maintenant je fais mes livres

quelques réflexions au terme du 1er mois de Tiers Livre Éditeur


Et donc voilà, maintenant je fais mes livres.

Au bout d’un premier mois, et plein de bouquins partis, l’impression d’un profond remuement en soi-même.

Alors pourquoi comment et ça déplace quoi ?

Avec surtout des surtout un grand, immense merci à vous tous et toutes qui avez fait confiance et contribué à ce lancement...

FB


| micro-déplacements et pas chambardement |

Loin de moi de vouloir annoncer une révolution, ni me mettre en porte-drapeau d’un chemin qui vaudrait pour tout le monde.

Longtemps que j’ai appris qu’en matière de web il s’agit de micro-déplacements, qui ne prennent leur effectivité que par relation réciproque.

On ne trahit pas, on bouge. Au bout, peut-être enfin un équilibre différé, qui nous autoriserait à vraiment construire un web de littérature et le micro-financer.

Le site n’est plus le complément au travail, il est le travail lui-même, et la collection de livres imprimés son extension matérielle et partageable.

Relation réciproque dans le dispositif même : oui, il y a un catalogue de livres, mais chaque livre s’appuie sur des ressources dans le site qui ne sont pas seulement une table des matières, un contenu réel et librement accessible, et d’autre part un prolongement qui n’aurait pas été possible sans cette mise en place d’un canal vidéo conçu comme dialogue en temps réel. Le plaisir aussi, maintenant que Facebook a absorbé une grande part de l’interactivité directe (et je ne m’en plains pas, les discussions qu’on y a sont de plus en plus vitales et indissociables de ce qui se cherche ici dans le site), de retrouver une interactivité directe où on parle d’écriture, où on expérimente l’écriture, via l’atelier en ligne (au fait : proposition 6, « faux autoportrait vraie fiction » vidéo en ligne et billet en préparation).

Toutes ces réflexions interfèrent – par exemple, il y a un an encore, lors de ces 2 semaines à San Francisco et arpenter l’économie matérielle du web (hâte d’y retourner en février prochain), ces outils POD n’étaient pas encore opérationnels comme aujourd’hui, et je réfléchissais lourd à investir aussi le livre audio : aujourd’hui je propose mes livres imprimés, et les versions live (donc vidéo plutôt qu’audio), je les mets directement et librement sur YouTube et tout ça prend sens ensemble.

C’est donc toute une mosaïque d’éléments qui a permis ce lancement il y a un mois pile de ma collection de livres imprimés. Bien conscient qu’il s’agit d’un accueil d’amitié, qu’il faut maintenant transformer en vraie distribution.

Et dans un contexte où on est au moins 5 à s’être lancés, en se partageant pas mal de tuyaux (merci le Jef !), et réflexion qui s’organise – lire chez Philippe Castelneau ou Julien Simon. Mais combien d’auteurs dans mon cas, avec des livres qui ne sortent plus à 15 par an chez l’éditeur initial, ou des tas d’expérimentations dans le disque dur, qui bloquent chez l’éditeur principal... Alors on se prend en main quand et comment, les gars ?

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| le Print On Demand quoi t’est-ce |

Ceci dit, jamais je ne me serais attendu à ce que ça brasse autant de choses en moi. Comme d’être par surprise confronté à une de ces si rares grandes dates de nos bascules web (en septembre, je fêterai mes 20 ans pile de connexion, on en reparlera) : l’arrivée des outils de blog en 2004, le lancement de l’activité livre numérique en 2008.

Pourtant, le Print On Demand – et c’est aussi ce qui m’a permis de me lancer –, j’en suis familier depuis 2012, date à laquelle j’ai été le premier à lancer, peut-être les yeux un peu plus grands que le ventre, grâce à une solide relation avec l’équipe de l’unité d’impression Hachette Maurepas, une collection de titres imprimés incluant un code d’accès à la version numérique. Pendant 2 ans, j’ai pu progresser dans le design même du livre, et la gestion de ces plateforme, dépôt des fichiers numériques, constitution des metadata, contraintes de fabrication.

