#06 | le 62 de Cortázar, ou le livre comme pièces détachées

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#06 | le 62 de Cortázar, ou le livre comme pièces détachées

Avec son 62, maquette à monter (1968), Julio Cortázar se saisit du chapitre 62 de son livre précédent, le légendaire Marelle et en fait tout un livre, mais en pièces détachées, qu’il nous revient de réassembler — quoi en tirer pour notre invention narrative ?

Se revendiquer ouvertement d’une «transgression des conventions littéraires» pour débusquer de nouveaux récits : Julio Cortázar le fait une première fois dans Marelle: un récit linéaire en 56 fragments, et puis, du 73ème au 155ème, une suite d’autres chapitres dont il nous revient, à nous lecteurs, d’organiser le parcours pour autant de configurations de livres. Dans Marelle, l’auteur a un double, Morelli, lui aussi écrivain, pour le représenter dans le livre: autant de mises en abîme successives, comme ce jeu de marelle qu’un moment on aperçoit vide, de nuit, dans une cour sous la pluie.

Et puis ce chapitre 62: Morelli y rêve d’un livre en «pièces détachées», l’autonomie de chaque fragment permettant d’y tenter un dérèglement complet, pour chaque personnage, des figures habituelles de la psychologie du roman.

Non seulement toute exagération devient possible, mais le dispositif appelle l’excès, bouscule toute continuité, mais autorise de multiplier les prises d’écriture, sans se soucier d’aucune suite ni de cohérence d’un fragment à l’autre. Et c’est bien ce qui nous intéresse, nous, pour travailler à l’expansion narrative, indépendamment de l’intuition préalable.

Et pour commencer, la façon dont le livre se concentre sur l’idée de «Ville» : chaque personnage est lié à une ville différente, il y a Paris, mais aussi Vienne, Londres, Buenos Aires et bien d’autres. Comment peuvent-ils se rejoindre dans le même livre ? Cortázar, dès le début du livre, ouvre une perspective déroutante : enlever sa majuscule à cette «Ville», et que chacun alors, parlant de sa ville, parle de son trajet dans une ville multiforme et commune, sans autre détermination, qui sera aussi la ville de nous toutes & tous, lecteurs.

Et c’est un texte de 4 pages, lui-même subdivisé en 4 séquences distinctes, qui vient déchirer, par une suite de versets poétiques, l’élan du livre en prose : quatre lanceurs successifs :
— j’entre de nuit dans ma ville…
— j’entre dans ma ville sans savoir comment…
— alors je marcherai à travers ma ville…
— ou la variante, regarder ma ville du haut du pont…

Vous trouverez l’intégralité de ce texte, et ses quatre séquences, dans l’extrait à télécharger. S’y développe un labyrinthe de rues, d’intérieurs, de traverses, puis de souvenirs de jeunesse (Buenos-Aires), en même temps que le narrateur principal, se perdant dans Paris (comme par hasard, après avoir trouvé sur un éventaire de bouquiniste un livre de Michel Butor qu’il n’aura jamais le temps de lire) multiplie les rencontres étranges, à commencer par celles des autres personnages, ceux des autres villes, mais que le coup de baguette magique initié par l’auteur met à même de se croiser et interagir.

C’est ce dispositif, bien plus certainement que le contenu même des scènes — leur érotisme récurrent — qui nous importe ici pour notre démarche. Comment s’y prend Cortázar : dans Marelle Morelli (l’assonance…) était un double nécessaire de l’auteur dans le livre, ici on invente pour chacune et chacun des personnages un parèdre, un double agissant en place du personnage dans le récit fantôme, illusion, fantastique.

Ce texte en versets, qui fait de toutes les villes une seule ville, a donc — en tête du roman — un rôle charnière.

Et c’est cela que je voulais vous proposer : non pas écrire ce texte-ville de Cortázar comme une prouesse ou un terminus, mais l’ouvrir comme une brèche, en se servant des quatre «lanceurs» que propose Cortázar, pour appeler à lui, par aimantation ouverte à tous les paradoxes, toutes les images, tous les risques, l’ensemble des images de ville que vous portez en vous, l’ensemble des villes qui ont fait de vous ce qu’aujourd’hui vous êtes, et, cette ville inventée remplaçant toutes les autres, se tenir prêt à y ancrer toutes les possibles fictions, ce sera l’exercice suivant.

Un travail donc de collecte, de convocation, de rassemblement d’une première base pour l’expansion à venir, sans s’interroger sur elle, et seulement sur ce qui s’assemble des images-ville où toute les villes, et angoisses ou inquiétudes ou errances ou scènes ou rencontres sont appelées comme par une force centripète, tourbillon qui s’accélère, en gardant les quatre «lanceurs» proposés par l’auteur.

Tout tient à ce possessif : «ma» ville… parce qu’elle n’existe pas, elle n’est que l’idée rassemblée par cette suite discontinue d’images de toutes les villes.

Et surtout sans s’interroger sur cette deuxième phase d’écriture, qu’un tel texte pourtant va rendre possible, mais justement depuis son excès.

Difficile ? Je crois bien ! Pourquoi ce «62, maquette à monter», avec son rêve de livre en pièces détachées, est bien moins connu que Marelle, sinon justement parce que livre pour écrivains, livre pour gens qui sont déjà attelés à la poursuite de leur fiction en cours.

Vous doutez ? lisez donc d’abord ces quatre fabuleuses pages de l’extrait ici en téléchargement…

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