#40jours #16 | écrire en ville… voilà le gros morceau

Librairie des Nouveautés -Bellecour

Voilà comment ça a vraiment commencé. Mathilde travaillait en ville , depuis quelques années, d’abord à Bron dans l’hôpital psychiatrique rebaptisé Centre Hospitalier Spécialisé pour ne plus faire peur aux gens, elle y a soigné tous les âges de la vie et accompagné les patients les plus marqués par la maladie, elle aimait le travail d’équipe, seul rampart à la folie, mais très vite, elle a voulu sortir – à l’époque où on a commencé à démanteler le dispositif de soins sectorisés pour aboutir à la situation d’abandon catastrophique dénoncée aujourd’hui – L’enfer pavé de bonnes intentions… Elle est partie dans le 3° à Montchat, hôpital de Jour pour Adolescents puis poursuivit sa carrière dans l’encadrement qui la mena au Centre Ville, derrière la Gare de Perrache, dans un centre regroupant plusieurs structures d’accueil à temps partiel – La librairie des Nouveautés le soir et la Brasserie L’Espace ont constitué pendant plusieurs années le sas de décompression entre le travail et la maison, à l’autre bout de la ville. C’est là qu’elle fit les rencontres les plus décisives pour orienter ses lectures et lui donner peu à peu le goût de l’écriture. Parler de la Librairie des Nouveautés c’est parler de Pierre Bouvier et Claude Lebrun, libraires inoubliables et de leur sourire d’accueil, leur prévenance et leur façon d’emballer les livres comme s’il s’agissait d’oeuvres d’art. La question rituelle : Voulez-vous une pochette ? Hommage à la discrétion absolue sur les choix des client.es. Ballet incessant des mains qui manipulent les livres, disparitions au sous-sol et réapparitions, souci mais sourire, la cave a été à nouveau inondée… la Saône a encore fait des siennes, mais ne vous inquiétez pas…nos biens sont à l’abri… ça sent un peu mauvais dessous , mais ça va sécher… Vitrines vivantes et personnalisées à chaque signature de célébrités locales. Etagères coulissantes vert foncé qui font un joli bruit de crémaillère, elle cherchait toujours derrière et systématiquement le prolongement de ses curiosités. Magie de l’ordre alphabétique qui permet de voir le volume ou la référence qui manque sans avoir à demander. Commande instantanée écrite à la main, elle sait ce qu’elle veut, on la félicite avec malice. A cette époque pas de sms ou de mail. Elle repasse deux semaines plus tard, jamais plus, de toute façon, elle est là tous les soirs , sauf les jours de fermeture. Elle a installé ce rituel, bien avant de se mettre à écrire dans la brasserie d’â côté…Merveille de profusion des nouveaux livres sur les grandes tables au milieu du passage, un petit espace alcôve où trônent une partie des Pléiade, les livres les plus chers. On va derrière pour les pots d’amitié au vin blanc, privilèges des invité.e.s fidèles client.e.s. On reçoit du beau monde, des universitaires, des poètes et des notables, mais ça ne se voit que furtivement, chaque caste reste à sa place sans gêner la circulation dans l’étroite librairie. On pousse un peu les meubles, certains jours d’affluence.

Librairie des Nouveautés juste avant sa fermeture

Mathilde s’y sent à l’aise, bien qu’elle n’y reste que peu de temps à chaque fois, elle sait que son porte-monnaie ne suivrait pas ses achats et la tentation est trop forte. La lecture est une drogue dure dont les dealers sont devenus comme des amis. Elle remplit son sac à dos et le complète avec des carnets pour écrire. Elle aime collectionner les petits livres légers et maniables, chez les petits éditeurs, surtout les artisanaux, les livres couleur crème qui tiennent dans une main, dont on découpe les pages, elle demande d’ailleurs à chaque fois, un couteau au serveur de la Brasserie, mais comme il a des dents, il faut faire très lentement et soigneusement. C’est un plaisir exquis d’inciser la tranche supérieure et latérale de chaque feuillet plié en quatre pour faire apparaître les phrases…

Brasserie L’ESPACE à BELLECOUR

La Librairie des Nouveautés a fermé en 2007 au départ à la retraite de Pierre BOUVIER, n’ayant pas de successeur, elle a été vendue et remplacée par une banque.

Claude LEBRUN n’eut aucun mal à se faire rembaucher dans les Librairies proches de l’Hôtel de Ville où il avait ses habitudes gastronomiques et ses entrées. C’est lui qui permit l’organisation de la signature d’auteur cinq ans plus tard, dont le carton collector figure ci-dessous :

Voilà donc comment Mathilde a posé ses jalons pour commencer à écrire en ville

( A suivre)

A propos de Marie-Thérèse Peyrin

L'entame des jours, est un chantier d'écriture que je mène depuis de nombreuses années. Je n'avais au départ aucune idée préconçue de la forme littéraire que je souhaitais lui donner : poésie ou prose, journal, récit ou roman... Je me suis mise à écrire au fil des mois sur plusieurs supports numériques ou papier. J'ai inclus, dans mes travaux la mise en place du blog de La Cause des Causeuses dès 2007, mais j'ai fréquenté internet et ses premiers forums de discussion en ligne dès fin 2004. J'avais l'intuition que le numérique et l 'écriture sur clavier allaient m'encourager à perfectionner ma pratique et m'ouvrir à des rencontres décisives. Je n'ai pas été déçue, et si je suis plus sélective avec les années, je garde le goût des découvertes inattendues et des promesses qu'elles recèlent encore. J'ai commencé à écrire alors que j'exerçais encore mon activité professionnelle à l'hôpital psy. dans une fonction d'encadrement infirmier, qui me pesait mais me passionnait autant que la lecture et la fréquentation d'oeuvres dont celle de Charles JULIET qui a sans doute déterminé le déclic de ma persévérance. Persévérance sans ambition aucune, mon sentiment étant qu'il ne faut pas "vouloir", le "vouloir pour pouvoir"... Ecrire pour se faire une place au soleil ou sous les projecteurs n'est pas mon propos. J'ai l'humilité d'affirmer que ne pas consacrer tout son temps à l'écriture, et seulement au moment de la retraite, est la marque d'une trajectoire d'écrivain.e ou de poète(sse) passablement tronquée. Je ne regrette rien. Ecrire est un métier, un "artisanat" disent certains, et j'aime observer autour de moi ceux et celles qui s'y consacrent, même à retardement. Ecrire c'est libérer du sentiment et des pensées embusqués, c'est permettre au corps de trouver ses mots et sa voix singulière. On ne le fait pas uniquement pour soi, on laisse venir les autres pour donner la réplique, à la manière des tremblements de "taire"... Soulever l'écorce ne me fait pas peur dans ce contexte. Ecrire ,c'est chercher comment le faire encore mieux... L'entame des jours, c'est le sentiment profond que ce qui est entamé ne peut pas être recommencé, il faut aller au bout du festin avec gourmandise et modération. Savourer le jour présent est un vieil adage, et il n'est pas sans fondement.

3 commentaires à propos de “#40jours #16 | écrire en ville… voilà le gros morceau”

  1. j’ai adoré ton « Voulez vous une pochette ? », et puis aussi les traces d’inondation en écho et en rapport avec mon expérience !!

    il est arrivé la même chose à la librairie Molière à Montpellier (là où mon tout jeune premier livre avait trouvé magnifique accueil), désormais remplacée par un magasin de vêtements à la mode…
    merci pour cette fluidité…

  2. Oui, une fluidité qui nous porte et emporte. La dernière phrase est extraordinaire comme si tout avait été prémédité.