27 septembre en hypothèses

Elle est assise à son bureau – une pièce avec fenêtre (vert feuille des vitres arborées) au 1er étage (maison rue du Docteur Vallon) – elle se dit que le livre (elle écrit sous la dictée, elle ignore qui dicte) pourrait avoir pour titre Cartes postales de chez soi (elle transporte ses cartons de maison en maison, c’est ainsi qu’elle voyage) tricote des hypothèses afin de rassembler les cartes postales en un unique thème, se souvient, qu’enfant, les puzzles – On disait jeu de construction ! s’insurge Nymiji, sa conscience contrariée (c’est ainsi qu’elle la nomme) ancrée sur son épaule – étaient en cubes de bois, six faces, six images, rangés dans une boîte au fermoir doré, à tourner dans la main le cube devenait globe, choisir l’image c’était choisir une destination, elle vidait d’abord la boîte de ses cubes (elle en contenait vingt-quatre) puis un à un les reposait dedans à la lumière de ce qu’un fragment d’image laissait voir de son entier inimaginable (la découverte des premières fois !) – elle se demande si la carte postale serait plutôt un cube ou plutôt une image – Imagine un récit en vingt-quatre cartes postales, avec six récits tu as ton bouquin, c’est dans la boîte ! affirme triomphante Nymiji, qui prétend, le peut-elle, anticiper ses pensées –  alors elle étale sur l’écran de l’ordi les cartes postales de ses voyages (de chez soi en chez soi) – dessins-photographies sous la forme d’écrits – patiemment elle répertorie en hypothèses                  Le kidnapping des exilés, un récit, cinq cartes postales                 Les origines espagnoles, un récit, sept cartes postales                  Céline en Nymiji, un récit, trois cartes postales                  Les deux exils, un récit, une carte postale                  le lien infrangible, un récit, une carte postale                 voit qu’il lui manque un récit – et pour chacun,  combien de cartes postales ! –                 alors elle imagine qu’elle peut aujourd’hui, en ce 27 septembre, changer, rétrécir la taille de la boîte, mais elle calcule, recompte, calcule encore, comprend qu’aucune hypothèse ne lui offre un thème, un lien, un sens, un fil, une histoire, se décourage et renvoie à demain, demain peut-être, oui, une autre idée lui viendra, demain.

Hypothèse 1 : Le kidnapping des exilés

Étions-nous si affairés, papa maman Céline et moi, alors que nous prenions le petit-déjeuner – un biscuit de guerre que maman venait de nous distribuer (elle ronchonnait Il faut tout finir, tout, ne rien laisser), biscuit carré, épais, ferme sous la dent sans être craquant, j’ai dû m’interroger On le fabrique pour les jours d’affamement, qui d’autre que nous en mangerait ? – que nous rangions paisiblement – mes jambes seulement flageolaient d’impatience – la vaisselle lavée, essuyée, bien propre, dans le buffet – maman ne laissait jamais rien traîner – que nos lits étaient faits – pièces aérées, le soleil commençait à crépiter dedans – que nous, les enfants, étions habillées de robes légères en coton fleuri rose et bleu (maman assénait en se taisant – elle ne parlait pas quand elle découpait et cousait les tissus qu’elle avait achetés pour nous vêtir, à cause des épingles qu’elle gardait dans la bouche et dont les pointes surgissaient hors de ses lèvres serrées – Ce sont les couleurs des petites filles) – que la maison était prête à vivre sa journée – sans dire qu’elle serait belle, qui de nous l’aurait su ? – et nous tous aussi,  puisque, aujourd’hui vingt-sept septembre, nous partions en vacances (voilà exactement ce que maman avait dit Nous partons tous les quatre quinze jours en vacances) – partir ! que voulait dire partir ? nous en frémissions, Céline et moi, de toute notre ignorance – tandis que papa annonçait C’est l’heure, qu’il nous fallait nous saisir de quelques paquets préparés à l’avance, d’une petite valise (les plus belles, les plus grandes que papa avait confectionnées, mystérieusement n’étaient plus là, dans la pièce à tout faire, il avait dit Elles sont du voyage je vous tranquillise mais j’avais bien vu que c’était à maman seule qu’il s’adressait) et quitter la maison – la porte était-elle bien fermée à clé ? je n’avais pas tourné la tête pour le savoir, j’étais pressée, j’allais le regretter –  marcher vivement jusqu’à l’arrêt du bus – maman avait grondé Céline Ne traîne pas les pieds ! Pourquoi l’aurait-elle fait, n’étions-nous pas heureuses de partir ? Partir ! – à son arrivée monter précipitamment dans le bus et se serrer Céline et moi sur la banquette étroite – papa et maman avaient glissé nos affaires dessous en l’absence de place, et s’agrippaient au milieu d’autres, et d’autres et d’autres encore, aux poignées en cuir qui se balançaient le long d’une fine barre, de l’avant à l’arrière du bus – atteindre  l’aéroport – là encore, comme dans le bus, rien que des cris muets – je refuse d’entendre – des visages affolés, de silencieuses bousculades – grimper au pas de course sur la passerelle de l’avion qui bientôt, à toute force, percerait le ciel – je pars enfin je pars, mon cœur bat très fort, la journée sera belle même si ce n’est plus une certitude depuis que sur le mur,  le mur donnant sur la terrasse, le mur à l’ombre du grand néflier, des balles ont ricoché (mon poing d’enfant pourrait loger dans chaque trou, j’ai regardé sans oser vérifier) depuis que ma maison a subi – elle parmi d’autres du quartier – les ravages des tirs (tout ce temps, stupéfiée de frayeur, tout ce temps j’ai été allongée sous l’armoire en bois noir de la chambre, et Céline, contre moi, tout ce temps a pleuré, tout ce temps, à grands hoquets) – étions-nous si affairés ce matin-là que personne n’a songé à détacher la feuille du calendrier qui resterait accrochée à son bloc pour clamer, sans bruit, Le lendemain, vingt-sept septembre, fut le jour de leur départ, ils quittèrent leur maison et à jamais ils furent perdus.   

