#01 Enfances# | Portraits d’enfance

Le père Tony
À la campagne, le père Tony vit dans une vieille maison en pierre avec des volets en bois. En face de chez lui, il y a la maison de son fils, une maison moderne avec des volets blancs construite sur un talus. Derrière il y a un grand champ de maïs.
Deux fois par jour, le père Tony traverse la route avec sa chienne de chasse blanc et marron. L’animal est jeune et gaie.
Le père Tony porte toujours sa salopette bleue. Il marche en balançant ses bras de chaque côté de son corps, le dos à peine voûté. Il est très grand, le père Tony, il est très vieux. Il parle peu, il sent un peu fort. Le père Tony salue de sa vieille main qui porte des doigts très grands pour dire bonjour. Le matin, très tôt, il ouvre les volets de la maison de son fils, et le soir avant le coucher du soleil, il les ferme.

Marie-Thérèse le dimanche après-midi.
On reçoit peu de gens à la maison. Quand il vient quelqu’un, c’est le dimanche à midi à déjeuner pour les très proches et l’après-midi au café pour les simplement proches.
Marie-Thérèse arrivait avec Miloud l’après-midi. Je garde le souvenir d’une femme délicate, elle avait toujours un petit quelque chose pour chacun. Elle gâtait maman, lui offrant un parfum aux senteurs légères et fleuries. Je me souviens de son sourire délicat, de son regard attentionné se posant délicatement sur moi. Pendant que les adultes boivent le café assis autour de la table du séjour, j’observe Marie-Thérèse. Une chevelure grise, pas encore blanche. Sa voix aussi douce que son regard. Un sourire qu’elle retient, non par timidité, mais plutôt par modestie, une façon d’être.
J’ai oublié le visage de Miloud, je me souviens du sourire de mon père accueillant son ami et sa compagne.

Les lèvres pincées
Madame L. observe d’un air sévère, apprécie d’un hochement de tête volontaire quand on lui adresse la parole. Elle pince sa bouche lorsqu’elle n’est pas d’accord. Cet air dur assoit son autorité. Sur quoi, sur qui, je ne le sais pas très bien.
Madame L. garde les lèvres serrées. Un air presque réprobateur. Elle n’est pas méchante.
Elle m’impressionne. Chez elle, on entend le tic-tac d’un gros réveil qu’elle doit remonter tous les matins. Sur le buffet du séjour, il y a la photo d’un grand berger allemand, pas de photo de son mari décédé. Tout est rangé, pas de poussière. Il n’y a que le stylo noir et un bloc de papier à lettres avec des lignes. Mon père l’apprécie, elle l’aide dans les tâches administratives, cela fait d’elle une personne importante. Très douée en courrier Madame L. avec son écriture serrée comme ses lèvres, bien droite comme sa posture. Je revois au moment où j’écris ces lignes la forme des lettres écrites au stylo noir.
Parfois quand elle parle on aperçoit un éclair brillant dans sa bouche, le métal de crochets maintenant en place un appareil dentaire.
Madame L. n’est à l’aise que dans ce rôle sévère comme si elle s’appuyait dessus pour être, comme si cette dureté cachait au monde ce qu’elle ne veut pas montrer.