En 4 ans, le Print On Demand s’est transformé : les premiers livres ressemblaient à ces modes d’emploi pour électroménager. Maintenant, la démarcation est invisible – ce sont les mêmes chaînes de fabrication, c’est juste l’infrastructure de gestion numérique d’impression à l’unité qui n’est pas la même. La couverture mate rigide, le papier bouffant crème dont je bénéficie pour Tiers Livre Éditeur je n’y avais pas droit pour les premiers titres publie.net (ils ont évolué eux aussi depuis – très heureux que cette expérience puisse continuer, sous la direction désormais de Philippe Aigrain et avec Roxane Lecomte à la fab et design).

Par exemple, Maurepas assure la fabrication de tous les livres Hachette qui tombent à moins de 500 exemplaires par an, et personne ne voit la différence. M’étonne beaucoup plus qu’aucune maison du groupe ne s’approprie ce fabuleux outil pour la création contemporaine – mais ça ne semble vraiment pas les préoccuper. Pour les autres éditeurs avec qui je suis en rapport, tenté régulièrement de les alerter, mais le leitmotiv ça tiendra bien encore 10 ans semble la seule réponse.

Une proposition de POD ouverte aux auteurs, mais liée à la galaxie indépendante du livre, il y a 4 ans que j’en parle à mes partenaires principaux. Je comprends leur aigreur à nous voir prendre un autre chemin. Hachette Maurepas travaille avec Lightning Source, apparemment avalé désormais par Ingram, de notre côté auteurs le plus performant, et dont l’accès nous est autorisé, c’est CreateSpace et en 3 mois d’usage quotidien pour mise en place et lancement je reste bluffé par l’outil et son interface : leur avance à ces deux-là sera-t-elle rattrapable ?

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| si l’auteur ça doit gagner sa vie |

Bien sûr, il y a l’aspect économique. L’expression obsolète de chaîne du livre l’exprimait bien. Quand La Martinière a sabordé Volumen, l’outil de distribution du Seuil, en le vendant l’an dernier à la plateforme Editis, on a eu nouvelle preuve que c’était le nerf économique de l’édition traditionnelle. Le prix de fabrication un petit quart du prix de vente d’un livre à 15 euros, le bénef cumulé auteur et éditeur un autre petit quart, et l’autre moitié uniquement pour distribution et diffusion, on en arrive à ce paradoxe d’une rémunération auteur à 4% sur mes Lovecraft à 6€90 chez Points Seuil (calculez), inférieure à la commission partenaire de 7% que je reçois si vous achetez le livre directement via mon site. Sans compter, n’est-ce pas Verdier, Albin et les autres, qu’un éditeur qui se sent moralement astreint à informer ses auteurs des ventes et les lui payer c’est pas tous les jours. Durée de vie moyenne d’un livre en librairie, 5 semaines. 70% du chiffre d’affaires de l’édition via moins de 500 titres. 1200 éditeurs recensés en France, mais 1000 d’entre eux pour faire seulement 2% du chiffre d’affaire global : et si on cassait le cercle ?

Nulle volonté d’éviction – les titres Tiers Livre Éditeur seront aussi accessibles depuis librairies hors mon propre site d’ici quelques semaines ou quelques mois –, mais justement : juxtaposition et superposition des outils. La petite édition indépendante vit désormais de ses ventes en ligne directe, sans préjudice de la présence librairie. D’ici quelques semaines ou une poignée de mois, ma propre collection Tiers Livre Éditeur sera accessible, commande ou mini-stocks, pour les libraires, mais ce n’est pas non plus une priorité : j’ai assez d’autres ouvrages pour les nourrir, et je considère cette collection comme une respiration propre au site. Comme une boutique de musée, ou la cave d’un viticulteur producteur. Un remodelage en profondeur va s’effectuer dans les mois à venir, à mesure que s’étoffe le passage au Print On Demand de l’édition traditionnelle, comme Maurepas pour le groupe Hachette : les libraires pourront d’autant mieux constituer un stock qui leur ressemble, au lieu des offices à la benne comme ce qui se prépare à nouveau pour la rentrée dite littéraire.

