
Ici la poussière est légère, badine, coquette, pressée par une envie irrésistible de s’envoler, partir toute seule, sans une main pour signifier son départ, un chiffon agité sur le pas d’une porte, un accompagnement comme un adieu, ici, dans ces lieux, ces chambres, ces moquettes, tapis, carrelages, ces halls, ces communs, ces cuisines, ces balcons avec vue sur l’océan au bord, tout au bord de la vague qui éclabousse le hublot d’une lumière opaque, la poussière se loge se couche à l’intérieur, rampe de l’extérieur elle est en résidence surveillée, elle le sait, s’en moque, elle s’évadera ; on a coché l’adjectif Éphémère pour la singulariser, la différencier, elle est sous la responsabilité d’une cohorte d’experts ès propreté hygiène, qui frottent, nettoient, jettent les cendriers pleins, les poubelles, couches hygiéniques, périodiques, celles antifuites, les préservatifs rabougris, les cotons à démaquiller, les bouteilles d’alcool vides renversées sur les moquettes de couleur pastel, les livres, journaux, magazines, résidus de tout ce que l’humain peut laisser dans une chambre, une salle de bains, dans, sous le lit, en équilibre sur les tables de nuit, les lits aux draps sales, défaits, déchirés, souillés, jetés en boule ou jonchant le sol, les vêtements oubliés, aucun objet ne prend le temps d’être recouvert par cette poussière volatile, les rampes de cuivre brillent en attente d’une main caressante, de leurs reflets dans les regards anonymes ; ici règne la poussière de l’absence, impudique, impersonnelle, venue des mégapoles surchauffées, elle ne s’attarde pas, elle part aussi vite qu’elle est arrivée, ne cherche pas à savoir ou à raconter ; son histoire se résume à un quart d’heure de nettoyage, aspirateur puissant, javel, spray aux odeurs chimiques chargées de camphre, changer les vases, retirer les fleurs aux odeurs d’eau saumâtre, l’été les fane en une journée ; économie des gestes, aérer, provoquer des courants d’air, laver, racler les baignoires, les bidets, les cuvettes avec un gel désinfectant pour leur redonner leur blancheur initiale, laver les sols, les frotter, nettoyer les vitres avec du vinaigre blanc mélangé à de l’eau, utiliser une raclette, faire luire les miroirs en un seul geste, ne pas oublier de désinfecter la porte d’entrée, les poignées, les murs, les lits, les tables de nuit, les descentes de lit, les changer s’il le faut, sous l’œil omniscient des contrôleurs, ceux formés à traquer ce qui pourrait rester de ses poussières, tout le monde s’accorde pour dire qu’elles ne restent jamais, elles s’évanouissent dans l’espace, Ephémère n’a rien à dire de particulier,
ici la poussière est dépôt, un dépôt sophistiqué, aristocratique, elle s’évade pour revenir insidieuse dans le pavillon d’amis fermé depuis les dernières vacances ou avant, depuis un certain temps, quand… J’ai trouvé la clé dans le tableau à clés derrière la porte d’entrée de la grande maison, il m’a fallu la reconnaître dans cet enchevêtrement de métal dont la vocation est d’ouvrir et de fermer, sans leur présence il ne resterait que la brutalité d’un corps d’un geste d’une posture, arracher la porte pour laisser place à un passage comme une béance, la serrure n’offre aucune résistance. J’ouvre, la pièce principale est identique à mes souvenirs, les meubles sont recouverts de draps blancs rigides de poussière, de sable et d’oubli, par endroit le plâtre des murs s’effrite de tristesse, la chouette, sphinx énigmatique me regarde fixement ; ouvrir en grand toutes les fenêtres pour renouveler l’air et humidifier légèrement la poussière, laisser place à la chaleur du soleil, je dessine un cœur comme avant sur une vitre sale, les volets bleus délavés sont usés, érodés par les changements soudains des couleurs du temps, le soleil soulève la poussière dansante des protections enlevées les unes après les autres, d’abord celle du canapé puis la table du séjour, les chaises, la table basse, le fauteuil anglais en cuir bordeaux matelassé avant de m’attaquer aux rideaux, tapis légers, couvre-lit, draps, couvertures chargés d’humidité, j’évolue dans un nuage de poussière âcre, elle est chez elle, elle fait partie intégrante du lieu, chassée, poursuivie, elle s’étale indéfiniment s’approprie chaque meuble, s’immisce dans chaque interstice ; mon regard se pose sur le passe-plat donnant sur la petite cuisine fonctionnelle en chêne aux odeurs de mousse d’arbres gonflés d’humidité, rien n’a changé, tout est à sa place, dans les tiroirs les couverts sont enveloppés dans de petites housses fermées par un cordon incolore, à travers la trame élimée du tissu de coton je les vois cloîtrés à la merci de poussières anciennes, les liserés argentés du service en porcelaine ont