…..
La plus grande partie des terres familiales avaient été vendues à regret aux voisins, des vaches y pâturaient. Le jour où elles vinrent piétiner son potager, ni une ni deux, le frère aîné avait planté des poteaux en bois et tiré des câbles électriques tout autour des 4000 m2 restants. Les bêtes avaient été définitivement dissuadées d’outrepasser leur territoire. Chacun chez soi.
…..
Comptoir en bois brun, sobre, lourd, raide, dans l’entrée vaste d’un immeuble des années 60. Une première planche surélevée laissant une place à la seconde, celle où sont déposés les colis en attente de distribution. Sur le dessus du comptoir, bien rangés dans le coin près du mur, quelques livres, revues, journaux ou vêtements – des surprises régulières, pas tous les jours, mais souvent, déposées par les habitants.
L’homme qui…, avait trouvé là « This perfect day » d’Ira Levin. Il n’aurait jamais pensé se procurer cet ouvrage de son propre chef – son niveau d’anglais très relatif, et son territoire de lecture bien loin de la dystopie. Pourtant, il s’y était plongé (Par curiosité ? Parce qu’il l’avait trouvé là ?) – il l’avait même avalé d’une traite, en touriste qui a besoin de faire passer le temps – puis l’avait rangé sur son étagère dans le rayonnage du bas, celui des inclassables.
…..
L’homme qui…, suait à grosses gouttes étalé nu sur son lit sous les toits de son ancienne chambre d’enfant (aucune isolation). Depuis son vasistas ouvert, lui arrivaient droit aux narines les remontées encore humides des balles de foin dispersées dans les prés ( d’ailleurs, ça le rendait allergique). Il aimait qu’elles dessinent le paysage des coteaux avec au loin la découpe altière du pic de Gers.
Troublé, il se tournait, se retournait, revoyait les instants de son frénétique passage dans la librairie de Marianne « La curieuse », son reflet sans trace dans la vitrine éclairée – il en avait rougi.
…..
L’homme qui…, avait pris l’habitude dans ses moments d’insomnie (nombreuses malgré ses prises régulières de somnifères), de faire le gué entre le crépuscule et l’aurore, caché derrière un poteau du hall de l’immeuble. Cette nuit-là, il entendit le frôlement neutre d’espadrilles contre le carrelage du sol, puis, aperçut l’ombre d’une main en fuite. Cette main, il la connaissait – rugueuse, puissante, résistante aux ampoules (celle de son père puis de son frère, qui chacun à leur époque avait raboté leurs pièces de bois sur l’établi, en tenant savamment l’outil). La main se déplaça en quelques pas jusqu’à un muret surmonté de barreaux qui encadrait le portail donnant sur la rue et les immeubles d’en face. Puis, elle s’évanouit.
Il attendit un long moment tapi dans le noir derrière la porte vitrée de l’entrée en scrutant la surface orangée posée incognito à quelques mètres de lui. Il s’approcha. Le livre clignotait entre les barreaux. Il osa, se saisit de la créature solitaire si fragile laissée là par un anonyme, considéra sous la lumière du lampadaire, l’aplat rectangulaire de couleur et le tracé épais d’une croix noire apposée dessus (un effet de rouleau mal encré), réalisa que l’ouvrage n’avait que six pages. Il les lut.
Alerte aussi visible et banale qu’un feu orange, donnée en partage dans une petite rue de Paris – là, entre ses doigts comme soleil en pleine nuit.
…..
L’homme qui…, du cauchemar de cette nuit, ne se souvint que d’un tyrannique ordinateur central imposant à tous un parler unique, en guise de prénom, l’attribution d’un code alphanumérique, et de la couleur – dorénavant une pratique subversive.
…..
L’homme qui… rouvrit les yeux à l’aboiement d’un chien. Il remarqua qu’il était roux. Assis avec d’autres sur les coussins étalés sur un muret devant la vitrine de la librairie de Marianne, sous un soleil de plomb, on venait de partager la lecture à haute voix d’un ouvrage à la couverture orange incendiaire – Matin Brun de Franck Pavloff (Edition Cheyne).
Voilà à nouveau « l’homme qui… », un personnage qui taille sa route maintenant.
De la boite, au comptoir, en passant par le muret parisien, et les coussins pyrénéens …
Un cauchemar ?
La fiction se dilue dans le réel ou peut-être l’inverse.