disques durs à 500 Go ou 1 Téra dans les Fnac : pourquoi c’est devenu un produit grand public, sinon parce que chaque étudiant à sa cinémathèque dans sa chambre ? Et ce n’est pas aller à l’encontre de la création : elle se réorganise autrement. La musique commence maintenant à maîtriser ces nouveaux flux, y compris économiques.

Depuis notre connexion Internet à la maison, sur notre Sony ou autre liseuse, nous n’emportons pas une collection de quelques livres, mais nous transférons notre bibliothèque. Cette économie de la profusion (penser aux 600 000 livres du domaine public que Sony rend accessibles en epub via Google – et la petite part francophone de cette masse grandit proportionnellement aussi).

Comment vivons-nous ? Les auteurs du Nouveau Roman, ça a été grâce aux facs américaines qui les invitaient 4 mois par an, et non pas les droits d’auteur. Claude Simon vendait une maison à chaque livre qu’il publiait, et a tenté de recomposer son héritage une fois touché le chèque du prix Nobel (dont Beckett, lui, n’avait pas voulu – tout surpris que Godot continue de se jouer chaque soir quelque part dans le monde). Les auteurs des années 70-80, en grande partie grâce à l’ouverture et à la dynamique de France Culture, où les auteurs avaient statut de co-producteur pour les Ateliers de création radiophoniques ou l’immense mémoire des Nuits magnétiques, ou les commandes de fictions... Les auteurs allemands avaient la chance de disposer d’une radio culturelle dans chaque Land, et la vitalité de la littérature contemporaine allemande en vient tout droit. Temps désormais finis.

Deux remarques :
- l’activité de l’auteur, c’est là où la société, de son point de vue et pour sa propre logique, a recours à l’intervenant artistique. Il ne s’agit pas de chèque en blanc, ni d’une sorte de charité (voir récent article sur les résidences d’écrivain, mais d’un pacte où notre apport est spécifique, et en échange, pour nous, une réflexion en acte sur la littérature et le monde. Ces modes de rémunération, ateliers, stages, lectures publiques, rencontres (merci aux festivals qui rémunèrent les auteurs, comme Bron, Manosque, Marathon des mots, Petites Fugues et d’autres) sont partie prenante de notre activité – ils ne sont pas des « droits d’auteur ».
- longtemps dans une sorte de flou juridique, notre activité « sociale » se rémunérait au petit bonheur la chance. Plus expérimentés, les théâtres répartissaient en heures d’intervention directe et en commande de texte – mais les théâtres n’invitent plus les écrivains (très concrètement, vous pourrez vérifier ville par ville, depuis qu’on leur a mis à charge les personnels de sécurité, pompiers et vigiles). La Maison des écrivains, dans son lien d’origine au CNL, disposait d’une dérogation pour rémunérer ateliers et résidences sous forme de droits d’auteur. Les Régions et départements rémunèrent sous forme de bourse, sans cotisation sociale, apparemment sans qu’impôts ou Agessa s’en formalisent trop. Période révolue, on l’a bien compris : négociations en cours entre Agessa et SGDL sur rémunérations et cotisations, mais l’explosion télévisuelle a fait se banaliser le statut du droit d’auteur (c’est Jospin le premier qui a intégré les droits d’auteurs avec l’ancien abattement de 25% dans les revenus globaux). L’Agessa accordait l’affiliation au régime général de la sécu à condition de prouver que les « droits d’auteur » constituaient plus de 50% de vos revenus, et avait institué une dérogation de 3000 euros par an pour les versements en « honoraires » qui simplifiaient les prestations dans les bibliothèques ou les municipalités. Depuis janvier dernier, les auteurs peuvent se doter d’un SIRET et bénéficient, jusqu’à concurrence de 30 000 euros par an, d’un prélèvement forfaitaire simplifié à 23% incluant les cotisations sociales : mais qui vous en informe dans le monde pro ?

 

