le livre comme fiction #07 #08 | vers Borges

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#07 #08 | vers Borges, une double proposition

Dès le départ de ce mini cycle, 2 mois, 8 propositions, Borges en était l’horizon.

Pas d’oeuvre où le socle de la fiction soit autant, dans l’ensemble des récits, le statut même du livre et du rapport qu’avec lui nous entretenons, conditionnant notre rapport et au temps, au rêve, au monde.

Borges, dans cet horizon, pour un double mouvement, d’où le choix aujourd’hui d’une proposition double, même si sur deux orientations temporelles inverses.

Et remerciement encore au livre paru ce dernier mois de mars, Michel Jullien, Le format d’un livre qui a dressé comme une cartographie de ces figures.

La proposition #07 est en effet une fois de plus présente dans ses pages: lequel ou laquelle d’entre nous pour ne pas conserver au plus profond de soi l’énigmatique souvenir d’une lecture devenue inaccessible — parce qu’on a à jamais perdu le livre, ou parce que les clés d’accès elles-mêmes, l’auteur, le titre, nous n’en disposons plus. Comment alors investir ce sentiment de manque, de ce qu’il comporte de si urgent et nécessaire, que nous ne puissions renoncer à ce souvenir lacunaire, flou et partiel, de la lecture dont nous ne pouvons remonter à la source ?

La clé ici, ce texte qui ouvre le premier recueil de Borges, ses Fictiones: «Tlon, Uqbar, Orbis tertius» (même si le texte le plus légendaire du recueil sera sa «Bibliothèque de Babel», et premier dans l’ordre chronologique d’écriture «Pierre Ménard, auteur du Quichotte», encore deux histoires de livres. Dans «Tlon, Uqbar, Orbis tertius» les deux protagonistes cherchent à reconstituer l’histoire de ce pays, Uqbar, dont la description figurait dans une encyclopédie désormais introuvable, puisque ses nouvelles réimpressions l’ont supprimé.

Et puis, dans le Pléiade II, dans un recueil tardif (cinq ans avant sa mort), Le chiffre, un texte étonnant et que je n’avais jamais lu auparavant, dans cette période de totale cécité dont vont école Les sept nuits, les Neuf essais sur Dante ou son Mémoire de Shakespeare, cette variation sur Don Quichotte où, dans le brasier où le barbier et le curé brûlent dans la cour du «vieux soldat» les livres de chevalerie sans lesquels il n’aurait pas entrepris son équipée, brûle le Don Quichotte lui-même : «L’acte du livre», lire impérativement dans le dossier téléchargement, juste pour le vertige…

Et la #08 : oui, dès le départ de ce cycle, l’idée que forcément il finissait par ce «livre de sable», ultime nouvelle du recueil éponyme (1975). Un colporteur présente au narrateur un livre étrange, ancien, relié de pleine toile et un peu trop lourd pour son épaisseur — le format d’une bible populaire courante —, mais on a beau prendre toutes les précautions pour l’ouvrir, jamais on n’arrive à l’ouvrir à sa première page. Et jamais non plus à en trouver la dernière. Plus, à n’importe quel point qu’au hasard on l’ouvre, le texte s’en recompose de façon neuve, jusqu’à l’infini.

Et cette idée me poursuivant bien avant le déclic engendré par le livre de Michel Jullien: les écrits que nous laisserons, nous ne les savons pas — et pour cause. Que nous ayons projet de livre ou pas, puisque ce qui nous rassemble ici c’est cette énigmatique pulsion, au présent, d’écrire.

Définir de façon prescriptive un projet au futur, ou l’horizon même du projet en cours ? Dans chaque cycle (voir Outils du roman, voir Faire un livre et d’autres) on a essayé de bâtir des exercices qui, hors de cette impossible prédictibilité, nous permette d’en anticiper la construction antérieure.

Le Livre de sable nous propose une autre voie, vertigineuse aussi, mais quelle puissance imaginaire si cela s’imprimera dans la boucle de fin de ce livre collectif que nous allons élaborer ensemble depuis ces deux mois de parcours.

L’autre voie : vous-même le tenez dans vos mains, ce livre ancien, très ancien, relié toile et un peu plus lourd qu’on aurait pu le supposer. Vous l’ouvrez, mais pas moyen de trouver ni la première page, ni la dernière. Et, à mesure que vous renouvelez l’expérience, des bribes de texte, des passages apparaissent qui sont — et cela vous n’avez pas à le contester —, des textes que vous-même avez écrit, et que vous découvrez maintenant, rétrospectivement, bien après leur publication.

Vous découvrez vous-même votre propre livre, tel qu’il s’est imprimé. Mais, c’est la rançon et la part onirique, impossible qu’il vous soit révélé dans son entier, dans sa continuité, et autrement que par des bribes de hasard.

Alors regardez l’effort que devant vous, en cet instant, j’accomplis sur moi-même, voici, pour clôture mais ouverte de ce cycle en huit propositions, une consigne précise à l’extrême et qui tient en cinq mots : — Écrivez trois de ces bribes.

Et maintenant, sus à l’invention de notre livre.

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