Dans une économie où l’auteur se fait éditeur – et c’est très similaire à la production musicale –, les savoirs « experts » supposeront toujours le travail collaboratif, mais chacun de ces savoirs est appropriable à titre personnel. Ce qui change, c’est que la marge auteur devient une véritable rétribution, là où les acteurs traditionnels l’ont laissée s’éroder jusqu’à décoloration presque complète – pensez, l’auteur il se débrouillera toujours avec bourses, résidences ou autres assistanats n’est-ce pas...

Ce qui reste la donne incontournable, c’est la marginalisation de l’auteur, en une décennie, dans les revenus liés à ses livres, et ça c’est pas de notre faute. Combien étions-nous à pouvoir gérer le gîte, le couvert et la voiture, élever nos enfants, avec une activité d’auteur il y a 10 ans ? Quelle est la réalité administrative aujourd’hui, pas pour moi mais pour nous tous ? Il se trouve qu’en proposant un ouvrage à 2/3 des prix habituellement pratiqués, ma rémunération d’auteur va rester au moins 3 fois supérieure à ce qu’elle est chez mes éditeurs habituels. Balle dans leur camp. De notre côté, avons-nous le choix ?

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| pas mégoter sur la compo |

Mais ce n’est pas l’aspect économique qui m’a poussé à entreprendre l’expérience.

D’abord, cette évolution des outils, et elle est double. D’une part, qu’on puisse fabriquer soi-même des objets (ces livres) avec une vraie qualité artisanale, même dans un dispositif industriel lourd – et c’est probablement le premier enjeu.

Premier enjeu, parce que là aussi on est à égalité de nos éditeurs. Jamais pu obtenir d’un de mes éditeurs qu’il place la table des matières en début de livre, ou me débarrasse d’une IV de couv inepte (une anthologie à faire, les IV de couv...). La conception éditoriale c’est toujours le plus discret qui est le plus difficile : la page-type des éditions de Minuit, par exemple, ne s’est pas inventée en 3 livres et 1 an. Les questions de marge, de césures, la qualité de la police employée c’est un savoir dont jusqu’ici nous avons été tenus à l’écart. Je manipule InDesign en permanence avec les étudiants de mon école, j’ai beaucoup appris aussi dans le rodage publie.net, et j’ai pu, en 30 ans de métier, fréquenter quelques typographes majeurs – il va nous falloir apprendre à sédimenter dans le partage ce nouveau savoir. Soit à la fois hériter d’une exigence (regardez n’importe quelle édition de presse universitaire pour voir ce que donne le contraire) et à la fois la renouveler en fonction d’une logique autre de textes. Bonne nouvelle, et qui ne simplifie pas les risques : après une bonne décennie d’immobilisme, le vieux Word s’est refait une jeunesse en phagocytant une bonne part des fonctions avancées de mise en page d’InDesign, lequel semble peu à peu atteint du même syndrome d’étouffement qui avait frappé Quark X-Press. Ça veut dire qu’on fluidifie de nouveau une relation écriture et mise en page qui, chez nos éditeurs, reste encore massivement un cloisonnage vertical étanche et obsolète.

Donc premier enjeu : conquérir un art de l’élégance, une qualité irréprochable, sinon ça ne passera pas la rampe.

C’est d’autant plus un enjeu qu’aujourd’hui le graphisme traditionnel, affiche, magazine et de plus en plus le livre, s’inspirent du lieu principal de lecture : le web. Et ça tombe bien, nous le design web on le connaît. À nous d’inventer pour nos livres un nouveau curseur : on ne change pas comme ça 300 ans d’histoire de la typographie, l’histoire de la mise en page ça se respecte, mais pas de problème non plus à casser des petites choses : mon pitch en bandeau oblique sur la vignette de couv, ben oui en librairie vous retournez le livre pour voir de quoi ça parle, mais sur les propositions web on n’a que cet espace pleine face.