4 _ une économie à penser autrement pour le numérique

Pour en arriver à cela :
- l’activité web d’un auteur, ce n’est plus informer de son agenda et mettre en ligne des critiques de presse, c’est un travail de création à penser à part entière ;
- ce « à part entière » n’est pas forcément une nouveauté dans ce qui est le temps d’un auteur (j’ai cité plusieurs fois les 3000 lettres en 5 langues qu’a adressées Beckett le taiseux, la Correspondance au quotidien de Flaubert, la diversité des incises du Journal de Kafka : c’est ce côté de l’atelier personnel dont Internet permet seulement la visibilité ;
- le travail rédactionnel qu’exige Internet est un travail à part entière : on commence à voir des événements littéraires le comprendre, et inviter (rémunérer) des blogueurs pour en assurer la présence flux ;
- de même, l’apprentissage web désormais se transmet : j’ai expérimenté tout l’hiver dernier à Bagnolet ce genre de laboratoire neuf, ça m’a permis la prise de repère, là nous entamons une « classe maître » formes, voix, numérique à la bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec [14], voir aussi liminaire.fr pour le travail précurseur de Pierre Ménard ;
- la chaîne numérique du travail de l’écrivain devient globale : de la recherche de documentation à la constitution de sa bibliothèque, à la révolution qui touche doucement les traitements de texte (nous sommes nombreux à migrer de Word à Pages, dont l’approche graphique est radicalement différente), et bien sûr ce que nous avons à prendre en charge – en tant qu’auteurs – des paramètres de la lecture numérique : les catégories mallarméennes de pages, formats, blancs, marges, lignes, et ces mini-logiciels complexes que sont les polices de caractères, aucun de nous n’avait eu à s’en préoccuper jusqu’ici, mais nous entrons dans une phase de secousse d’ensemble où nous ne pouvons déléguer la réflexion sur les fondamentaux mêmes de la lecture-écriture [15] ;
- l’économie du numérique est basée sur le gratuit, et l’idée de la profusion. Ne sert plus d’installer sur le web bonnes feuilles ou inédits. Faites vous plaisir : soyez sur le web comme vous êtes dans votre atelier, osez laisser entrer le regard. Vous ouvrez votre dictionnaire et êtes surpris de telle étymologie ou tel emploi du mot cherché ? Il ne vous faut pas plus du temps que vous avez pris, la consultation papier, pour en faire part sur votre site ou blog ;
- pour en arriver à ceci : ce n’est pas la mise en ligne de vos textes qui va vous rémunérer, et c’est en cela que le système existant des droits d’auteur peut se transformer en verrou. C’est aussi ce qui nous rassemble dans notre coopérative publie.net, que développer – et ce n’est pas une question d’épicerie – ces ouvertures de lectures, rencontres, stages, et diffusion de travaux hors papier via accès et abonnements : une logique de flux, mais un nouveau partage de site à site, et les rencontres qui s’ensuivent, débordant le traditionnel champ littéraire ;
- de même les nouveaux modes d’accès à la lecture. On le voit dans la presse, avec la diversité de modèles encore hésitants, mais chacun inventeur, de Mediapart à Rue89 et d’autres : lorsqu’une bibliothèque universitaire (testez à Angers, Poitiers, Strasbourg, Montpellier, Arras, Québec/Laval...), une bibliothèque territoriale (Beaubourg, Rennes Champs Libres, Nîmes Carré d’Art, médiathèques Roubaix, Val d’Europe et bien d’autres), un institut français à l’étranger (Londres, Mexico) nous font confiance et nous honorent d’un abonnement, leurs propres abonnés peuvent accéder à distance, de chez eux, à l’ensemble du catalogue – sinon, les lecteurs ne prendraient pas le risque et le temps de découvrir, d’explorer. A nouveau, c’est l’idée de la profusion qui va permettre qu’une singularité (le lecteur) rencontre une singularité (l’auteur) : lorsque nous développons ces modes d’accès, nous ne sommes plus dans le schéma de la diffusion du livre, sur laquelle s’est basée le système des droits d’auteur. Prenons le risque d’explorer hors de ce système : non pas pour je ne sais quel avatar de start-up : la littérature ne rentre pas dans ces boîtes. Seulement pour notre survie, seulement pour la vie et la circulation de notre travail : vous savez à combien se diffuse un livre papier de littérature contemporaine ? Notre propre roulement économique a déjà rejoint et dépassé celui-ci.
- l’économie traditionnelle du littéraire a déjà basculé. Il y a de la place pour tout le monde. Dans cette économie différente, un seul axiome se dégage : le mouvement qui s’amorce part des contenus mis librement à disposition publique, et du travail (c’en est un) de médiation réseau de ces contenus, leur utilisation pédagogique ou leur relais par d’autres supports [16] ;
- qu’est-ce je n’ai pas entendu, toute cette année, sur ce modèle très élémentaire et le laboratoire très humble ouvert avec publie.net : mais cela faisait 3 ans que je ne cessais de dialoguer avec éditeurs sur nécessité de s’y coller, mettre les mains dans le cambouis numérique pour attaquer le chantier de la lecture écran. Eh bien trop tard, on s’en tiendra à ce modèle du 50/50, 50 pour l’auteur, 50 pour la structure. Et on s’en tiendra à cet artisanat, peu de textes (2 par semaines, quand même !), mais des textes qui nous semblent nécessaires.

On souhaite le meilleur à toutes les journées d’études sur le numérique qui sont organisées à grand frais ici et là sur ces questions (on en dénombre 8 dans la 1ère quinzaine d’octobre !). On préférerait juste, quelquefois, que ça passe par l’expérience directe, invitez-nous donc plutôt à des formations, testez nos outils, plutôt que les éternelles parleries. Les auteurs qui, il y a 10 ans encore, auraient emprunté l’itinéraire traditionnel des publications revues, du premier roman avec constitution d’un dossier de presse, ont bien compris que désormais c’est ailleurs que ça se passe : réjouissants, la santé et le culot du monde blog. On assiste depuis 2 ans à un curieux phénomène inverse : tous ceux qui pensaient le web comme une sorte de caisse enregistreuse, une sorte de prolongement critique (je prends le meilleur) du Matricule des Anges, prennent distance, comme s’il y avait péril en la demeure : non, c’est juste qu’on a porté la demeure ailleurs. Comptez, parmi les centaines de livres parus cette rentrée, combien d’auteurs ont choisi ce chemin de la présence web [17], ou bien s’imaginent que c’est le travail de leur éditeur (et quant aux sites d’éditeurs, combien ils sont à accepter l’ouverture réseau, à confier les clés web 2.0 à leurs équipes ?). On arrive dans une phase où une génération, plutôt que de s’emboîter à la suite de qui les précède, pourrait bien s’y superposer.