Hypothèse 2 : Les origines espagnoles

Le bruit du ballon s’est tu – en ce vingt-sept septembre (une journée de plus) elle est assise à son bureau – le garçon est rentré chez lui, personne ne l’a appelé ¡ Ven aquí ! ¡ Ven guapo! alors, sans y réfléchir, elle se dit C’est qu’il n’a pas de grand-mère sans doute ! car elle, elle l’entend ce cri ¡ Ven aquí ! qui sort de derrière la fenêtre donnant sur la terrasse – l’espagnolette maintient fermement entrebâillée la croisée – pour rassembler la troupe (deux cousins, deux cousines), cri d’une minuscule femme ramassée sur sa chaise, coque noire qui ne laisserait pas voir ce qu’elle contient d’alarmes et de secrets – et le plaisir lui revient à la bouche de ce chant espagnol des mots qu’elle n’a jamais appris peut-être jamais compris, chant qui roulait guttural sans être caillouteux, bruyant parce que toujours, mais toujours aboyé, même au-dessus des berceaux, chant qui éteignait jusqu’au silence, chant qui tenait de l’enfance – le langage était simple à en être pauvre, le plus souvent le français l’entrechoquait – figé à la neuvième année d’une toute petite fille venue de Vieille Castille pour suivre ses patrons aux colonies – avec la bénédiction des siens qu’elle ne reverra plus jamais plus jamais –  elle comprend qu’en ce jour ordinaire, trouant le calme de la pièce, ce chant va l’assaillir (elle, recroquevillée, en peine sur le clavier) claquant la langue, lançant des ordres qu’humblement elle transcrira sur la page blanche de l’écran ¡ Ven ! ¡ Sube ! ¡ Abre ! ¡ Coge ! parce qu’un ballon dégonflé a roulé dans la rue tandis que, devant elle, la croisée est ouverte et que l’espagnolette qui résiste au poignet pend le long du battant, bêtement relâchée.

