#01 | arts de la fiction | à quoi rêvons-nous la nuit ?

Ça se passe une après-midi dans la montagne. Dans un lieu familier mais que je ne saurais nommer, que je ne reconnais pas instinctivement. Une atmosphère blanche, nostalgique, et de la détresse dans l’air. Je suis debout devant des tables en bois brut qui débordent de tissus décolorés, tellement râpés qu’on les dirait sales. Ils sortent du lavage pourtant, ils ont séché au grand soleil des jours précédents, mais la lumière éclatante ne leur a pas rendu leurs couleurs originales. C’est un amas de textiles, de toiles de coton imprimé, de soie, de pagnes aux motifs géométriques, de broderies d’où se sauvent des fils. Autour de moi, une foule silencieuse et lointaine, des hommes sans abri, sans papier, auxquels appartiennent ces étoffes élimées, leurs vêtements ou ce qui en tient lieu. Des vêtements qui racontent l’origine de ces hommes, les pays d’où ils viennent, les villages et les tribus qu’ils ont quittées, les familles qu’ils ont laissées là-bas, les femmes qui ont tissé leurs tenues, les enfants qui courent à leur rencontre. Ils attendent debout à l’écart des tables, debout sur l’herbe jaunie, usée elle aussi par l’été caniculaire qui hésite à céder la place à l’automne. Près de moi s’activent des bénévoles, muets, qui trient les tissus. Je suis saisie par la paix de l’endroit, tout en tension. Je voudrais entendre un chant d’oiseau. Je choisis un morceau de drap fin, jaune pâle, si pâle et si fin, presque transparent, il m’évoque la couleur des layettes d’antan mais c’est une pièce immense, elle doit appartenir à un homme grand. Je jette un œil parmi la foule, en distingue deux ou trois qui dépassent les autres têtes. Sauf la fumée de cigarette de quelques-uns, rien ne s’échappe de ces formes humaines, figées dans une posture d’attente lasse. Le tissu est attaché à un autre morceau plus petit, je le dénoue. Peut-être l’habit se porte-t-il ainsi, noué à l’épaule. Il est doux au toucher, il est défait de son appartenance, il n’a plus d’odeur, ni trace de transpiration, ni larme essuyée, ni coulure de terre, ou de sang peut-être. Je regrette d’avoir désassemblé les deux bouts de tissu. Je les regarde, un dans chaque main. Cela n’a plus de sens. Le temps a passé. Le ciel a tourné. Ici toujours personne ne parle, le ciel blanc du soir descend sur cette image des hommes d’un côté, des bénévoles autour de la table, le ciel descend et c’est comme une mousseline gris sale qui enveloppe la scène, les quelques ruines de pierres sèches sur le flanc de la montagne derrière nous……………………………………………

Je suis sortie marcher tôt le matin, l’automne a envahi le paysage, semant des feuilles rousses, orangées, partout sur le sol, recouvrant l’herbe de la veille. Je descends une calade, serrant sur mon corps la veste de laine épaisse pour me protéger de la fraîcheur inattendue. Il y a de la rosée sur le sol schisteux. Je crains de glisser. Je me retiens à un mur qui a surgi à ma droite. Je me dirige vers la châtaigneraie qui s’étale au pied du hameau. Je déambule comme portée par l’air, au-dessus du sol. Je ne vole pas, non, je marche à quelques centimètres du sol. J’arrive à l’orée de la forêt des grands arbres. Je les salue, lève les yeux vers leurs faîtes. Ils m’abordent dans une langue que je ne reconnais pas. J’ai peur de ne pas les comprendre. Tout cela se passe sans parole véritable. Nous échangeons en pensée. Je les entends. Leur voix me traverse. C’est un son qui rentre dans mon corps. Je dois trouver les mots. Je dois traduire leurs injonctions, leurs conseils. Je suis autorisée à franchir les gardiens de la première ligne d’arbres. Je contourne les troncs fissurés par l’âge, marron foncé. Je sais que je suis privilégiée. Je marche sur des bogues, je suis bien sur le sol cette fois, leurs piquants traversent la toile de mes baskets, j’étouffe un aïe de surprise, j’écrase des châtaignes, effraie quelques geais matinaux qui fuient dans les branches basses en poussant leur cri perçant. Je colle mes mains sur mes oreilles. Je hais le piaillement des geais. Je leur dis à voix haute. Il n’y a que moi dans cette forêt. Moi et les châtaigniers, quelques merisiers, un bouleau ici ou là. Je dépasse un arbre taillé tel un totem, un corps massif et deux bras dépareillés, non symétriques. Aucune autre branche, aucune feuille. Je suis la direction que m’indique l’un de ses bras. J’arrive dans une clairière où trône l’arbre vieux de plusieurs siècles que j’avais l’habitude d’enlacer. Je marche de plus en plus lentement. Il me suffit alors de toucher l’air et alors qu’il n’y a rien, se dresse maintenant une forme humaine, transparente. Du verre comme du cristal. Un robot, je pense. Il y en a d’autres, je le sais, je le devine, de ces êtres immatériels qui s’évanouissent à peine sortis de leur dimension. Je n’ose pas avancer la main dans l’air de peur de les manifester. L’autre a disparu. Je me retourne. Je ne vois rien du hameau. Pourtant, il existe en haut de la pente. J’aperçois juste un mur de pierres sèches………………………