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écrit ou proposé par François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 28 août 2009 et dernière modification le 20 octobre 2009
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[1Autrefois, la Maison des écrivains était très active sur ces questions, mais silence radio depuis 3 ans, et le nombre d’adhérents doit s’en ressentir.

[2Voir sur leur site la lettre 34 en téléchargement.

[3Et même de plus anciens : si la littérature peut mordre encore en décembre 2006 et les auteurs et l’argent en mai 2006.

[470 ans post-mortem + années de guerre comptent double, Apollinaire étant ainsi protégé jusqu’en 2034, et 50 ans dans le monde anglo-saxon, ce qui fait qu’Artaud et Giraudoux tombent dans le domaine public au Québec et que rien n’empêche de les diffuser sur Internet, d’où la richesse de sites comme Classiques des sciences sociales, et de toute façon le rouleau compresseur Google Books qui s’annonce.

[5Cf l’inusable Balzac, les travaux et les jours de Stéphane Vachon...

[6Le jour où les universitaires le comprendront, tout ce qui dort dans les centaines de tonnes de papier mort des parutions de colloque pourra reprendre vie via le numérique, nous on y est prêt : ils résistent comme si on leur proposait quelque chose de déshonorant. En attendant, pour les Lettres au moins, on a l’impression d’assister à un suicide librement et doucement choisi de l’université française.

[7En particulier, pour l’ensemble des publications sans contrat, pour les parutions en revue.

[8De même, dans ces myriades de mini-contrats qu’on signe pour des publications collectives, rien de plus facile que d’ajouter un codicille ou rayer une mention : votre partenaire l’acceptera d’autant plus facilement qu’il gagne lui aussi, à ce que son initiative de publication soit ainsi en partie ravivée ou pérennisée. Spécifiez à la main, avant signature : droits valant exclusivement pour la publication mentionnée, et pour durée de 2/4/ ? ans maximum, c’est tout.

[9Avec le paradoxe que cette clause plutôt visionnaire était due à l’intervention du juriste Olivier Cazeneuve, concepteur du contrat d’auteur publie.net !

[10Rappelons d’autre part une autre proposition : la résiliation de droits intervenant non pas en cas de constat de non-disponibilité du livre en commande, comme c’est le cas actuellement, mais si la barre des ventes passe sous les 50 exemplaires annuels. Une obligation de résultat, ou sinon on se quitte bons amis : dans l’ensemble des processus industriels et commerciaux cette convention fonctionne – moi je constate que tel livre se vend régulièrement à 160 exemplaires par an, OK. Il tombe sous les 10/15, l’éditeur a un rôle uniquement passif, servir les commandes : dans ce cas je récupère mes droits, et je confie le livre à un diffuseur numérique.

[11Mais, sur les sites de ventes en ligne qui ne supposent pas d’envoi postal, déclarez-vous comme habitant hors UE, et vous serez dispensé de cette TVA... Seuls des sites comme Adobe savent gérer la reconnaissance géographique d’IP.

[12C’est un point juridique que je considère plus crucial que celui de la TVA : dans la diffusion numérique, le prix de téléchargement est le même quel que soit le point d’accès, libraire, site de l’éditeur ou de l’auteur, gros diffuseur. Par contre, ce qui est logique, chaque fois que nous ajoutons un intermédiaire, libraire ou gros diffuseur, nous ajoutons une ristourne, l’auteur reste bénéficiaire puisque accédant à une diffusion plus large, même à taux plus réduit, pareil que dans le modèle livre de poche. Mais, puisqu’il s’agit de propriété artistique, la loi française veut que la rétribution auteur soit indexée au prix de vente. C’est un des points qui me pousse à regarder de très près un transfert de la gestions des droits de notre coopérative depuis le Qc.

[13Et là, pas mieux au Québec qu’en France, tant pis pour eux...

[14on commence à voir poindre des propositions de formation d’écrivain, par exemple lemotif.fr,, tant mieux – reste que les intitulés sont bien vagues, et la place du numérique assez accessoire, le mot « multimedia » suffirait à dater un peu la proposition...

[15La lecture la plus dérangeante sur ces questions, paradaxolament, vient d’avant l’âge du web : les 40 Petits traités de Pascal Quignard en 2 tomes Folio, sur le livre, la page, le e, le deleatur, la bibliothèque, etc – vous les lirez complètement différemment dans notre contexte d’aujourd’hui.

[16Ainsi, nous évitons le plus soigneusement possible, avec les textes qui nous sont proposés pour publie.net, ce qui ressemblerait à cette hiérarchie de relation auteur/éditeur qui est un modèle très récent, né dans les années 30 et pas avant : la notion de réseau, le repérage, l’ouverture de blog à blog, la prise en charge des étapes mêmes du travail et la réflexion qui l’accompagnent ne peuvent se concevoir qu’en réseau.

