
Le touriste flâne ; il se tord les pieds sur les pavés inégaux d’une rue étroite et sans trottoir, creusée en son milieu par le souvenir du ruisseau qui y courait encore il y a quelques dizaines d’années ; il a suivi les escaliers qui dévalent de la cathédrale vers le fleuve, franchi une placette régulièrement pavée plantée de jeunes arbres ; il a vu la rambarde métallique à sa droite, au-dessus du canal, sans comprendre que l’eau s’écoule sous ses pieds pour réapparaître derrière les maisons qui bordent la placette ; il s’est engagé dans cette rue sans savoir qu’il parcourt en sa longueur un îlot étroit entre deux canaux, un îlot qui s’est élevé au cours des siècles, lentement, au fur et à mesure que l’on abattait les maisons pour en reconstruire de nouvelles, jusqu’à surplomber le niveau de l’eau de quelques mètres.
Le promeneur ne voit que les façades de maisons bardées à clin, peintes de couleurs vives, devenues boutiques ou bistrots, proposant babioles, dentelles, poteries et autres objets artisanaux, pâtisseries et sandwiches. Les enseignes changent très souvent. Seules deux boutiques, situées chacune à une extrémité de la rue, peuvent prétendre être là depuis le siècle dernier : le marchand d’antiquités et la librairie.
Sa façade autrefois bleue, d’un bleu azur, méditerranéen qui a pâli au fil des ans, a été repeinte en rose ; mais la couche était trop mince, ou la peinture de qualité médiocre, et elle a rapidement déteint en un mauve mélancolique. Une récente couche de rouge lui a redonné bonne mine.
Si vous passez par hasard, et que vous n’avez nulle envie de feuilleter des livres, et encore moins d’en acheter un, vous trouverez très probablement la porte ouverte. Dans la pièce, bien éclairée par une grande baie vitrée à croisillons, qui n’est pas une vitrine, constellée d’autocollants et d’affichettes pour des spectacles, le plus souvent datant de plus d’un an, sont présentés sur deux grandes tables ce qu’il est convenu d’appeler les « beaux livres », ces grands formats abondamment illustrés de photographies en couleurs sur papier glacé des monuments et paysages locaux, histoires du théâtre de marionnettes, guides touristiques, dictionnaires et études sur le parler picard, romans et récits régionaux illustrés, ouvrages historiques. Au pied des tables et sous la baie vitrée, des cageots de plastique jaune ou orange emplis de livres d’occasion que le libraire sort par beau temps, bien calés contre le soubassement de briques de la façade. À gauche de l’entrée, sur les étagères qui tapissent les murs, des livres pour enfants et des albums de bandes dessinées – pas toutes pour enfants – et, bien sûr, un tourniquet de cartes postales.
Passé ce vestibule – les touristes ne s’aventurent en général pas beaucoup plus loin, sauf s’ils souhaitent acheter quelque chose, il vous faudra franchir une petite marche et vous avancer dans un étroit couloir, bordé à droite d’étagères couvertes d’ouvrages de poésie ou de volumes anciens, à gauche d’une sorte de vitrine abritant des volumes de la Pléiade, et au sol de cartons emplis de livres d’occasion, avant de parvenir au comptoir, encombré de papiers, de cahiers, de carnets, de livres, de paquets de cigarettes vides. Si vous devez y croiser un – ou pire – deux clients sortant les bras chargés de livres (ici on ne fournit pas de sacs, encore moins de sacs plastiques), vous devrez vous livrer à une sorte de tango, vous faites un pas en arrière, l’autre avance d’un pas, vous pivotez pour vous effacer, il ou elle pivote et s’efface de même, ce qui vous amène à vous retrouver très proches, les yeux dans les yeux, séparés à peine de l’épaisseur d’un ou deux livres… il est plus sage de battre en arrière et de laisser le passage, mais veillez à ne pas manquer la marche, celle que vous venez de monter à l’instant.
Pourtant, il existe une autre entrée, à l’arrière de la boutique, que l’on atteint depuis une autre rue étroite et pavée, par un pont étroit qui franchit l’un des nombreux cours d’eau de ce quartier. Mais cette deuxième entrée a été condamnée récemment, le libraire ayant installé une table chargée de livres, des romans policiers, devant cette deuxième entrée.
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Vous avez découvert cette librairie il y a quelques semaines en été, alors que vous étiez venu avec des amis dans ce quartier touristique. Vous ne vous y étiez guère attardé, il faisait beau et vous vouliez aller dîner.
