On m’a bernée. Depuis le début je savais qu’il y avait embrouille
Que les parents et les autres mentaient.
D’abord on m’emmène à l’école où il faut jouer alors que je voulais apprendre à lire : l’arnaque.
Ensuite on me raconte des histoires. Tous ces contes sont des histoires. D’emblée je le sais. Néanmoins j’écoute patiemment. Je n’ai pas de mots pour penser, ni de mots pour commenter. Je suis docile. Le loup mange la grand-mère. Bon. Le petit chaperon rouge est mangé par le loup puis sauvé par le chasseur. Sorti vivant du ventre du loup. Bon. La digestion de la grand-mère n’avait pas commencé, elle sort également intacte du ventre du loup. Bon. Dans le réel je connais les chasseurs et la détresse du cerf. Nous sommes en Sologne, il y a dans les maisons des gravures représentant le cerf couché sur le flanc, acculé devant la meute. Et on m’emmène chaque année à Cheverny pour la parade de la chasse à courre, cors rutilants levés à l’unisson vers le ciel, bottes vernies et chevaux dressés. Et il y a chez nous des fusils sur le porte-fusils de l’entrée. « Entrez-donc » : patins et fusils. Je déteste les chasseurs depuis le début. Pourquoi un chasseur serait-il donc un sauveur ? Je ne crois pas à cette histoire. D’autant plus qu’à la maison, personne ne croit au Père Noël d’une part. Que les loups sont des animaux mythiques, à l’époque totalement éradiqués de la campagne française d’autre part.
Quel est ce livre qui me dévoila la mascarade dont j’étais victime ? C’était la période lycéenne puis étudiante des lectures difficiles nous projetant dans l’envers des décors, faites vous-même votre malheur, le manifeste du parti communiste, le livre des morts tibétains et bien d’autres, lectures sidérantes apportant des révélations sur l’infinie pensée du monde adulte. Je lus un écrit sur le petit chaperon rouge. Le petit chaperon était rouge parce que la future jeune fille allait avoir ses règles. Vers dix ans c’est plausible. Le loup n’était pas le loup, ni un simple brigand voulant la voler comme je l’avais toujours pensé, pour la suite je n’avais jamais cru à cette histoire de loup au lit, affublé du bonnet à dentelles de la grand-mère. Le loup était un prédateur sexuel. Horreur ! Et le pire : le chasseur était vraiment un sauveur ! J’éprouvais jusqu’au malaise le choc d’avoir été bernée, en même temps que le choc de la révélation. Tout le monde savait mais moi non ! Je sentais depuis le début que l’on me cachait quelque chose ! Quel était le titre du livre ? Qui est l’auteur qui m’a plongée dans la stupéfaction devant la réalité du monde ? Qui est celui qui m’a projetée dans le monde symbolique ? Qu’ai-je lu d’autre dans ce livre ?
Pour la première fois, oui, j’ai eu peur pour le petit chaperon rouge.
Je ferais bien d’aller voir du côté de la très très insipide Belle au bois dormant, tiens !