[17Comment expliquer cette frilosité de la grande masse des auteurs publiés papier, qui serait désormais inconcevable pour un musicien ou un scientifique ? Et ce n’est pas leur progressive arrivée sur Face Book – outil de flux, parfait pour faire connaître et diffuser vos articles bog – qui remplace la mise à disposition de contenus qui vous ressemblent. Difficile techniquement ? Bien sûr que non, et on peut vous aider. Et répéter encore et toujours combien il est vital, pour un auteur, de s’assurer tout d’abord de son identité numérique : créer un nom de domaine, y héberger votre site, faire que les requêtes Google sur votre nom amènent chez vous et pas dans un terrain vague...




Messages

  • On devrait s’organiser une petite rencontre entre auteur, un barcamp informel, pour essayer de bâtir notre modèle. C’est nous qui produisons le contenu, si nous cessons ils n’ont plus rien dans les tuyaux. Je suis sûr qu’on peut faire de l’édition sans maison d’édition (ma femme cogite là dessus depuis quelle a quitté le grand méchant MS).

    Voir en ligne : http://blog.tcrouzet.com

  • Bravo pour ce premier billet québécois ! J’espère que ton installation se passe bien. Amitiés du pays de Balzac et de Rabelais !

    Voir en ligne : Aldus

  • Pas vraiment concerné, mais édifiant, clair, net et précis.

    Voir en ligne : Café du commerce

  • Merci François pour ce post important.

    Oui, le modèle du contrat d’éditeur actuel est condamné. Mais le modèle du contrat commercial à dix ans que tu proposes également. On sait tous que les choses doivent être plus souples que cela encore. Que les autres formes d’exploitation commerciales d’un livre doivent se faire dans la foulée d’une sortie : c’est dans les 3 ans autour de sa sortie que tout cristallise, c’est immédiatement que les versions numériques doivent être disponibles, que les exploitations doivent être multiples : oui, « l’édition, dans ses processus de diffusion, n’assure pas la pérennité de diffusion des ouvrages ».

    Oui, l’édition classique n’est pas apte au portage numérique. Le portage numérique doit apporter des gages à l’auteur, non pas parce qu’il va y avoir une manne d’argent à se partager, mais parce qu’il y la possibilité technique et industrielle de renverser la valeur et de rendre les lecteurs/acheteurs plus conscient de la valeur de la création. Il y a une transformation et une valeur qui entre dans l’acte d’achat. Avec le numérique, c’est le moment de la faire passer. Les lecteurs n’achèteront pas les livres de l’éditeur, mais ceux d’un auteur.

    Oui, personne ne vit de ses droits d’auteurs, et le problème demeure de trouver des systèmes d’aides à la création non pas reconnue et établie, mais nouvelle et en train de se faire. D’autant que l’aide à la création ne considère absolument pas les formes numériques... Il y a là un vrai problème qui tend à renforcer les formes de créations existantes au détriment des nouvelles.

    Oui, il faut penser l’économie autrement. « Le mouvement qui s’amorce part des contenus mis librement à disposition publique, et du travail (c’en est un) de médiation réseau de ces contenus, leur utilisation pédagogique ou leur relais par d’autres supports », ça me semble très juste. Reste que les canaux de la vente classique et ceux de la reconnaissance par le papier sont encore pour longtemps des sirènes qui semblent avoir leur impact.

    Voir en ligne : LaFeuille

    • merci de ton intervention, Hubert - je ne peux qu’être d’accord avec toi, et durée de contrat plus brève ne pourrait que fluidifier et dynamiser le marché de l’édition - d’autant que c’est un point sur lequel il est massivement en défaut : durée moyenne des livres en librairie 6 semaines

      10 ans c’est ce qui se pratique en Italie et Allemagne, et aussi ici au Québec, c’est la norme pour la durée maximum des contrats commerciaux - dans l’édition, la parution en poche à 18/24 mois, le déclenchement des traductions c’est quand même une économie lente, et 3 ans ça me semble court (je parle toujours littérature, et pas livres de cuisine ou d’hommes politiques)

      mais ça prend un tour vital lorsque, comme moi, on a 15 ans de sa vie chez un éditeur aujourd’hui décédé, dont les successeurs ne font plus jamais le moindre geste de promotion ou même d’attention, à part maintenir passivement le livre au catalogue

      fondamental ce que tu dis : dans l’édition classique on achète le livre de l’éditeur, dans le numérique on achète le livre de l’auteur - pour ça que je maintiens qu’aucun de nous ne devrait accepter ces « avenants » à moins de 25% des recettes (et non des « exemplaires », quelle aberration...)

    • Le problème pour imposer des contrats d’exploitations brefs (sur une durée courte, sur un volume : 100 000 vues, 500 vendus), c’est qu’il faudrait que les éditeurs y aient intérêts. Or, c’est loin d’en être le cas : l’exploitation à vie leur assure le monopole sans les contraindre.

      Le problème, c’est que cela bloque des exploitations. Numériques bien sûr, car comme tu le dit très bien, il est de plus en plus certain que ce n’est pas l’édition traditionnelle qui fera le portage au format numérique. Mais pas seulement... Combien de livres sont-ils coinçés parce que les droits sont coincés ? Nouvelles éditions rendues impossibles (poches, seconde éditions...), modification et republication, réexploitation (et pas seulement numériques). Or, il faut pouvoir imaginer des souplesses qui s’adaptent à nos mondes contemporains. Comme tu le dis, on passe des droits dérivés (50 %) à des avenants calculés sur le modèle du papier, alors que le modèle du numérique en est à mille lieux. Ca c’est intenable. Reste qu’on se demande un peu où sont les auteurs sur ces questions là ? Où sont les nouveaux contrats d’édition à imposer au SNE ?

