Bien sûr, c’est un parc dans la ville. Installé dans un ancien domaine lié à un château démoli. D’un côté, une avenue vers la ville mitoyenne et les grandes surfaces. De l’autre, une résidence dont le parc est séparé par une clôture métallique que cachent forsythias, lierres, et un peu de chèvrefeuille. Reste l’Orangerie, transformée en lieu d’exposition. Des allées, redessinées. Et les arbres. Quelques centenaires et les autres. Les supprimés. Les entretenus. La relève, la repousse
bien sûr, de l’aire de jeux — à elle seule une planète, incrustée dans l’oasis municipale — s’échappent les cris des enfants qui jouent avec les filets, les tobogans, les balançoires ; avec le jet d’eau et les arches de brumisation. Un trésor dans la canicule dont le poids écrase tout, desséchant d’un coup de langue rêche tous les rêves encore accrochés à la réalité
bien sûr, c’est sous les arches que nous sommes passées, l’enfant et moi traversant la nébuleuse fraiche pour atteindre l’autre côté. La petite fille embuée a tout de suite senti qu’au même endroit, on pouvait se retrouver autre part
bien sûr, de l’autre côté, on a retrouvé les chaises de métal vert amande disséminées sur les pelouses, une langueur un peu épaisse mais quelque chose avait changé — difficile de savoir quoi. L’enfant est tombée en arrêt devant un arbre mort, un tronc sectionné, tout gris, constellé de langues de bœuf durcies. Je connaissais ce vestige — ce vertige— mais c’est ensemble que nous en avons fait le tour, jusqu’à la la cachette publique découpée dans le tronçon : une petite porte vitrée donne sur un intérieur creusé dans le bois. Avec étagère. On aurait dit l’un de ces petits oratoires parfois incrustés dans les chênes. En guise d’encens, flottait l’odeur du bois et du vieux papier
bien sûr, elle a eu du mal à ouvrir la porte de la vitrine, légèrement bancale et un peu embuée, elle aussi. Je lui ai expliqué pourquoi-comment prendre un livre et en donner un autre, en échange. Et puis, comme elle ne sait pas encore lire, je lui ai lu quelques titres, improvisant aussi sur les contenus ou sur les couvertures visibles : un atlas jeunesse au dos déchiré, tu sais, de la même famille que celui qu’on a parcouru ensemble, un jour pluvieux. La Cocagne, avec un hussard sur le dos d’un cheval qui se cabre et semble regarder des danseuses sur fond apocalyptique ; Dans le cercle de Van Gogh et du docteur Gachet, publication du Musée Daubigny en 2003 : alors là, c’est l’histoire d’un peintre fou de couleurs et de lumières tournoyantes, protégé par un gentil médecin qui aime les artistes ; Des grives aux loups, ça raconte je crois une famille qui traverse le temps, se raccroche à une ferme qui va finir par être fermée ; Tous les chemins mènent à soi, d’un monsieur qui s’appelle Jacques Lanzmann ; c’est un peu compliqué de te raconter que 1942 est une année-clé et que celui qui a écrit ce livre est un témoin mais
bien sûr, elle m’a interrompue : c’est trop long ce que tu dis et en plus, il y a le livre qui est couché sous les autres. Il faut le délivrer, et moi je l’ai reconnu! Elle sait lire le titre avec Alice dedans parce qu’il y a des lettres qu’elle connait et l’histoire aussi ; moi, je ne l’ai même pas vu. C’est vrai : penaude, j’ai arraché le livre à l’oubli, l’ai essuyé et le lui ai tendu. Elle l’a immédiatement feuilleté et s’est arrêtée : il est abîmé. Elle l’a bercé. Il manque surtout une page, a-t-elle ajouté. Elle connaissait par cœur les illustrations.
bien sûr j’ai cherché laquelle manquait à l’appel : par derrière se trouvait encore une petite porte d’à peu près quinze pouces de haut ; elle essaya la petite clef d’or à la serrure, et, à sa grande joie, il se trouva qu’elle y allait à merveille. Alice ouvrit la porte, et vit qu’elle conduisait dans un étroit passage à peine plus large qu’un trou à rat. Elle s’agenouilla, et, jetant les yeux le long du passage, découvrit le plus ravissant jardin du monde. Oh ! Qu’il lui tardait de sortir de cette salle ténébreuse et d’errer au milieu de ces carrés de fleurs brillantes, de ces fraîches fontaines ! Mais sa tête ne pouvait même pas passer par la porte.
Très joli. Merci !