Cette qualité, et cette signature de nos mises en page, de nos couvs, la rigueur de l’ensemble des protocoles, ça ne se conquiert pas d’un coup. Je sais que j’ai encore du chemin devant moi. Mais c’est seulement en pratiquant qu’on cumule ces dizaines de micro-savoirs qui nous sont nécessaires.

Ô, mon frère auteur, si tu comptes tes heures et tes yeux, n’approche pas le Print On Demand, c’est en amont que ça se passe, là sur ta machine.

Ceci dit, on va probablement voir éclore des compétences free lance pour vous aider à la compo, la mise en place du compte POD. Si besoin, toujours dispo pour proposer des noms, voire même encadrer en marque blanche, un peu comme ça s’est passé dans le livre num.

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| viralité native |

Ce qui n’empêche d’ailleurs pas la réflexion contraire : au terme de mon mandat de 2 ans comme président de la commission aide à l’innovation documentaires du CNC, et un fabuleux apprentissage dans l’analyse des projets, lé découverte de tant de voix fortes, m’abasourdit la façon dont ce secteur reste à l’écart de la propulsion virale, du fractionnement série, de la relation même au réel qu’inaugure un outil comme YouTube.

Fier d’être moi-même partie prenante de projets à haute densité de production (les quatre derniers mois pour la finalisation de Chant acier, un autre projet de web-série Lovecraft en gestation) et donc de financement associé, mais la création virale de vidéo peut se faire avec les outils personnels directement accessibles, même ne 4K. Y a-t-il une invention éditoriale, dans ce qui surgit comme outils neufs, qui aurait par rapport au process traditionnel la même différence qu’entre YouTube viral et production film incluant la totalité de la chaîne (la post-synchro, le binaural, les apports typo et transmedia) – ce n’est pas une question que nous avons à régler, mais elle s’annonce aussi lourde et décisive pour l’édition que pour le film. Et bien sûr laissant ouverte la voie étroite de la complémentarité, mais qui sera probablement de plus en plus mise à mal.

C’est dans ces logiques prises globalement, et qui sont globalement les mêmes pour le livre et le doc transmedia, qu’on doit aujourd’hui avancer et réajuster les curseurs. La propulsion traditionnelle est devenue inapte recommander ce qu’on propose, mais la viralité de nos écritures peut leur devenir adjacente ou consubstantielle jusque dans le livre même (je reviendrai un de ces jours sur BISAC et autres enjeux smart data / big data et comment on y mène nos opérations commando).

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| num & papier ensemble |

Deuxième enjeu, c’est comment j’ai moi-même basculé. Bien sûr, ce n’est pas une idée qui vient comme ça un matin. J’avais la nostalgie de ce qui s’était amorcé via publie.net, notamment la version numérique incluse d’office dans le livre imprimé (je le maintiens pour Tiers Livre Éditeur, mais avec une volonté d’artisanat : j’envoie la version num gracieusement, après contact mail – ça ne vaut pas la dédicace sur salon du livre pots de fleurs et courants d’air, ça ?).

Mais une évolution plus sourde concernant le statut de la lecture numérique. Je suis d’abord et résolument lecteur numérique, iPad et Kindle ou ordi, et le web autant que mes lectures denses. Mais dans le travail au quotidien, et surtout l’appropriation symbolique, je reste un lecteur aussi du livre imprimé. L’impasse où nous étions, c’est de faire un gigantesque boulot web, mais d’avoir à s’en remettre aux dispositifs traditionnels pour concrétiser ces objets circulants, porteurs de notre travail – rôle que ne parvient pas à assumer le livre numérique, qui est désormais un socle stable mais mineur, avec des outils, les liseuses qui restent une sorte de Minitel aplati mais guère mieux (nous augurions autre chose).