      Ce passage du livre de l’éditeur au livre de l’auteur a surtout un impact culturel. En 20 ans, les majors du disque ou du film sont devenues les ennemies de leurs clients. Il est probable qu’il en soit pareil des éditeurs de livre demain, trop heureux de partir à la chasse aux échanges non marchands, pourtant structurels dans nos économies et dans nos modes d’échanges culturels. Ce n’est pas le cas des auteurs. Le lien entre lecteur et auteur ne va cesser de se réaffirmer, alors que la lutte pour la prolongation des droits d’auteurs (des droits d’éditeurs en fait) ne va cesser de se développer. D’où la valeur supplémentaire des éditeurs porteurs de valeurs vis-à-vis de leurs auteurs. Nul n’aura de scrupule à pirater un éditeur de livre de poche, tous en auront à pirater un ouvrage de publie.net. C’est dans ces valeurs là, de proximité et de partage, qu’il faut implanter cette nouvelle culture du numérique.

      Voir en ligne : LaFeuille

    • Attention quand même à la charge induite par la multiplication des contrats, et aux coûts induits par leur gestion, pendant leur validité et même après : la triste situation des œuvres orphelines prêche pour des approches innovantes et réalistes dans le domaine.

    • - charge pour la multiplication : il suffit d’un avenant confirmant tacite reconduction, vois pas ce que le renouvellement change

      - frais de gestion : les grosses maisons d’édition se sont encombrées elles-mêmes d’une énorme paperasserie, services juridiques etc qui est en bonne partie obsolète, quand je pense aux éditeurs que je connais incroyable comment on préserve les trucs parasites, les centaines de kilos de ramette de papier au lieu d’utiliser Acrobat ou des Readers

      - validité : non seulement c’est rien à gérer si c’est l’auteur qui les gère, mais nos propres sociétés d’auteurs, SACD ou SOFIA sont parfaitement équipées pour ce transfert de compétence

      - oeuvres orphelines : par définition ça ne nous concerne pas, puisqu’il s’agit de notre propriété artistique, qui n’est pas affectée par ces questions

      je ne comprends pas bien ta mise en garde, Alain, et ce que tu proposes toi pour le « innovant et réaliste » - je rappelle ce qu’exprimé dans ce billet : fin d’une exception irrationnelle au droit commercial, qui superpose depuis quelques décennies le contrat commercial et la propriété artistique

      codicille : pendant qu’on s’amuse à parler de ça, la quasi totalité des écrivains à gros tirage sont déjà passés à ce type de contrat, systématique aussi dès qu’il y a intervention d’un agent

    • Pas de méprise, je pense moi aussi que les contrats commerciaux, en particulier pour les exploitations numériques doivent être raccourcis (je pense aussi que la durée de l’exception de propriété intellectuelle doit être revisitée, mais c’est une affaire d’une autre ampleur).

      Mais je pense qu’on ne peut avancer efficacement dans ce domaine sans proposer des solutions pour alléger l’administration des contrats. Il faut des outils pour qu’auteur et éditeur puissent aisément établir (annuellement ou plus fréquemment) des comptes sur la sincérité et l’exactitude desquels ils tombent aisément d’accord.

      La multiplication des avenants, l’évolution des conditions deviennent vite un maquis. Certains (bons) auteurs ont nombre de titres, publiés chez beaucoup d’éditeurs différents. Peut-être sont-ils prêts à s’organiser pour gérer eux-mêmes l’ensemble complexe de données, mais à condition que cela ne leur prenne pas plus de combien d’heures par an ?

      Les solutions de gestion collective sont à étudier de près. À ma connaissance, elles procèdent plutôt par évaluation et répartition « mutualisée » que par application minutieuse de contrats auxquels elles n’ont pas accès, sinon sous la forme de contrats types — inadaptés actuellement au flux des réseaux (ukiyo-e, pour une touche poétique ? ;-) . Faudrait-il leur confier la gestion effective des contrats, à quel coût de fonctionnement ?

      Il faut songer aussi aux autres intervenants que sont les distributeurs, détaillants, traducteurs ou éditeurs de « produits dérivés » (et bibliothèques, centres de documentation) et les lecteurs qui doivent négocier de nouveaux contrats ou avenants à partir de relations pré-existantes ou simplement savoir ce qu’ils ont le droit de faire avec ce qu’ils lisent ou utilisent.

      De ce point de vue, il me semble nécessaire d’avancer vers la création d’agences permettant de gérer des bases d’« autorité », permettant d’accéder de manière pérenne et ouverte aux auteurs (des URI pointent leur nez à l’horizon…) et aussi aux œuvres (des pistes du côté d’ARROW [Accessible Registries of Rights Information and Orphan Works towards Europeana] et d’ISTC).

  • Un très bon article, qui a le mérite de rappeler l’état des lieux actuel ainsi que les différentes voies qui s’offrent aux auteurs.