Hypothèse 3 : Céline en Nymiji

Tu te souviens Nymiji de ce train en partance pour Paris qui s’accrochait aux rails en tirs de mitraillettes – je tremble il réveille ma peur wagon vide juste Céline et moi alors la bravoure se partage, les forces s’additionnent au combat – Céline m’accompagnait tandis qu’elle se détachait lentement sournoisement sans le dire, qu’en réalité elle commençait à fuir à se prévoir une vie un futur qu’elle ne me proposerait pas – c’est maman qui l’affirme Vous n’êtes pas siamoises – un jour du mois de septembre, le 27 je crois, le jour serait banal si je ne t’engendrais pas – c’est bien souvent le cas, rien de spécial, ce qu’on fait tous les jours, et ce jour qui précède les neuf mois – première fois dans un train assise dans un wagon, vide  – et je m’endors, des désirs de Paris-l’inconnu assaillent mon sommeil mais le songe se dérègle tu t’installes Nymiji dans un bruit de saccades de cavale de cascade j’étouffe Céline lâche ma main enfonce ma tête sous l’eau je ne joue pas je meurs je me noie je m’ébroue elle est là je m’agrippe à elle mais elle détache mes doigts un à un de son bras je glisse je me noie je hurle je ressuscite elle est là m’attire loin de l’eau sur une berge je tousse je crache je vis je respire elle s’en va ne se retourne pas je crie mais elle ne répond pas elle grimpe entre les arbres elle est loin toute petite au flanc désert d’une colline le soleil tombe dru le mur de la maison s’écroule sous les tirs je suis nue sous l’armoire seule je tremble de froid comment faire sans toi Céline ô ma sœur je ne sais pas – tu te tais Nymiji, rappelle-toi, tu n’es qu’un embryon ce jour-là – j’entends Tu ne fais pas tout bien tu vois, allez, recommence c’est Céline qui le dit, bientôt ce sera toi Nymiji – mon juge, ma sœur, sa conscience. 

Hypothèse 4 : Les deux exils

La voilà – écrivant autobiographiquement Les origines espagnoles – qui fait une découverte, assise à son bureau (en peine, toujours en peine) elle se dit que c’est de la douleur, de la plainte que naît son écriture – Quelle horreur ! s’exclame Nymiji qui s’incruste sur l’épaule, lit tout ce qu’elle déverse sur la page de l’écran, et commente – mais aujourd’hui, en ce 27 septembre Et tu crois que tout change ! cette douleur accrochée à son dos (un sac de voyage en lambeaux à force de le porter de maison en maison, de le bourrer de cartons qu’elle déménage, de trucs Tu peux dire trucs, de trucs à souvenir qui encombrent la tête et broient, parfois, l’estomac, de trucs à caresser qui mutilent les doigts) elle la pose à côté du clavier, elle lui fait une place C’est ce qui lui manquait, elle vient d’écrire et c’est la première fois Ce que tu sais depuis toujours n’est pas une trouvaille, que sa grand-mère a quitté sa terre Un village minuscule, une rue en cailloux comme elle, au même âge Tu ne peux pas comparer alors elle songe que peut-être le fardeau, là, C’est dur de le nommer, il n’est pas le sien, et si elle se trompait Depuis disons toujours, hein ? si ce n’était pas elle, l’exilée ? Ce n’est sûrement pas toi la première, alors le menton dans les mains appuyé, les yeux clos, elle cherche l’instant de dérapage Un instant, quelle idée ! pourquoi a-t-elle glissé, elle, tandis que ses parents -son père, elle ne sait pas, mais sa mère – et Céline ont accepté l’installation sur un sol étranger Notre grand-mère aussi, c’était une femme heureuse et gaie, d’un geste de l’épaule elle décroche Nymiji, elle se dit que le 27 septembre aurait pu être un grand jour d’espérance, un jour de renouveau, mais l’autre, qui n’abandonne pas, d’un bon coup dans les côtes lui arrache le souffle et arrogante, proclame Tu t’égares, tu ne m’écoutes jamais !