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| directement du site à ses lecteurs |

La révolution du Print On Demand est aussi à ce niveau : par exemple, Hachette Maurepas pourrait – données incluses dans code-barre – envoyer directement le livre au lecteur, et commissionner le libraire initiateur de la commande, s’il a eu ce rôle. Il n’y a plus désormais de rôle sanctifié : pour chacun de nous, auteurs, quelle librairie est dépositaire de nos livres, et de combien de nos titres ? la presse littéraire, dans sa co-validation permanence et consensuelle, est-elle prescriptrice de notre travail, ou pas ? une recherche faite sur nos ouvrages, ou les mots-clés qui y sont associés, savons-nous faire qu’elle mène à notre site, à notre éditeur, ou seulement aux plateformes de vente en ligne ? et notre rapport aux centre-villes est-il le même dans nos déplacements et nos usages ? tels sont l’ensemble des chantiers qui auraient pu être mis en oeuvre, mais où tout a été gelé par principe depuis plusieurs années, politique du dos contre la porte.

Mais c’est aussi une bascule des usages plus forte : combien de temps cette vieille société, qui a initié il y a 40 ans seulement son concept d’industrie culturelle, pourra promouvoir que ce qui vaut pour un est forcément ce qui vaut pour tous, et assécher le reste ? Sur Facebook, le dispositif de chacun d’entre nous est un graphe de ces intersections propres à chacun de communautés restreintes et spécialisées. Comme le même graphe témoigne aussi de la possibilité inverse : mettre en contact chacun de ceux de telle de nos communautés restreintes avec le contenu qui sera reçu comme partageable, billet de blog, info ou livre. À nous la responsabilité d’installer ces circulations infra-veineuses. C’est une des raisons qui m’a poussé à lancer ce projet Tiers Livre Éditeur, en gestation depuis pas mal de mois, directement avec un ensemble d’ouvrages et non un seul.

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| dispo tous pays même prix |

Donc une micro-économie en bascule. Il n’y a pas (pour l’instant, les choses bougent vite) un seul partenaire possible pour nos concepts de diffusion et distribution. Par exemple, Monstrograph choisit d’imprimer ses ouvrages par 10 ou 50, avec d’ailleurs en ce cas un process plus affiné que le mien (couv avec rabat...) et Coline ou Martin les portent eux-mêmes à la Poste, avec un petit mot gentil, un sticker et 2 Malabars dans l’enveloppe, quand les achats de mes propres livres restent anonymes.

Mais je gagne en revanche de pouvoir fixer un prix qui vaudra pour tous les pays, US ou CA, Europe ou Asie, alors qu’on en est encore, dans le traditionnel, à faire attendre la Belgique et la Suisse, leur imposer un prix d’achat plus élevé, sans parler de la relation médiévale (dans les 2 sens d’ailleurs) entre le Québec et la France, comme si nous n’avions pas vitalement besoin de la réflexion et de l’inventivité québécoise sur les questions de ville et modernité (entre autres, ajoutons tout simplement : la langue). Le livre commandé le matin est imprimé l’après-midi dans le point de fabrication le plus proche, par exemple il sera livré dès le lendemain matin si le client est à Berlin (merci Neil/Simon !), ou en tout cas le surlendemain n’importe où ailleurs. Question de fond : en l’occurrence, à nouveau une plateforme qui propose une qualité de prestation en avance sur ceux qui s’y prennent trop tard... Par exemple, l’outil de repositionnement automatique des tranches de couv, sur CreateSpace, a largement un temps d’avance sur celui de LightningSource, et pour la propulsion des métas n’en parlons pas.

On en revient à l’axiome de départ : la vraie nouveauté, très récente, c’est la possibilité enfin offerte et remise entre nos mains de proposer des livres d’une qualité dans la tranche supérieure de l’édition traditionnelle, au-dessus en tout cas des valeurs moyennes généralement utilisées pour le roman de saison.

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| casser le cercle |

J’en arrive au point essentiel. On n’arrive pas à 60 balais (et même un peu plus dans mon cas) pour traîner après soi un cimetière. L’État, qui s’est gouré sur 1001Libraires, sur Mo3T, a engouffré des centaines de millions d’euros d’euros dans ReLire (et ils ne sont pas guéris, le même « directeur de la Lecture » au ministère est en place depuis au moins 6 ministres...), aujourd’hui mis en cause par les règlements européens (spécial salut défunt ami Ayerdhal de haute mémoire).