    Avec l’explosion du numérique et des blogs (pour ne citer qu’eux), on s’aperçoit de plus en plus que les lecteurs recherchent un lien direct avec l’auteur, le créateur. Comme tu l’as si justement exprimé François, le système des droits d’auteurs si cher à la SDGL n’a plus vraiment sa place dans une société où l’impulsion et la profusion sont de mises.
    A vouloir pérenniser un système qui ressemble plus à une chape de plomb conservatrice qu’à une sécurité de droits que beaucoup pensent encore inaliénables, les grands noms de l’édition sont en train de passer à côté de l’essentiel. Les jeunes générations comme moi ne s’arrêtent plus à tel ou tel nom d’éditeur. Combien de fois ai-je trouvé de véritables perles auprès d’auteurs quasi inconnus, bien loin d’un Albin Michel et autres...

    Ce que beaucoup n’ont pas encore compris, c’est que le numérique, dans sa définition la plus large, ne doit pas être simplement « adapté » dans sa monétisation (exemple nous a été donné avec l’industrie de la musique).
    Mettre à disposition un fichier numérique d’une œuvre avec un prix inférieur de 20 ou 30% n’intéresse que très peu les lecteurs. Et je reste intimement convaincu que c’est aux auteurs, mais aussi aux petits éditeurs que réside la capacité à innover, à se réinventer pour créer de nouveaux modèles. Adapter n’est plus à l’ordre du jour. Il est nécessaire d’appréhender la littérature numérique sous un autre angle et de créer de nouveaux usages.

    J’ai malheureusement eu l’occasion de m’en apercevoir, les contrats d’édition et leurs avenants sont devenus obsolètes ; surtout pour les auteurs nouveaux venus. C’est un réel frein pour les lecteurs car beaucoup ne peuvent découvrir l’immense richesse littéraire que la francophonie possède.
    Ces verrous statiques et protectionnistes sont appelés à disparaître. Et nombreux sont ceux, comme moi, qui optent pour le partage et qui mettent à disposition leurs écrits en dehors de tout circuit éditorial.

    Les éditeurs ont encore un rôle à jouer, c’est certain. Mais il leur faut entrevoir différemment leur modèle économique. Dans un monde où l’instantané est de mise et où une actualité a vite fait de chasser la précédente, la seule voie possible est et restera l’innovation intelligente et non réductrice !

    Voir en ligne : Seule l’innovation nous sauvera !

  • merci Alain pour ces précisions

    tu me donnerais presque envie d’inventer publie.net !

    quand même, au bout de 25 ans de publications livres, revues, articles, collectifs etc j’ai pas grillé une journée de Noël pour gérer ça, à peine un petit sourire quand on doit contresigner 8 pages en 3 exemplaires pour une mince intervention à Beaubourg ou à la BNF, les rois du contrat papier

    les solutions simples existent, notamment l’avenant certifié (ce qu’on a choisi à publie.net), de même que l’informatique permet le suivi en temps réel, par l’auteur, des titres diffusés (on en termine la mise en place à publie.net : ce ne serait pas plus compliqué d’ailleurs à mettre en place dans l’univers papier, mais tu imagines que je demande ça à un de mes éditeurs livre ?!)

    pour les « distributeurs, détaillants » etc que tu cites, ils passent tous par le même serveur, en l’occurrence pour nous l’immatériel-fr, donc qu’on en est 1 ou 1000, ou une cascade de 3 (ePagine commissionnant l’Alinéa de Martigues...) ça ne change strictement rien

    pour les contrats « inadaptés au flux des réseaux » on a bossé dur avec Olivier Cazeneuve pour un contrat d’auteur et des « conditions générales d’utilisation » recevables par nos bibliothèques abonnées - effectivement on l’a fait seuls, alors maintenant tant pis pour ceux qu’ont loupé le coche, assez comique de les voir embrayer le pas derrière, alors qu’aucun lieu institutionnel n’a jamais levé le petit doigt pour nous aider ou mutualiser la réflexion (toujours pas digéré le très riche motif.fr tâchant de me faire passer pour un genre de méduse dissimulée en eaux troubles, sans parler de l’indifférence des organismes genre CNL, SNE etc)

    le « maquis » que tu dénonces me semble très soigneusement entretenu par le système actuel

    • Bonjour,
      Je découvre, j’ai deux remarques.
      1- comment lire sur écran ? Personnellement je n’y arrive pas, je trouve une décisive différence entre avoir du papier dans mes mains, je suis plus confortablement plongé dans l’écriture, et suivre un texte sur un écran, j’ai l’impression de consulter un avis. Le message reçu n’est pas le même.
      2- Pour simplifier, un auteur n’existe pas aux yeux du public s’il n’a pas « réellement » publié son travail chez un éditeur classique. L’édition numérique n’est pas prise au sérieux. On sent bien que, de l’avis de tous ceux qu’on aimerait bien convaincre, c’est bon pour les médiocres.
      Merci
      AMP

      Voir en ligne : remarques d’un débutant

  • Si le modèle qui est esquissé ici supplante définitivement l’édition traditionnelle, la grande perdante sera, me semble-t-il, la traduction. En effet, le coût des traductions littéraires est bien plus important que celui de la publication d’un texte d’un auteur francophone. Les à-valoir demandés par les traducteurs dépassent largement ceux qui sont accordés aux auteurs. Economiquement, les traductions de textes de certaines langues, par exemple l’allemand, sont rarement rentables. Si les éditeurs se voient, par ailleurs, retirer la possibilité d’exploiter leur fonds, étranger et français, sur des durées assez longue, il n’y aura tout simplement plus de traductions, si ce n’est de littérature anglo-saxonne et de quelques auteurs dont le succès est assuré. Et je vois mal des traducteurs confirmés accepter de travailler pour le web, avec un revenu plus qu’aléatoire.