Hypothèse 5 : Le lien infrangible

Ce pourrait être le 27 septembre d’une ultime année – elle fermerait la fenêtre de son bureau, Nymiji se tairait, surprise d’être enfin entendue – pour toujours muette – et moi, moi, je songerais, apaisée Ainsi j’étais le maître de ma destinée – ce jour qui chasserait ma perception puzzelienne du passé – elle déguerpirait de mon esprit sans laisser de bagages ni de traces – ce jour – s’il pouvait naître ! – verrait s’inscrire au fronton de ma porte rue du Docteur Vallon Ici est ma maison, devant s’amoncelleraient les cartons effondrés, leurs trucs débordant sur le sol – un sol qui ne serait plus inconnu étranger – des trucs amassés, d’une valeur chimérique – une vieille couverture à trame effilochée, un rai de soleil persienné, l’air accablant de chaleur, la baie le ciel la mer le ciel la plage le ciel l’azur, un grand néflier sombre aux feuilles dures, une marelle en terrasse, un jeu de cartes espagnoles, les cousins et Céline – la siamoise qui s’est détachée – une grand-mère d’origine, le sable le sable, un biscuit de guerre, un calendrier, des fenêtres en grande quantité avec ou sans barreaux, des tirs de mitraillettes sous les rails d’un train, une grande maison jaune, le vert feuille des arbres, le bruit d’un ballon dégonflé – ce jour – il n’est pas venu –  je le reconnaitrais à l’odeur du papier, à celle de la colle, du carton solide – lointain cousin de l’autre qui transportait des trucs, même si celui-là est conteneur aussi, de lettres qu’on dessine sur l’ivoire des pages et qui forment des mots, une langue qui devient un langage – et mes pieds qu’humblement j’aurais déchaussés s’inviteraient dans ma demeure, le carrelage serait frais sans être cimenté en formes géométriques, le relieur – mon père –  s’en serait absenté depuis de très longues années Il n’a pas habité rue du Docteur Vallon m’aurait chuchoté Nymiji avant de disparaître, pas plus que dans toutes les maisons que tu as traversées avec tes cartons, je hocherais la tête, tranquille, puisque ce jour d’un 27 septembre d’une ultime année, j’aurai tiré un trait infrangible, du livre, fabriqué il y a bien longtemps dans la pièce à tout faire, à mes mots d’aujourd’hui, écrits pour m’allonger – m’abriter – entre deux couvertures, cartonnées, cartonnées.

A propos de Chantal Tran

Je serai avocate et j’aurai le Goncourt. Pour les avoir prononcés, ces mots, ils m’ont ligotée. C’est ainsi qu’à vingt ans et guère plus, je me suis tracé une vie. J’ai suivi des études de droit pendant lesquelles je me suis ennuyée et que j’ai, juste avant d’obtenir le dernier diplôme, abandonnées. J’ai écrit quelques nouvelles adressées à des éditeurs, et elles ne les ont pas intéressés. Le pouvoir des mots est sans limite. Quarante ans après, accoudée à la table, assise comme une enfant, les chevilles croisées, main droite accrochée au stylo, et main gauche au papier, je suis encore sous son joug. D’une phrase, j’ai pénétré dans le monde de la rature, de l’inachevé, du doute. Un monde qui oppose celle qui fait, confiante, solide, et celle qui défait pour recommencer, inquiète, rongée. Cette dualité se cache dans mes romans, mes nouvelles, elle gît dans mes tiroirs, mes étagères, mes cartons. Je la trimballe dans mes déménagements. Je tente d’être une autre ailleurs. Est-ce pour perdre une des deux parts de moi, celle qui interroge ? On en oublie, paraît-il, des cartons, derrière soi. On trie, on jette. Et hop, un jour peut-être, on égare sa moitié, on se refait une intégrité. C’est aujourd’hui, qui sait ?

6 commentaires à propos de “27 septembre en hypothèses”

  1. Une langue qui devient un pays, où vivre avec son double … merci mille foisChantal pour votre texte à la beauté déchirante. Superbe 89 😉

  2. Ma langue est celle de l’enfance disparue – somme toute, comme pour tout le monde, avec quelques instants déchirants (c’est bien ce que vous avez lu) – et j’ai la peur au ventre qu’elle ne se fasse pas entendre, illisible, alambiquée, lyrique, désespérée, que sais-je encore ! Mon double justement n’est pas tendre à ce sujet !
    Merci vraiment pour votre commentaire.

  3. tombé dessus par hasard des lectures et puis aussi un peu pour voir comment font ceux et celles qui arrivent à l’écrire cette foutue neuf. Pas parce que c’est la neuf mais parce que c’est crainte et tremblement de de mal dire ce qui trouble construit et déchire, et le désir d’être un peu moins perdu. Ce texte est superbe d’amour et de retenue.

  4. Oh ! merci, vraiment, et comme je vous comprend, car bien sûr ce texte est né des « crainte et tremblement ». Avez-vous publié le vôtre ? J’irai le lire.

    • Je découvre votre commentaire en publiant un texte. Merci, merci, de vos magnifiques encouragements ! J’ose croire qu’ils m’empêcheront de remiser Cartes postales de chez soi dans un nouveau carton !