Vous revenez. Le temps a changé, ce n’est plus la saison touristique et il fait gris. Les pavés, toujours aussi incommodes, luisent sous la pluie fine et froide. Lorsque vous arrivez devant la boutique, vous êtes très déçu : elle est fermée. Les volets extérieurs obturent la baie vitrée et la porte.
Pourtant, vous ne vous êtes pas trompé : nous sommes un mardi, il est 15 h et la librairie, qui devrait être ouverte si l’on en croit internet, est fermée. Aucun affichage ne précise les heures et jours d’ouverture. Rien n’indique non plus une fermeture temporaire pour congés, travaux ou fermeture définitive. La rue est déserte et les autres boutiques fermées, elles aussi. Vous avancez jusqu’à la petite place entourée de cafés et petits restaurant. Quand il fait beau, elle est encombrée de tables en terrasse. Mais il pluviote, et seule la brasserie d’angle est ouverte. Vous demandez au garçon qui vous sert un expresso s’il sait à quelle heure ouvre la librairie, mais il ne vous répond que par un grognement et un haussement d’épaules avant de retourner derrière le comptoir scroller sur son smartphone.
Vous repartez et allez explorer en centre ville les rayonnages d’un distributeur de livres et disques, autrefois connu comme agitateur culturel, aujourd’hui reconverti dans l’électro-ménager. Vous oubliez la librairie de ce quartier touristique, où vous ne venez que pour le cinéma Art et Essai, et plusieurs mois passeront avant que vous ne repassiez dans cette rue parce que vous avez une grande heure à perdre entre deux séances de ciné, qu’il fait froid et que vous êtes à la recherche d’un lieu où vous réchauffer devant un expresso.
Cette fois, la boutique est ouverte. Vous entrez. Vous ne vous attardez guère dans la pièce d’entrée, beaucoup moins éclairée que lors de votre première visite. Vous franchissez le couloir étroit, encore plus sombre que dans votre souvenir. Vous entendez chuchoter : dans la pièce du fond, deux femmes discutent des mérites des polars. Il vous semble qu’il est question des derniers Vargas et des Lemaître. Vous aimez surprendre ce genre de conversation, vous vous rapprochez et faites semblant de vous intéresser aux romans proposés dans les rayonnages. Il s’y trouve aussi bien ceux de Marivaux en collection jaune Garnier que La Peau de chagrin et les romans de Colette en poche. Ils voisinent dans un grand désordre avec des récits de voyages et des biographies. Dans un renfoncement, derrière des rayonnages en épi, des ouvrages de sociologie et de philosophie. Un Kojève voisine avec un Essai sur le don et les Mythologies. Vous comprenez que c’est exactement le genre de boutique où on est certain de faire une trouvaille, à condition de ne rien chercher en particulier. Vous repartez d’ailleurs avec une édition – d’occasion, mais en blanche Gallimard – de l’Écriture ou la vie et une édition de 1917 des Fleurs du Mal, publiée par Ferroud, avec de nombreuses illustrations de Georges Rochegrosse gravées sur bois par Barbant, Deloche et Gaspérini, ainsi que l’annonce la page de titre, page qui ne tient presque plus au reste du livre. La page de couverture, illustrée en couleurs, ne tient plus du tout. Les cahiers en sont décousus et le tout a été recouvert d’une sorte de papier huilé marron. Vous n’en aviez bien absolument pas besoin, évidemment, puisque ces titres sont déjà dans votre bibliothèque ou dans votre liseuse, mais… ce sont des occasions, des trouvailles. Comment résister ? vous avez fait connaissance avec le libraire, un type hirsute qui a surgi de derrière le comptoir. Ou plus exactement d’une petite porte située derrière le comptoir. Vous attendiez depuis un moment et vous étiez presque décidé à partir en abandonnant là les deux bouquins quand il est apparu. Il a examiné les livres et vous a jaugé avant de vous annoncer le prix. Un prix dérisoire. Il doit les décider à la tête du client, vous êtes-vous dit. Vous avez payé et puis parlé de livres, et vous avez raté votre séance de cinéma.
Il paraît que juste après la dénivellation, mais invisible tant qu’on ne s’est pas avancé dans ce renfoncement où sont rangés les ouvrages de philosophie, à votre droite après le présentoir des nouveautés, se trouve le départ d’un escalier très étroit. Il ne se révèlerait qu’à ceux qui désirent trouver le livre dont ils ignorent l’existence. Si vous l’empruntez, vous arriverez dans un salon meublé de tapis et de fauteuils, entièrement tapissé d’étagères couvertes de livres où vous pourrez oublier le monde et le temps.