    Par ailleurs, ce discours me laisse dubitatif : au bout de combien de temps Beckett a-t-il été rentable pour Minuit, Gracq pour Corti ? Quant aux Beckett et Gracq de demain, je crains que ce soit encore plus long et plus difficile. Quel éditeur acceptera alors un contrat de dix ans ?

    Dans un pays que je connais bien, l’Autriche, les auteurs sont très largement subventionnés (bourses, prix, résidences, etc.) n’est-ce pas de ce côté qu’il faudrait chercher la solution, plutôt que de « taper » sur les éditeurs ? D’autant plus que les grosses maisons auront toujours la possibilité de contourner de nouvelles dispositions concernant le contrat d’éditeur, alors que les petits éditeurs, qui font souvent du meilleur travail, seront contraints de les suivre.

    Dominique Fagnot (Éditions Absalon)

  • Cher François, je réagis au passage sur la rémunération des auteurs lors d’ateliers, stages, rencontres publiques.
    D’où sors-tu que tout auteur peut depuis janvier dernier se doter d’un numéro SIRET et bénéficier, jusqu’à concurrence de 30 00O euros par an d’un prélèvement simplifié à 23% ? Tu veux sans doute parler du système d’auto-entreprise (bien que le prélèvement y soit de 24,6%).Le hic c’est que précisément les auteurs sont exclus de ce système. Si tu vas sur le site www.auto-entrepreneur.fr, tu pourras lire :
    « Les artiste libres relevant de la CIPAV peuvent être auto-entrepreneurs. Les artistes qui sont auteurs ou créateurs relevant du régime général ne peuvent pas être auto-entrepreneurs. »
    Alors que fait-on ?
    L’AGESSA accepte que les auteurs affiliés, c’est-à-dire ceux qui payent une cotisation annuelle en plus du précompte facturé à tout auteur automatiquement « assujetti », déclarent des revenus accessoires à concurrence de 4534 euros. Lorsque le seuil est dépassé, c’est l’entier de la rémunération qui est exclu du revenu pris en compte pour le maintien de l’affiliation.
    Les lectures, contrairement aux animations ou rencontres, donnent droit à un paiement en droit d’auteur pur. C’est dans les textes. Le problème c’est que cette année, l’AGESSA refuse de prendre en compte ces lectures. Elle y voit des animations déguisées. Ce que l’AGESSA veut c’est que nous soyons rémunérés en salaire. Mais les structures qui nous invitent déclarent ne pas pouvoir supporter les charges afférentes. Je rappelle que les charges liées aux droits d’auteurs sont inférieures à 10% et donc bien peu élevées au regard des quelque 50% liés au salariat.
    La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse a participé avec la SGDL, la MEL, le CNL, l’ARALD et d’autres à l’élaboration d’un document demandant, entre autres, l’extension du champ des droits d’auteurs à la direction de la Sécurité Sociale. Ce document est à l’étude depuis plus d’un an maintenant. Pendant ce temps-là l’AGESSA, jusqu’alors plutôt coulante, durcit sa position.
    La situation est ubuesque. Nous n’avons jamais été autant sollicités pour intervenir dans les écoles, bibliothèques, salons du livre, etc... mais nous ne pouvons pas toucher plus de 4534 euros par an en animations et rencontres. Les ateliers d’écriture devant de toute façon nous être payés en salaires. Et au-delà, comment faisons-nous ? Devons-nous exiger d’être payés en salaire au risque de voir disparaître les structures les moins bien dotées en budgets. Mais je ne vois pas non plus pourquoi les auteurs devraient faire les frais de ce bras de fer entre l’AGESSA et l’URSSAF, car finalement il s’agit bien de cela. Après tout peut-être faut-il cesser de penser qu’il est normal de nous rémunérer en « argent de poche » sans protection aucune, notamment en matière d’accident du travail. Ce serait tout un sytème à revoir : non plus faire rentrer un maximum de journées d’interventions d’auteurs dans un budget donné mais définir un budget prenant en compte le coût réel et raisonné de la prestation des auteurs que l’on souhaite vraiment inviter. Que nous soyions considérés comme le gâteau, pas comme la cerise qui l’agrémente. Il y a du boulot !
    Marie Sellier, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.