disparu, les verres à pied tête en bas ont une formidable capacité d’attente, il y a un gobelet d’enfant en argent et ses couverts assortis gris de gris presque noirs rongés par l’absence, j’hésite entre commencer le nettoyage ou respirer encore un peu ces odeurs de l’éternelle pénombre, ces froissements de senteurs délicates infimes, de voiles de mousseline ancienne, flottement immatériel des odeurs dans l’âpreté entêtante des poussières ; devant la porte d’entrée du pavillon deux grands cartons de produits ménagers et autres nécessités m’invitent à commencer derechef mon nettoyage, je trouve une liste de taches à suivre selon un ordre précis en post-scriptum quelques conseils, je les sors un à un, parcours les étiquettes, les dépose sur la table rectangulaire je lis tout haut, – pour le bois savon noir dilué, puis lait nourrissant si le bois est sec, – carrelage eau chaude plus savon noir ou produit multi-usages, – inox, cuivre, métal, vinaigre blanc dilué pour raviver et désinfecter, – vitres et miroirs, vinaigre blanc et eau, raclette pour éviter les traces, – tissus (canapés, fauteuils) utiliser l’aspirateur et un spray antibactérien, – salles de bains et cuisine sont des zones critiques, elles ont le plus souffert des abandons successifs, utiliser en abondance, gel désinfectant pour cuvettes, baignoires, bidets – javel diluée pour joints, siphons, zones noircies, – dégraissant puissant pour cuisine, plaques, crédence, déboucheur si les canalisations sentent le renfermé surtout BIEN RINCER écrit en grosses lettres, pour éviter les mélanges de produits, – pour dépoussiérer, commencer du haut en bas, la poussière est volatile, collante, la décrocher en respectant un ordre précis plafonds, luminaires, dessus des armoires, étagères hautes cadres, miroirs, rebords de fenêtres, meubles, tables, chaises plinthes, radiateurs – sols en dernier, utiliser un aspirateur puissant pour les zones très chargées, puis des microfibres légèrement humides pour capturer ce qui reste… la liste ne s’arrête pas, je replie la feuille, laisse de côté le nettoyage prévu pour ouvrir une autre porte en rêvant,
Ici la poussière est captive, c’est son désir, dans ce couloir où le lit de camp à la toile verdâtre posée contre le mur a disparu, les trois portes sont toujours là, la première s’ouvre avec un grincement déchirant, j’entends la sidération de mon silence face aux cartons scotchés ou ficelés empilés les uns sur les autres, les meubles ont été vendus il reste deux chaises en bois d’acacia à peine visible, l’une d’elles supporte une pile de journaux poussiéreux dans une rectitude parfaite, impressionnante, d’un mouvement furtif j’époussette la chaise inoccupée, les poussières s’accrochent, m’asseoir, installer des journaux sur mes genoux, il y a cette odeur douceâtre, singulière composée de papier jauni, écorné froissé par endroits, de caractères typographiques délavés, de poussière acre, de moisissures, de tabac froid mélange de Gitane et de Benson and Hedges ; je feuillette un hors-série du magazine Philosophie, – Foucault, Le courage d’être soi-, il apparaît en première de couverture offre son chaleureux sourire en partie caché par les couleurs tamisées des poussières aux ombres défaites, sa main droite soutient son crâne chauve, un spécial Série noire du Magazine Littéraire – James Ellroy – il me faut un meurtre pour organiser le show – les mains remplies d’une poussière vert amande couleur de l’étang presque asséché aux abords mousseux je continue d’ouvrir les cartons porteurs de livres, journaux, magazines, d’une époque révolue, certains d’entre eux sont admirablement conservés comme si la poussière en couches protectrices préservait le contenu des livres, l’écriture, ce tiers qui donne naissance à l’altérité, comme si les poussières dominatrices, puissantes, insistantes dans leur immobilité factice les recouvraient pour les tenir éloignés de l’obscurantisme et de ses vagues successives. Enlever les cartons un à un, les sortir au grand jour, les ouvrir trier leurs contenus, les jeter, les donner, les compiler, les classer, les vider, les garder, pour nettoyer méticuleusement cette pièce de toute la poussière accumulée,
Inéluctable est son nom,
je suis impressionnée par cette analyse des catégories de poussières d’autant qu’elles deviennent presque jolies sous votre plume « ici règne la poussière de l’absence, impudique, impersonnelle, venue des mégapoles surchauffées, elle ne s’attarde pas, » ces poussières badines et coquettes, les âcres poussières anciennes et puis les protectrices de livres, incroyable!
Merci Catherine pour la lecture de mon article et vos commentaires chaleureux, bienveillants, positifs qui m’ont beaucoup touchée,
Bien cordialement
M.L.