J’ajoute autre chose : des années qu’on réclame la fin de cette exception (uniquement française) au droit commercial, qui autorise le contrat d’édition à s’aligner sur la propriété intellectuelle – j’en ai souvent parlé ici sur le site. Tous les éditeurs que je connais commencent leur journée à suivre au jour le jour leurs ventes, leurs stocks, leurs ventes et retours. Mais ils établissent les comptes auteur au 31 décembre pour un paiement qui intervient en juin ou octobre, en toute bonne conscience. En m’occupant moi-même d’éditer mes livres, je suis les comptes au jour le jour et je suis payé une fois par mois. Maintenant si vous, amis auteurs, rentiers comme devant, ça vous convient et que vous vivez benaise, comme on dit dans le Poitou, tant mieux pour vous – sinon, là aussi, casser le cercle maintenant on peut.

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| que notre taf enfin nous appartienne |

Reprendre un livre, c’est le réactualiser, dialoguer avec son écriture – je suis extrêmement surpris, mais touché, que mon ancien Limite, devenu Le deuxième livre est toujours le plus difficile à écrire soit la 2ème meilleure vente de Tiers Livre Éditeur, ce premier mois, après le Commonplace Book. Deux autres titres Minuit sont indisponibles, et j’ai confiance dans ma relation avec eux, qui a toujours été respectueuse (droits numériques à 21% par exemple) pour que je puisse les reprendre de la même façon.

Ce qui m’a fait basculer, c’est l’aventure du Commonplace Book : confronté l’été dernier, travaillant à Providence sur les manuscrits de Lovecraft, à l’évidence d’une découverte – jamais ce carnet et ce classeur, 3 états de texte, n’avaient été considérés dans un point de vue de génétique du texte –, cette édition bilingue m’apparaissait comme un devoir. Même pas un devoir de mémoire, avec l’estime que j’ai pourtant acquise aujourd’hui pour Lovecraft écrivain. Pièce essentiel pour l’imaginaire, l’invention, le creative writing. Or personne n’en voulait... Donc vas-y mon gars, fais toi-même, et le reste en a découlé.

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| d’une autorisation intérieure |

Par exemple, en cours de ces mois de travail, découvrir qu’à l’automne 2010, revenant de mon année Québec (pour laquelle je ne saurai jamais assez remercier R.A., B.M., C.L. et les autres) je rassemble en livre mes expérimentations dans ce profond chamboulement intérieur, et les transmets à Verdier. Jamais eu de réponse. Avec le Seuil (confiance Olivier Bétourné intacte), on a sur le pont Après le livre puis Autobiographie des objets. Ce texte de pure expérimentation, mais dans lequel je reconnais le centre même de mon laboratoire dans la langue, j’intériorise qu’il est impasse et doit se contenter de la discrète dispersion dans le site. Le voilà aujourd’hui devenu livre et c’est comme si j’honorais une dette à moi-même. Je reprends confiance, l’écriture en ce moment vient.

C’est là-dessus que je voulais finir. J’ai une cuisine qui tombe en ruine, la voiture idem, je ne peux pas m’acheter de pantalon neuf ni d’appareil-photo un peu mieux pour mes vidéos, j’ai la chance d’un laboratoire vivant d’écriture dans une école d’arts, et non des moindres, mais de plus en plus décidé à ce que je puisse garder ma liberté intérieure d’intervenant (l’ai mesuré en juin, avec 2 élèves à moi mis au ban et que je n’ai pas pu sauver) en gardant ça à l’écart de la notion de gagne-pain. Cette fierté que j’ai à ce lancement, je le vis comme une respiration : ne plus être sous cette chape de l’acceptation, de la lenteur ou de l’inexistence des réponses, de la désappopriation (par exemple, mon livre L’Enterrement, précieux parce qu’il s’agit du suicide d’un type qui toutes ces années avait été mon plus proche copain), repris chez Folio en 1994, j’avais effectivement touché une somme non-négligeable – dans les 11 000 Fr de l’époque je crois –, il a bénéficié chez Gallimard d’au moins 2 nouveaux tirages, vous croyez qu’une seule fois en 20 ans j’aurais eu des chiffres ou un relevé de compte ? – maintenant regardez le nombre de titres chez Folio, et comparez à la santé de la maison, qui a rue de Paris à son nom...).

