≠chroniques≠02 Allers Retours

1 Le Monde

Comment saisir le monde sans s’en emparer?

2 Le réel Clap de fin

Le siège passager est marqué par l’usure et le temps. Sur l’assise, des traces blanchâtres, indéfinissables en corolles concentriques. Le tapis de sol s’effiloche et retient dans ses fibres des fragments de l’extérieur, de la poussière installée, des feuilles qui ont séché et se sont émiettées, de la terre. Sur le levier de vitesse, une main qui ne lâche pas le pommeau qui indique par un schéma les cinq mouvements à mettre en œuvre pour avancer. Et le R de la marche arrière. C’est un automatisme. La conductrice connait la voiture par cœur. Ses pieds se déplacent d’une pédale à l’autre dans un ballet sans éclat. Elle écrase une pédale puis une autre, freine, débraye, accélère. Point mort. Sur sa droite, un minuscule vide poche. Un concentré de vie. Quelques bonbons réglisse Flavigny dans leur boite métallique au décor champêtre, un stylo, un ticket de caisse chiffonné, pas encore jeté, un jeton pour le caddie,  une pince à épiler. Les deux vitres sont ouvertes. De l’air plutôt que la clim. Sur la gauche du volant, un bouton commande la radio. Les Pieds sur Terre. Une histoire d’héritage. Derrière, des manivelles pour ouvrir et fermer les vitres. La banquette est plus proche de son apparence d’origine. Moins utilisée. Quelques poils de chiens, blancs, ras, difficiles à enlever, qui s’étendent jusqu’à la plage arrière. Sur le siège, du matériel à ranger dans l’armoire métallique du service, en fin de journée, à ranger définitivement : un scrabble junior, un recueil de devinettes, des pistes de graphisme à repasser au feutre Velléda. La voiture sert de bureau. Mais il flotte dans l’habitacle un parfum de dernier jour. Mouvement de volant vers la droite, le clignotant est actionné. Ecole Léo Lagrange. Clap de fin.

3 Anecdotes

Je t’ai offert un cahier de voyage, des cartes, des valises étiquetées, des avions, des paquebots, des tampons de passeports en filigrane comme fonds de pages, des encarts prêts à accueillir une image peut-être, un croquis, et de larges parties lignées ou quadrillées. Tu as toujours préféré écrire sur un minuscule carnet vert, allez, disons petit, sur lequel tu notes toutes sortes de choses, dont beaucoup sont anodines. Pas insignifiantes, car ce sont des choses qui à l’instant T nous ont fait rire ou laissées perplexes, des paroles échangées, des tracas estivaux qui ne sont pas de vrais tracas on le sait, et qui auraient pu arriver ailleurs qu’ici : un plafond de carte bancaire atteint, une réservation de voiture mal enregistrée, un PV salé pour un stationnement dont on se doutait bien que, un enjoliveur accroché, deux nuits sous une tente, la chaleur, une douche extérieure spartiate. Un séjour qui concentre les loupés, comme un lampadaire attire les insectes. La Villa Pischinas comme un Post Scriptum.  Service et gentillesse. Vue sur mer.
Du pays, on ne raconte pas grand-chose sur le carnet. Des points de repères plutôt que des détails, une ossature plutôt qu’un récit. Le voyage s’imbrique aux précédents, les complète, les contredit, les éclaire. De voyage, je rentre toujours avec une page blanche dont j’ignore comment elle se remplira. Le Vietnam est venu. Le Vietnam est là, je le porte comme une source à venir. Et les destinations plus anciennes dont les images, dans la grande machine du temps, gardent leur netteté, et l’émerveillement qu’elles ont suscité. Et la Mer du Nord, toute proche, qui nous grise au pied de ses plages immenses.

4 Soyez sans amis

Nouvel extrait du manuel des idées négatives, revu à la lumière de la proposition

Un ami n’est pas quelqu’un qui vous veut du bien.
Ouvrez-lui votre porte et vous deviendrez une oreille qui s’ennuiera vite à mourir en écoutant ses secrets ou ses lamentations. Il parlera en continu, relevant à peine ce que vous tenterez de dire. Il aura besoin qu’on l’écoute, sera avide d’une attention concentrée sur lui. Quoi de plus pénible que de se faire piéger dans la toile de celui qui a envie de se répandre sans pudeur ?
Ouvrez-lui votre porte et vous aurez un toutou devant vous, pour aller au cinéma, faire du vélo ou partir en week-end. Adieu la liberté. Bienvenue la dépendance, la jalousie et la frustration. Elles nécessiteront une patience que vous n’êtes pas prêt à déployer.
Entrebâillez l’espace d’un possible, il en profitera pour vous lancer sur une relation extra conjugale, un deuil, un diagnostic qui vient de tomber pour lui, pour vous ou pour un autre que vous connaissez. L’intérêt de l’échange est nul. Les questions, qu’elles vous concernent ou non, resteront sans réponse et les constats sans appel. L’amitié est friande de conventions et de messages préfabriqués et vides de sens.
Conseils pratiques pour ne pas se lier :        
Protégez-vous. En présence de personnes qui pourraient être tentées de nouer avec vous une relation, gardez un visage fermé.
Entretenez votre alarme interne et restez vigilant. Etouffez tout échange qui se présente sous des abords sympathiques.
Verrouillez votre sourire pour éviter qu’on se pense autorisé à vous aborder comme si on vous connaissait depuis toujours. Soyez laconique.
Fermez la porte aux les sujets personnels. La vie n’est pas une émission de téléréalité.   
Cadenassez votre domicile. Ne le proposez jamais de boire un dernier verre ou de regarder un show télévisé ou un événement sportif chez vous. C’est votre espace privé. 

5 Chut!

Ressasser, vouloir arrêter, ne pas y parvenir. Imaginer un grand panneau STOP. Maintenant on passe à autre chose. Ne pas penser qu’à ça, mais y penser beaucoup. Ce lointain chut, qu’on a encore dans l’oreille, il ne faut le dire à personne, gardons le secret, en parler ne serait pas bien. Ne pas avoir les mots pour le dire, ne pas avoir les souvenirs pour nourrir les mots. Juste une confusion brouillonne. Ne pas pouvoir en raconter plus et ne plus être si sûre d’en avoir envie. L’écrire à minima, l’écrire sans l’écrire, d’une plume flottante qui ne sait pas dans quelle encre s’abreuver.

A propos de Elisabeth Saint-Michel

J'ai participé plusieurs fois aux ateliers de François Bon. J'y trouve une exigence et un rythmr qui me motivent. J'ai publié 4 livres dont le dernier, Cochon Pendu, a été largement nourri par la proposition 'Quelqu'un arrive quelque part" avec laquelle j'ai entamé mon récit, et celles qui ont suivi.

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