# 10 En roue libre

je me noie glisse pisse le mot pisser glycine glisser piscine le mot glisse dans la glycine pisse dans la piscine qui déborde l’eau déborde les mots jaillissent les mots la submergent et les lettres s’écrivent en hiéroglyphes pourpres à l’intérieur noir de mes paupières fermées et immobiles sur de vagues vaguelettes vaguement semblables à la surface d’un bassin d’où je coule avec elle et les mots puisés épuisés essoufflés dans sa bouche embrassée brassée de mots brassés embarrassés jetés sur le papier je rouvre les yeux et d’un léger battement de cils je reviens au jour la laissant elle dans sa nuit qui n’en fut pas une
je me demande la force qu’il lui a fallu pour sortir de la chambre franchir la porte je me demande comment je ne me suis pas effondrée là sur le sol à côté d’elle alors qu’elle se levait de sa chaise dont les quatre pieds marquaient de leur empreinte le linoléum elle a avancé un pied devant l’autre réapprenant soudain me réapprenant à marcher
pourtant elle se lève de ma chaise la repousse d’un coup mat derrière moi immobile je ne bouge pas il faut que je parte et que je me détache du corps mort horizontal c’est elle qui marche et le grincement de ses semelles me ramène à la réalité silencieuse de deux corps séparés mais qui ne l’ont pas toujours été séparés quand nos deux corps allongés lui dessus et moi dessous à moins que ça ne soit l’inverse qui s’écrive moi dessus et lui dessous mais l’on ne sait plus bien comment le ciel s’écrit dans une trouée de verdure danse les ombres et se soustrait soudain au regard
ils auraient pu rester allongés enlacés endormis à même le sol et depuis que l’idée s’est manifestée sur le papier aux latitudes Nord : 45,384702 et Est : 5,254724 à une altitude de 348,01 mètres je connais les orientations extrêmes perpendiculaires à la rue le Détroit de Béring d’un côté et la Lusitanie de l’autre
une dernière fois elle se retourne glisse le long de la paroi utérine descend à pic et sans rappel franchit naturellement le col une nuit un peu avant l’aube au tournant de l’hiver touche enfin terre et elle s’encorde au frère et aux sœurs puis s’applique à défaire des nœuds nouer des amitiés briser des cœurs peut-être je lis L’Amant et dans la foulée l’œuvre intégrale de Marguerite Duras elle devient femme entre les lignes et écarte les cuisses enfante accouche de mots de cris et d’enfants de nouveau ânonne les tables de multiplication rabâche les conjugaisons et se perd
je l’aide en vain à retrouver la lumière de ce jour de juin annonciatrice de l’été et de la mort elle pose sa bouche sur le marbre d’un bras embrasse des lèvres tues je vis à travers elle son absence apprécie la mélancolie de l’hiver ne goûte pas la verdeur effrontée du printemps danse nue sous la pluie d’été et marque la neige vierge de mes mots

A propos de Cécile Marmonnier

A moins de cinquante ans, naît le 29 juin 2015, pendant la nuit qui n'en fut pas une. Depuis, vit plusieurs vies en une : vie de livres et de copies, vie de classe et de plein champ, vie de tracteurs et de moissons, vie de mère et de veuve, vie d'amour et d'eau fraîche, et depuis toujours, vie de lectures (beaucoup) et d'écriture (un peu). L'Atelier d'été 2019 de François Bon inaugure une année sabbatique pour voyager au cœur des mots et de la langue poussée. De manière stupide, a deux comptes Facebook qui répondent tous les deux au patronyme de Sotta (Cécile Sotta).

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