Je suis dans une bascule intérieure qui m’interloque moi-même. Cette liberté intérieure retrouvée, même si l’étonnant résultat de ce mois-ci est dû en bonne part à la confiance d’amis, de proches du site, est-ce qu’on peut dès à présent la considérer comme chemin nécessaire ? Il y a un mois, j’aurais dit : – Je continuerai à travailler avec mes éditeurs habituels, aujourd’hui même ça je ne sais plus. J’ai l’âge d’accepter quelques folies, celle-ci en serait une. Le droit de faire des livres fous.

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| plaisir de l’artisanat |

Toujours été fasciné par le texte que Nerval, dans les Illuminés, consacre à Restif de la Bretonne. J’avais rêvé que le numérique l’apporterait. Aujourd’hui naîtrait une autre confiance : je ne me vis plus en auteur de livres, mais en auteur sans autre déterminant. Ce site est mon travail, en perpétuelle gestation, reprise, avancement, exploration. La vidéo en fait partie (ah, si j’avais la possibilité de faire son, photo et vidéo en même temps). Ce dispositif de livres imprimés, le fait que je puisse avoir confiance en la qualité de ce qui s’y produit, c’est peut-être le prolongement matériel qui permettra que l’aventure continue sans avoir à se diviser.

Message pour les autres ? Je n’en suis plus capable. Oui, quelques conseils, certes : ne pas mégoter sur la qualité, l’élégance, la radicalité du PDF impression que vous allez élaborer, pas faire d’édition au rabais. Nous n’avons déjà plus besoin du terme auto-édition, fini. C’est notre revendication d’auteur que de porter à son terme notre travail, dans la remise main à la main, et le partage avec dialogue. C’est probablement ça le meilleur de cette bascule en cours. Et que l’outil web permet ce passage de un à un, et donc qu’on a en permanence à l’organiser, le développer, le soigner – soin au sens de ce qu’on porte à un jardin, à une toile. Corollaire sur tous ces dispositifs collectifs, puisque dans le web on n’avance qu’ensemble (cela vaut aussi pour YouTube), qu’ils soient revue ou édition (ou le projet que j’avais rêvé d’une coopérative), quand toutes ces fonctions sont appropriables par chacun et qu’on apprend à construire de nouvelles validations solidaires et horizontales ? Des questions secondaires aussi, mais pas tant, sur l’archivage : Tiers Livre, le site, bénéficie d’un ISSN – grand merci la BNF pour tout ce travail, n’est-ce pas C.G. – mais à quoi bon le dépôt légal si c’est la pérennité même du livre qui ne nous intéresse plus, rapportée à celle du site ?

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| des livres fous ça nous regarde |

Déjà été bien trop long mais j’avais besoin de ce bilan, au terme du premier mois d’existence de ces livres, et si émotionnellement remué par la confiance, et ces petites photos avec livres venues de partout.

Depuis 30 ans, toujours dû me mettre en position de négo pour le titre de mes livres (enfin, une partie de). Toujours rêvé de titres longs, jamais réussi à les imposer. Eh bien là, les copains, ce sur quoi je travaille a pour titre Tout ce qu’on ne sait pas de Baudelaire, mais fait rêver quand même. Et pour la première fois j’ai le droit !

Une histoire d’autorisation intérieure, je vous dis. Images ci-dessus : bouquinerie Mistral Bibliothèque à l’Isle-sur-la-Sorgue, parce que c’est le même plaisir, finalement. Et qu’en se faisant éditeur de ses livres on en devient radicalement partie prenante.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er août 2016 et dernière modification le 1er août 2016
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