    • chère Marie,

      merci de ces précisions - plusieurs de mes amis sont effectivement entrés dans ce régime ’auto-entrepreneur« , mais ils ne relèvent pas de l’Agessa comme régime principal (et donc comme »artiste libre" mais c’est bien aussi ce que nous sommes lorsque nos interventions publiques incluent la performance, des réalisations Internet ou scéniques et/ou formations dont le livre n’est que très rarement le support) - bien conscient que c’est une jungle et que le système bureaucratique français est la meilleure arme en ce moment pour nous fiche dehors des écoles et lieux de transmission - depuis 2 ans, je facture mes propres interventions via SIRET, notamment avec universités ou collectivités territoriales plus moyen de faire autrement (ce qui termine de nous inclure dans la machine libérale sans même la clé à molette du plombier pour gripper les rouages) - la question est donc parfaitement politique : débarrassez le plancher

      pour Dominique Fagnot,
      je ne suis pas traducteur et je ne parlais que pour mon champ d’activité - pourquoi les traducteurs ne s’expriment-ils pas eux-mêmes sur ce chamboulement ? - avec en fond de toile que la « best-sellerisation » avec normalisation européenne, la même poignée de bouquins vendus en même temps dans tous les pays – fait que ces traductions laboratoires, mais source de tant d’échanges, auxquelles nous avions droit dans les années 80/90, ont quasi disparu - il ne me semble pas que la limitation des contrats à 10 ans, qui est la norme dans tous les pays ait défavorisé la traduction plus que chez nous – quant à faire de nous des artistes d’État rémunérés principalement par les collectivités publiques façon Autriche comme vous le prônez ou ex-Allemagne de l’Est, la normalisation sarkozyste du CNL et sa transformation en EPCC séparé de la direction du livre ne laisse pas trop de perspective de ce point de vue, quand bien même on en ferait notre (dangereux) idéal

    • Cher François Bon,

      Je m’étonne un peu de ce refus affiché des systèmes de subventions ou d’aides (qui peuvent être privées : mécénat, par exemple). En effet, le spectacle vivant, ne l’est que grâce à ces aides et subventions, et quand on réduit les subsides pour un centre national, on assiste à une levée de boucliers ; les expositions sont elles aussi de plus en plus souvent soutenues, y compris par des fondations privées. Pourquoi la littérature, qui me semble-t-il en a bien besoin, n’aura-t-elle pas droit, elle aussi, à des aides substantielles ? Je ne dis pas que ce système soit la panacée, mais il mériterait d’offrir à certains des revenus que la publication, sous quelque forme que ce soit, ne leur donne pas et de permettre aussi à certains petits éditeurs de continuer à publier des textes de qualité.

      Quant au problème de la traduction, je ne pense pas que la comparaison avec les autres pays soit très pertinente : la France est l’un des seuls endroits où le traducteur a un statut d’auteur, où il touche en plus d’un à-valoir substantiel (bien plus élevé souvent que ce que touche l’auteur lors de la cession de droits), un pourcentage sur les ventes ; alors qu’en Allemagne, par exemple, le traducteur, simple prestataire de service, touche un forfait parfois, pour ne pas dire souvent, assez peu élevé. Et l’éditeur peut ensuite faire autant de réimpressions, rééditions, sous tous les formats imaginables, sans que le traducteur puisse, dans la plupart des cas, demander quoi que ce soit.

      Les traductions coûtent cher, très cher, et les ventes dans la plupart des cas ne permettent que d’équilibrer les comptes : selon Jean-Yves Masson les ventes de textes allemands chez Verdier tournent entre 500/600 et 1000 exemplaires, quand on sait qu’une traduction moyenne revient à 6000 € minimum, 2400 € si le CNL a attribué une aide, sans compter la cession de droits étrangers, et l’impression, il faut bien que l’éditeur gagne de l’argent sur d’autres titres, en général français, pour se permettre de continuer à publier de l’allemand ou tout autre langue qui « ne se vend pas »...

      Dominique Fagnot

    • où avez-vous vu, cher monsieur, que je « refuse » l’existence de subventions ? j’ai moi-même bénéficié d’une résidence d’écriture à la médiathèque de Bagnolet, l’hiver dernier, grâce à bourse région île de france, et c’est un autre univers de questionnement que ci-dessus – je note seulement que, dans le contexte actuel de main-mise sarkozyste, confier tout le système de publication à un CNL en voie d’éclatement est un peu utopique – et si les Centres dramatiques nationaux, lourdement assistés, directeurs nommés par voie régalienne, sont pour vous un modèle, je ne l’envie pas pour l’édition et la littérature – subventions privés et mécénats : vous avez-vu quelque part que ces gens-là s’intéressent à la poésie et aux poètes, à moins que vraiment sur le tard ? – je vous rappelle le point de départ de ce billet qui apparemment vous gêne beaucoup : limitation à 10 ans, comme dans les autres pays, de la durée des contrats d’édition (ce qui n’empêche pas qu’ils soient reconductibles si accord), et précisions sur notre coopérative d’auteurs publie.net, dont le modèle – ni aidé ni subventionné – est de répartir à ses auteurs 50% des sommes collectées par abonnements ou téléchargements, là où les avenants « numérique » ds éditeurs nous proposent 11 à 14%...

  • un développement radical, mais auquel je ne peux que souscrire, pour commencer à se familiariser avec ce paradoxe d’une économie fondée sur la gratuité partielle ou massive des contenus, et qui semble désormais irréversible pour l’univers du livre : le sens de mon article étant précisément de souligne que, si cela nous contraint à chercher des chemins hors de la logique du droit d’auteur, à nous d’y inventer et de s’y lancer (comme, à notre échelle modeste, avec notre coopérative publie.net mais bien sûr non pas modèle exclusif, heureusement) – lire dans La Grange Des traces utiles aux modèles d’affaires du livre .