Carole me rejoint. Elle ne s’appelle pas Carole, mais c’est le prénom qu’elle s’est choisi. Nous touchons l’air toutes les deux. Apparaissent des formes. Des sortes de wagons, des petits immeubles bas à fenêtres, tout un monde invisible qui se dessine, transparent. Nous ne sommes pas surprises, ni l’une ni l’autre. C’est comme un jeu. Nous savons que sous nos mains jaillissent des cités. Aucun être n’en sort. La forme humaine, où est-elle, je me demande. Et j’ai l’impression d’avoir rêvé déjà ce qui m’arrive. Je le dis à Carole. Elle me rappelle que nous sommes issues d’une tribu autochtone, que nous avons appris à façonner l’air comme d’autres l’argile. Je lui réponds que je ne suis plus très sûre de comprendre le lien entre l’homme et la Terre, entre l’homme et le cosmos. Je réalise que nous sommes perdues et que le hameau a disparu………………………………………………………………………………

Je suis transportée au milieu d’une rivière dans laquelle je me baigne. Je suis entourée de tous les hommes sans abri, des accompagnants bénévoles, hommes et femmes. L’eau est transparente, je vois les galets sur lesquels nos pieds reposent, je vois nos pieds. Mais le fond de l’eau est marron, sombre. Pas sale ni triste. Nous ne nageons pas. Nous restons debout dans l’eau. Un homme me parle. Il me montre un morceau de tuile orange qu’il vient de sortir de la rivière. Il m’interroge : qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas une tuile. C’est une sorte de plat qui a dû être rectangulaire, avec des bords très fins. Il est cassé en diagonale. Nous en déduisons que ce doit être un plat ancien qui a terminé ses jours dans l’eau. L’homme regarde ce bout de plat comme s’il cherchait à résoudre une énigme. Je lui dis qu’il n’y a pas d’énigme. Des poteries, on en trouve encore dans la terre, dans l’eau, sur les sentiers. Je lui raconte les petits carreaux de céramique bleus, verts, blancs, que je ramassais enfant près d’un ruisseau, chez mes grands-parents. Il me dit qu’il ne sait plus s’il a encore ses grands-parents. Il me parle de la guerre dans son pays. Je réalise que je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je dois le deviner. Tout à l’heure, je le comprenais pourtant. À quel moment a-t-il laissé le français pour me parler dans sa langue ? À quel moment est-ce que j’ai cessé de le comprendre ? Les sons cognent à mes oreilles, à mon esprit. Ils me demandent de les ressentir. Parmi le groupe de gens autour de moi, je remarque un homme, sur la terre ferme, dans le hameau, qui vient de se pendre au cou d’un des bénévoles. Il l’enlace, cache sa tête contre le torse de l’homme. Il a besoin d’amour, de chaleur humaine. Me traverse l’esprit de la règle qui est la nôtre : toujours montrer nos mains.

A propos de Marlen Sauvage

Journaliste longtemps. Puis dans l'édition. Puis animatrice d'ateliers après une formation Elisabeth Bing et DUAAE à Montpellier. J'anime encore quelques stages d'écriture, ai contribué aléatoirement au site des Cosaques des frontières, publié quelques livres – fictions et biofictions – participé à plusieurs ouvrages collectifs. Mon blog les ateliers du déluge.

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