#7. le verbe d’une vie

Oublier le je le jour de sa naissance. Naître, comme une offrande à la vie et vivre coûte que coûte quel qu’en soit l’enjeu. Pousser son premier cri au milieu d’un champ d’olivier et ressentir la douce chaleur du soleil au travers des paupières. Tapisser ses narines de l’odeur sucrée de la peau maternelle. Respirer la vie. Et puis grandir en parcourant les flancs de la colline, celle qui surplombe la ville d’où montent des sons cacophoniques qui se transforment en de curieux murmures familiers. Chiper sur un étal une poignée d’olives et imaginer le vendeur, les bras et les yeux levés, implorant le ciel, témoin intime de cette fortuite appropriation. Courir jusqu’à en oublier ses jambes. Rire. Pleurer sur un genou écorché. Ressentir un soupçon de liberté, l’insouciance. Humer la fraîcheur du linge qui sèche au soleil et se dire qu’on aimerait bien ressentir la même caresse que le vent imprime sur les étoffes colorées. Et ne pas avoir conscience du temps qui passe. Être dans l’enfance, dans l’innocence d’un espace traversé sur la pointe des pieds. Et puis encore grandir, réclamer et obtenir des responsabilités plus concrètes, plus valorisantes, en oublier les jeux de cache-cache sur la colline, les rêveries sous le figuier de la cours, le goût du miel sur la tranche de pain frais. Se retrouver à la lisière de l’âge adulte une valise à la main. Muette, le regard rasant le sol, sans oser poser une seule question tellement l’évidence semblait cruelle. Ressentir une grande fracture intérieur. Le vide. Entendre la sirène du bateau déchirer l’épaisse atmosphère et fixer la côte jusqu’à s’user les yeux. La regarder qui s’éloigne pour ne devenir qu’un souvenir de souvenir. Ne plus jamais se retourner ou revenir en arrière ou évoquer un passé perdu. Le séquestrer jusqu’à la nuit des temps, de son temps. Les heures glissent à la surface de l’eau. Puis, au-delà de la brume matinale, repérer la silhouette de la nouvelle terre en approche. Se dire ô combien elle est même et autre à la fois. Se dire qu’elle sera rassurante. S’en convaincre. Fouler son sol à la fois même et autre comme si ces deux continents étaient liées malgré la faille maritime qui les sépare, comme si ces territoires étaient frères dans un autre espace, un autre temps. Déchanter. Ne rien ressentir si ce n’est la solitude, la différence, la honte. Parce que ça fait mal, ça empêche de dormir, ça s’incruste, ça engourdit ce qui reste des mots. Puis, dans un élan de survie, relever la tête, assumer le passé et qui on est devenu. Renoncer à la mise à l’écart. Revendiquer enfin sa propre identité, ses origines d’ici et de là-bas. Exister de nouveau dans une autre trajectoire, une autre vie, une autre histoire de soi. Se nourrir de la différence. Construire sa vie étape par étape. Parce que ça devient nécessaire, ça enlève de la solitude, ça reconstruit. Rencontrer ici son destin et peut-être, un jour, revenir sur les traces du passé, sur ce qui représentait le ciment de son histoire et s’était figé dans le temps, recouvrant ainsi la blessure intemporelle. Imaginer. Commencer à espérer. Contempler par une chaude soirée d’été l’olivier qui tente désespérément de faire sa place dans le coin du jardin. Se dire qu’il n’est qu’une pâle copie de celui qu’on a laissé derrière soi. C’était il y a longtemps, en juillet. Oser évoquer l’idée d’un retour. Hypothèse encore abstraite. Laisser le processus poursuivre son chemin jusqu’à l’autre rivage. Considérer ce que pourrait signifier la traversée vers cette part de soi abandonnée. Parce que ça pose question, ça interpelle, ça veut donner du sens. Faire quelque chose de cette absence. Creuser un soir d’été dans les méandres d’une douleur tarie depuis des décennies. Se dire que pourquoi pas. Oser. Ne pas attendre que l’histoire se termine d’elle même. Et voilà que dans ce flot de discussions intérieures, là où on ne l’attendait pas, l’idée de ne rien regretter est donnée à entendre. Après tout ce temps à reconstruire la vie autour de soi, à retrouver le sourire puis les rires d’avant, qui ici ont toujours sonnés autrement, repenser à la possibilité d’un retour. Imaginer pardonner. À qui? À quoi? Peut-être à soi.

Une réponse à “#7. le verbe d’une vie”